




Deuxième partie: 454 km à pieds de Rabat à Séville
Je présente mes excuses à ceux qui attendaient avec impatience la suite des aventures du marcheur. J’ai pris un peu de retard dans la diffusion de cet article: quelques problèmes techniques avec le blog et difficultés à concillier marche et travail sur l'ordinateur.
Je vous livre par thème mes expériences et réflexions. A la fin de l’article, les férus d’informations pratiques trouveront toutes les réponses sur le rythme de mes journées, ma santé, la nourriture… il y a même une recette de cuisine à essayer chez vous…
J’attends vos commentaires.
Que d’eau, que d’eau…
S’il y a un contraste évident entre la première tranche Ansa – Rabat et celle entre Rabat et Séville, c’est la présence de l’eau. Autant en aurais-je été privé pendant les 16 jours de traversée du Maroc intérieur, autant sa présence, quasi-permanente, sous de multiples formes, jalonnera mon chemin jusqu’à la capitale andalouse.
La Grande Bleue




Je l’ai apperçue la première fois le 14 juin, lors de ma descente du Jbel Ben Slimane vers Témara. Déjà, au réveil, je sentais sa présence: le bleu du ciel n’étais pas le même et il y avait cet air humide venu du large qui vous attire irrésistiblement. Et puis, tout à coup, on la voit, cette masse bleue azur. On sait qu’après, il n’y a plus rien avant l’Amérique… Sentiment de plénitude. Satisfaction d’être arrivé au terme de cette traversée du Maroc profond où l’eau est rare et la vie dure.
L’océan ne me quittera plus jusqu’à Tanger puisque mon itinéraire va suivre la côte. C’est un vrai bonheur pour la marche: la température est constante et dépasse rarement les 30º, un air vivifiant accompagne mes pas. Par ailleurs, j’ai pu me repaître de poissons et fruits de mer, et le choix est grand : espadon, requin, sardines, maquereaux, araignées de mer, huitres…
A Tanger, en quelques minutes, par la magie de la géographie, l’océan devient mer. Après deux jours à savourer les charmes de la cité africaine du Détroit, j’embarque pour Algeciras.


Sur le pont, mon regard porté vers le sud, vers cette terre qui m’aura accueilli , et qui s’éloigne, je vois défiler les images de dix années de ma vie: les étales de poissons frais du Bou Regreg, qu’on déguste fris devant la forteresse des Oudayas; le thé à la Louisa et à l’absinthe du Haj Bougdir; le mélodieux appel du Muezzin à Tanger, le jour de l’Aïd el F’tr; les petits garçons, vêtus de leurs plus belles jellabas et coiffés du traditionnel tarbouche, arborant si fièrement le drapeau marocain au passage de leur nouveau Roi; la remontée de l’avenue Mohamed V, déserte, après la sonnerie du Ftour, et le spectacle du ciel qui s’enflamme derrière la masse dorée de la Koutoubia; la senteur enivrante des fleurs d´oranger au petit matin; un bon vin blanc qu’on déguste, affalés sur les coussins, devant la cheminée du Dar Warda; le tajine de poulet au citron de Fatiha; les rahibs du café Toubkal, ceux qu’on prend à 6 heures du matin, en rentrant d’une bled party; les mains de Leila; le “savoir rouler” d’Abdou; mes ballades en quad avec Alain dans les dunes du Cap Sim; les nuits sous tente nomade dans l’Erg Chebi; les lilas gnawas au Dar Bleu; mes chères montagnes de l’Atlas… Le vent les emporte avec lui et me laisse seul avec une grosse boule au creu de la poitrine. Gorgées du sel de la vie, les larmes du souvenir coulent sur mes joues. Je respire une grande bouffée de l’air du large et tourne mon regard vers cette autre rive, qui m’attend.
A peine arrivé en Espagne, j’emboîte le pas et je marche vers le Nord. C’est décidé, ma première nuit en territoire ibère, je la passerai dans les terres. Dernier regard sur le Rocher de Gibraltar et la grande bleue, que je ne reverrais pas pendant plusieurs semaines.
Lagunes, oueds, ríos et arroyos




Entre Rabat et Tanger, j’aurais traversé 7 oueds (rivières). Rien que dans la journée du 27 juin, j’en aurai passé trois dont un à la nage faute de pont ou de barque ! Ces rivières sont larges puisque, suivant la côte, je les traverse à leur embouchure. Souvent, il y a toute une flopée de petites barques ou de petits bateaux à moteurs qui permettent de joindre l’autre rive. A chaque traversée, on sait qu’on vient de franchir un obstacle, que l’on quitte un territoire pour un nouveau. C’est comme une ponctuation, sur le chemin. Cela le rend plus vivant.
Un regrêt: moi qui rêvais de traverser une dernière fois en barque le Bou Regreg – qui sépare Rabat et Salé – les travaux d’aménagement de la nouvelle Marina m’en ont empêché. Où vont aller tous ces petits pêcheurs qui venaient vendre leur poisson au bord du fleuve et que des gargotes faisaient frire au grand plaisir des Rabatis venus en barque pour déguster le fruit de leur labeur ?... On les remplacera sans doute par des bars pour touristes.
Moulay Boussehlam est sans doute l’endroit le plus beau de toute cette partie du trajet. Imaginez un petit village de pêcheur tout blanc et bleu, d’où sortent les dômes de sept marabouts, de grandes dunes de sable doré qui ferment une immense lagune, refuge de milliers de flamands roses, aigrettes, et autres échassiers. Ce village n’a pas été altéré par le tourisme de masse et garde toute son authenticité. J’aime venir y séjourner chez mon amie Gentiane, dans sa belle maison des oiseaux.
En Andalousie, je retrouverais avec joie rivières et ruisseaux jonchés des mêmes énormes lauriers roses. Il ne se passera pas un jour sans que j’en traverse au moins un. Par contre, là, il y aura des ponts…
Lacs et canaux



Je suivrai le Canal Nador - qui se jette dans la lagune de Moulay Bousselham – sur quelques kilomètres. En Espagne, chaque jour, je marcherai à proximité d’un “embalse” (retenue d’eau). Pendant deux jours, sur 60 km, de Las Cabezas de San Juan jusqu’à Séville, je suiverai le Canal Este du Guadalquivir.
Goutte à Goutte et arrosage agricole
Au Maroc comme en Espagne, tous ces cours d’eau et un relief doucement vallonné, parfois plat, ont encouragé une agriculture intensive développée sur de grandes exploitations. Les barrages et canaux ont été construits pour pourvoir au besoin en eau, toujours plus grand, de ces latifundias dont la superficie peut atteindre, m'a-t-on dit, la taille du département du Rhône.
Sur des kilomètres, j’ai longé des champs irrigués au goutte à goutte ou par un système de seguias (savant système d’irrigation hérité des almohades). En Andalousie, les cultures de coton et de maïs demandant plus d’eau, j’ai vu apparaître les jets et aspergeurs à grande échelle.
De l’eau qu’on voit mais qu’on ne boit pas
Au Maroc, si j’arrivais à manquer d’eau, je frappais à une porte pour demander qu’on me remplisse ma gourde et ma demande était toujours satisfaite. De braves gens allaient même jusqu’à offrir l’eau glacée sortie du frigo ou du congélateur.
En Espagne, toutes les propriétés sont fermées par de hautes clôtures, bien gardées, et vous pouvez marcher sur des dizaines de kilomètres sans rencontrer âme qui vive. Les quelques paysans que vous croisez, perchés sur leurs tracteurs, ou calfeutrés dans leur voiture climatisée ne s’arrêtent pas à votre demande et vous toisent avec l’expression de David Vincent devant sa première soucoupe volante. C’est vrai, qu’est-ce que peut bien faire ce pékin, en plein soleil, par plus de 40º ? Dans les villages, les quelques fontaines qui subsistent ne fonctionnent plus, ou dispensent de l’eau impropre à la consommation (ce qui en dit long sur l’état des nappes fréatiques).
Mon deuxième jour au pays de Cervantes, lors de ma traversée du parc des Alcornocales, parti de Los Barrios, j’ai parcouru 35 km par 42º avec un litre et demi d’eau sans aucune possibilité de me ravitailler. Finalement, j’ai dû franchir illégalement la clôture d’une finca et braver de gros taureaux noirs aux cornes acérées, pour aller prélever 1 litre et demi d’eau fraîche d’un bidon qu’un paysan avait laissé à l’ombre d’un arbre. Inutile de dire que, depuis ce jour, je prévois ma ration d’eau. Quel dommage, dans un pays qui en est pourvu, que le marcheur soit obligé d’alourdir son sac avec un cet élément indispensable à la vie, et en principe, gratuit.
Itinéraire entre mer et campagne




J’ai choisi de suivre au plus prêt la côte marocaine. Pour bénéficier de la fraîcheur, vous l’aurez compris, mais aussi pour le plaisir de marcher pieds nus sur la plage. La plus longue que j’aurai remonté s’étend sur 33 km entre Salé et Medhia. La présence de rochers m’obligeait parfois à des incursions dans les terres. C’étaient les occasions de découvrir une belle et riche campagne, vallonnée, qui s’est poursuivie en Andalousie pour s’aplanir à l’approche de Séville, dans le delta du Guadalquivir. J’y ai vu toutes sortes de cultures, souvent intensives : fraises, arachides, bettraves, maïs et tournesols mais aussi en Andalousie, de nombreux pâturages, jonchés de chênes liège, où paissent de beaux troupeaux de vaches ou de taureaux.
Même si elle n’est pas très accessible, la campagne andalouse est superbe. Le matin, à la lueur du soleil levant, j’avais l’impression d’être devant des peintures de Théodore Rousseau. Mais ce qui est encore plus saisissant, c’est la beauté de ces petits villages blancs, tâches immaculées qui surfent sur les collines, au dessus d’une mer ocre-sienne. On les aperçoit de loin. Ils accrochent notre regard et nous appelent. Au sommet, se détache le clocher, ou le castelet, coiffé d’un nid de cigognes. Quand on s'en approche, dans les cours des fermes, les bonnes odeurs de foin ou de fumier parlent des richesses de la terre nouricière. Les ruelles étroites et fraîches, aux pavés polis, montent toutes vers la place de l’église, où, sous les arbres centenaires, attablés à la terrasse du troquet, devisent des anciens, autour de quelques dominos.
Pollutions
A mon grand regret, le marcheur que je suis doit témoigner d’un certain nombre de pollutions rencontrées sur le chemin. La marche ralentit l’allure, elle met en évidence les failles de notre monde, qui va sans doute trop vite, puisqu’il en oublie notre mère la Terre.
Au pays du Dieu automobile
Venant du Maroc, où, en dehors du circuit routier, tout un réseau de petites routes, chemins, sentiers muletiers, permettent à toutes sortes d’attelages, de bicycles, ânes, mulets et homos pedibus gambus, de circuler librement ; où les clôtures demeurent rares ; et où l’on peut traverser les champs sans risque de se prendre du plomb dans les fesses, l’arrivée en Espagne m’a ramené à une réalité consternante : nous vivons dans un monde créé pour une nouvelle idole : l’automobile. En quelques décennies, elle a pris toute la place, restructuré nos paysages et nos manières de vivre. En Andalousie, impossible d’emprunter les chemins. En dehors des routes, la moindre parcelle de terre est grillagée et bien clairement étiquetée propriété privée par un charmant « Coto privado de Caza » ; traduction : « réserve de chasse privée ». Une manière polie de dire: « si tu passes, tu trépasses »…
En dehors de cela, restent les routes, souvent sans ombre. Pour traverser le soit disant parc national des Alcornocales, j’ai dû suivre sur 45 km, par les voies de service qui lui sont parallèles, la nouvelle autoroute A381, présentée comme novatrice en matière d’intégration et préservation de l’environnement. Quel magnifique exemple d’incongruité de langage : spécialité de nos politiques. Une route reste une route, et une autoroute n’aurait jamais dû traverser une zone protégée. Aussi, vais-je vous livrer le fruit de mon expérience et vous dire en quoi une route pollue. Et si ce qui suit ne vous convint pas, je vous invite à parcourir mon itinéraire, à pieds, et à juger par vous-même.
La première pollution est évidente, elle est visuelle. Je vous laisse imaginer une double bande de bitume et tout ce qui va avec : acqueducs, tunnels, ponts en bétons, au cœur de l’un des plus beaux paysages du sud de l’Espagne.
Un fou rire de consternation m'est venu lorsque, en plein milieu du parc, devant une belle vallée coupée par un viaduc érigé en l´honneur du Dieu Auto, je trouve un paneau d'information qui explique, en tout bien tout honneur, ô combien les ingénieurs ont planchés sur l'intégration de cet ouvrage dans l'écosytème... Je suis certain que les cervidés et autres habitants du coin partagent cet avis...
Quand vous n’êtes pas dans votre voiture - et il y a pas mal d’êtres vivants, dans un parc national, qui n’ont pas le permis de conduire – la pollution sonore rend dingue. Une autoroute, c’est du bruit jour et nuit. N’ayant pas d’autres possibilités (a cause des Fincas, Dehesas, Haciendas et autres Cortijos tous protégés par de hauts barbelés), j’ai dû camper à cinq mètres de la voie de service et à cinquante mètres de l’Autoroute, pourtant surélevée à cet endroit. Même avec des boules Kiès, le bruit permanent et les vibrations des camions passant à proximité rendent le périmètre autour de la voie invivable. Inutile de dire que cette nuit là, je n’ai pas beaucoup dormi.
Pollution atmosphérique: quand vous marchez 45 km à côté d’un tel monstre, je vous garantie que vous respirez votre dose de CO2.
La route tue. Je peux vous établir un bestiaire quasi complet de toute la faune vivant dans cette région que la route m’a permis de découvrir, réduit à deux dimensions. Ainsi, je vous garantie que l’Andalousie recèle maints lapins, hérissons, rongeurs, serpents, lézards, grenouilles, renards, et toutes sortes d’oiseaux, même des nocturnes. Je vous assure, sans exagérer, qu'il n’y aura pas eu un kilomètre de bitume, sans que je découvre la dépouille aplatit d’un animal victime de la route. Je n’y ai pas vu d’homos pedibus gambus rattatiné, je crois que dans ce coin du monde, je devais être le seul du genre, et j’ai survécu. Je rassure tout de même mes lecteurs, sur quelques petites routes (il y en a eu beaucoup, et de très belles), j’ai pu observer de nombreux animaux bien vivants gambader dans les champs, j’ai même vu un renard et un couple de cerfs qui a traversé juste sous mon nez. Superbe !
Mais en sus de toutes les pollutions énumérées, la pire de toute, et sans doute celle qui nous tuera nous, c’est la pollution sociale. La voiture nous enferme dans un univers vivant à un rythme qui n’est pas celui du reste du monde. Surtout, elle rend impossible les contacts. Pensez qu’en 8 jours de marche à travers l’Andalousie, je n’aurais pas parlé, en dehors des agglomérations, à une seule personne, à part quelques cyclistes, croisés sur les petites routes, et un paysan ouvrant le portail de sa propriété pour sortir sa voiture, juste à mon passage. Quel contraste avec le Maroc où il ne se passait pas une journée sans que quelqu’un partage un bout de chemin avec moi ou m’interpelle pour me demander d’où je viens, et où je vais…
Les eaux souillées




Les photos parlent d’elle-même. En longeant la mer, à la vue de ce que la mer ramenait sur la plage, je savais si j’approchais d’une agglomération… Après Salé et avant Kénitra, cela avait parfois l’allure de décharges. Par contre, loin des villes, sans bouteilles de plastiques, pneus, vieilles chaussures, qu’est-ce que c’est beau une plage déserte !
Plusieurs fois, j’ai trouvé des cadavres de grosses tortues de mer échouées sur la plage. Cela m’a surpris. Je me suis renseigné. C’est la conséquence du réchauffement climatique qui réduit la capacité nutritive des gros poissons. S’ajoute le déplacement des courants marins qui ramènent ces animaux trop prêts des côtes et les fait s’échouer. Elles meurent de faim, d’épuisement et de chaud !
Les rivières, surtout en Espagne, ne sont pas en reste. Ci-avant la photo prise dans le Canal du Guadalquivir.
Plastik Land




Au Maroc, on les appelle les Mikas, ces sacs plastiques noirs distribués gracieusement par tous les commerçants. Il n’est pas rare, au détour des villes, de voir des champs entiers couverts de ces sacs. Ils sont bien le fruit de notre société de consommation, puisque, loin des villes, dans les zones rurales qui s’auto-suffisent (ou presque), je ne les ai pas rencontrés.
Mais le pire, cela aura été dans les chemins aux pourtours de toutes les grandes zones agricoles utilisant la technique du goutte à goutte. Tout commence par de belles rangées propres de plastiques qui permettent de préserver l’humidité au pied de la jeune pousse dans la louable intention de consommer moins d’eau. Le résultat est là : deux mois après, on a de beaux champs de Tournesols ou de fraises, encore deux mois plus tard, les champs sont livrés au vent et tous ces plastiques viennent mourir dans la nature. J’ai marché quelques kilomètres dans des chemins couverts de ces déchets de cultures… Cela n’interpelle pas les gros propriétaires terriens (qui ne sont pas pauvres croyez-moi). Saviez-vous que 80 % de la production des fraises que vous trouvez hors saison dans les rayons de vos supermarchés et vendues € 5 la barquette vient de cette région ?
Forêts
Mauvais point pour le Maroc, le parc forestier est en assez mauvais état. J’ai vu les restes de forêts entières, présentes sur mes cartes, et dont les troncs sectionnés prouvent l’existence antérieure.
Par contre, en Espagne, j’ai été impressionné par le parc forestier, très bien entretenu et par la beauté des parcs et jardins de la ville de Séville. Mais j’aurais l’occasion d’y revenir.
Hospitalité: une mer nous sépare
Vous l’avez déjà compris, je vais vous parler du fossé qui existe entre cette légendaire mais vraie hospitalité marocaine que j’aurais appréciée jusqu’au bout, et notre société européenne ou chacun vit replié sur lui-même.





¡ Holà ! ¡ Dinero !
A partir de Rabat, je vais noter une légère différence d’attitude dans l’approche des gens à mon égard. Attitude à laquelle je suis habituée après 9 années de vie marrakchie, et qui est propre aux zones fréquentées par les touristes. C’est l’épreuve dite du scanner. En effet, il n’est pas rare qu’un individu (de sexe masculin, il va de soit), au moment où vous êtes à l’arrêt, par exemple lorsque vous savourez tranquillement votre sandwich en admirant la mer, vienne s’asseoir près de vous et vous soumette à un véritable questionnaire. Cela commence toujours par la demande de votre nationalité. Deux solutions. Soit il s’agit d’un agent du Makhzen (Police locale en civile), soit il s’agit d’un faux guide qui vient jauger le niveau de naïveté du touriste que vous êtes, afin de vous proposer ses services, toujours gratuits, et terminer la visite dans le bazar local. Dans le premier cas, je montre poliment mes papiers et tout rentre dans l’ordre, dans le deuxième, j’engage la conversation en arabe. Le faux guide comprend vite qu’il a à faire à un vieux routard du Maroc, et part en quête d’une autre proie.
Ces régions où le tourisme a déjà fait des ravages, je les identifie immédiatement à l’attitude qu’ont les enfants à mon passage. Si j’entends des « B’jour M’siou , stylo, bonbon », je comprends que je ne suis pas le premier à passer par là. Quand ces passages sont nombreux, l’attitude des enfants, devant votre refus (qu’ils ne comprennent pas), peut très vite se transformer en agressivité. Je l’ai hélas vécu plusieurs fois à l’approche des plages des nations ou de Moulay Bousselham. Après Larache, nous entrons dans l’ancien protectorat espagnol et la présence de nombreux touristes espagnols transforment naturellement les « B’jour M’siou , stylo, bonbon » en « ¡ Holà ! ¡ Dinero ! ».
On ne peut pas incriminer ces enfants. Ils répondent naturellement à nos comportements irrationnels. Lors de mes tournés dans le sud du Maroc, combien de fois ai-je vu ces caravannes de 4 x 4, trinbalant leur lot de touristes, qui jettent par les fenêtres des poignées de bonbons, de stylos, parfois de l'argent, à des groupes d'enfants qui finissent par préférer érer le long des pistes plutôt que d'aller à l'école. Comme je l'ai toujours expliqué à mes clients, si vous voulez vraiment aider ces gens: renseignez-vous sérieusement, chez vous, sur les associations de terrain qui oeuvrent dans ce sens. Elles sont nombreuses, et sérieuses, agissant dans de multiples domaines: médical, éducatif, social, agricole... Elles ont identifié les problèmes et proposent des actions concrètes. Faîtes un don, et si vous craignez pour l'usage, à mauvais escient, de votre argent, engagez-vous comme bénévole. Ils ont souvent besoin d'aide.
De belles rencontres au Nord du Maroc
J'ai encore eu la chance de faire de très belles rencontres sur ce chemin reliant Rabat à Tanger.Je vous en raconte quelques unes.
Un jour de forte chaleur, après avoir suivi un sentier sans ombre longeant l'oued Sebou, sur plusieurs kilomètres, dépassé par de nombreux camions levant des tonnes de poussière, je tombe sur une gargote bringbalante, construite de bric et de broc. C'est le petit business de Rahal, qui, lorsqu'il me voit passer, s'empresse de me proposer du thé. Nous parlons. Il m'explique que, sans travail, il a monté ce petit troquet, à côté du chantier de la route en construction. Il vend des cigarettes, des boissons, et du poisson qu'il fait griller sur la braise. Je reste pour déjeuner. Deux gros maquereaux grillés, pain, thé. Je dois insister lourdement pour payer: 8 DH (80 centimes d'Euro). C'est le tarif du repas pour ces hommes qui travaillent durement pour 60 DH par jour (6 Euros). En une heure, j'ai vu défiler tout le chantier. Chacun venait prendre un petit moment de repos et discuter avec Rahal qui fait office à la fois de bar, de tabac, de restaurant, de dispensaire. Il écoute, plaisante, n'a pas son pareil pour raconter des histoires. Il a son auditoire, conquis d'avance. Il connait les problèmes de ces hommes, souvent venus de très loin pour subvenir aux besoins de la famille qu'ils ont laissé au bled. Il sait les mots qu'il faut pour mettre le sourire sur leurs visages burinés par le soleil. Il y a longtemps, il a voyagé, travaillé en Europe, roulé sa bosse. Il a une petite maison le long de l'oued et y cultive ses légumes. Il me dit être à l'abri du besoin. Lorsque je lui demande si son commerce lui rapporte, il me répond: l'amour des gens...
Il y a eu Hicham, jeune marathonien de 23 ans, qui lorsque je lui explique d'où je viens et où je vais, m'invite à faire halte chez lui pour me reposer. J'y prendrais une douche et y ferais une longue sièste réparatrice sur les banquettes du salon de sa petite maison si fraîche. Comme à l'accoutumé, on m'offrira le thé.
Après une longue étape de 34 km, le soleil se couche. Je suis au coeur de Tournesol Land: des fleurs jaunes à perte de vue. Au crépuscule, je me demande bien où je vais monter ma tente. J'arrive dans un petit village. Un jeune paysan, sur son tracteur, rentre chez lui. Je lui demande s'il y a un endroit où je peux planter ma tente. Il me répond: « oui, chez moi ». Je sais bien que je n'aurais pas à déplier la guitoune ce soir là. Je passerai une soirée mémorable dans la famille de Mustafa. Non seulement je partagerai leur repas, nous jouerons aux cartes avec ses cousins, mais il m'offrira sa chambre et ira dormir avec un frère, impossible de refuser, au risque de vexer.
En fin d'après-midi, je passe devant une autre guitoune, plantée au milieu de nul part, devant un hideux pilone-relais GSM. Un homme en sort et me propose du thé. C'est Hassan, de Er Rachidia (l'homme est toute de même à 500 km de chez lui !). Quand je lui demande s'il s'est perdu, il rit et m'explique qu'il est gardien du pilone... pour 3000 DH par mois, ce qui, au Maroc, est un bon salaire. Un petit chiot se balade au milieu du reste des pots de peinture et barres de métal qui ont servi à ériger l'objet de l'emploi de Hassan... Un brâve homme qui doit s'ennuyer copieusement. Il me parle de ses onze enfants avec fierté. Après une heure de charmante conversation, je reprends la route.
Khalid me voit depuis sa maison pique-niquer le long du canal Nador, à l'ombre de grands eucalyptus. Il hésite, traverse le bosquet, et vient me saluer. Il parle bien le français et est content de pouvoir le pratiquer avec moi. Il travaille chez l'un des grands producteurs de fraises de la région. Il m'explique que tout est exporté par avion en Angleterre. Les fraises de « première qualité » qu'il cultive sont trop chères pour les marocains, dit-il. Je suis invité dans la famille. On m'offre à manger. Difficile d'avaler grand chose après mon pique-nique. Ce jour là, je déjeunerai deux fois. Avant de repartir, Khalid insiste pour m'accopagner un bout du chemin.
Cela fait des heures que je marche sur la plage. Je suis à quelques kilomètres au sud de Larache. Une barre de rocher m'empêche d'avancer. Je trouve un passage qui monte en pente raide le long des falaises. En haut, il y a une petite maison qui ressemble à une école. Cela doit être habité, il y a une grosse antenne sur le toît. Je m'y dirige pour demander de l'eau. Je tombe sur 4 gardes-côte en uniformes qui me saluent chaleureusement, m'offrent du thé. Ils sont là pour surveiller le littoral. Sans que cela soit dit clairement, je comprends que leur mission consiste à empêcher les départs d'immigrants clandestins vers l'Espagne. En effet, on n'est pas très loin des côtes espagnoles et un départ de la côte Atlantique est moins suspecté car assimilé aux nombreuses barques de pêche. Ainsi l'Europe doit-elle co-financer les premiers fossés de ce grand rempart qui nous protège de l'envaisseur... Je veux faire une photo du groupe. D'accord, mais on doit enlever les uniformes: pas de photos dans le service ! Aussi, ai-je eu droit au streeptease de 4 militaires en haut d'une dune, tout cela pour figurer sur une photo !
Le rapport à l’Europe
Je sais bien que si je bénéficie de cet accueil, de tous ces traitements de faveur, c'est en grande partie grâce à ce que je représente: je suis citoyen européen. L'Europe est vue par tous comme l'eldorado où l'on peut, si on a de la chance, partir faire fortune. Il est très rare, dans toutes ces rencontres, qu'on ne m'ait pas questionné sur les possibilités de visas, de travail en France ou en Espagne...
Le long du canal Nador, avant d'aller chez Khalid, un groupe de jeune nous a rejoint. Parmi eux, un fumeur de kif. Nous discutons. Un des jeunes, 20 ans à peine, me raconte son expérience. Il a réussi à passer clandestinement en Espagne, sur l'un de ces bateaux, il y a quelques mois. Il a beaucoup marché, pendant 15 jours, jusqu'à Grenade où la police espagnole l'a pris et renvoyé au Maroc. Il n'a qu'une envie, repartir et cette fois, il trouvera les moyens de rester.
Un autre jour, un homme rencontré sur la plage m'explique qu'il a tenté de passer à trois reprises. A chaque fois, l'embarcation s'est renversée. Lui a pu nager, certains non... Chaque fois, il doit payer 20000 DH au passeur (2000 Euros qui représentent une fortune au Maroc: souvent ils empruntent ces sommes qu'ils pensent pouvoir rembourser très vite avec la solde d'un emploi potentiel en Europe). Les embarcations ne devraient pas prendre plus d'une vingtaine de personnes, mais ils sont souvent 35 ou 40. Pas étonnant qu'ils chavirent.
España : soledad, soledad...




Gros changement en arrivant en Espagne. Les contacts que j'ai avec les andalous sont « commerciaux »: offices de tourisme, commerçants, hôteliers... En Europe, il faut une bonne raison pour se parler, on a pas que cela à faire !
Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'expliquer, au royaume de l'automobile, et en dehors de tout sentier touristique ou culturel balisé et reconnu, le piéton est suspect. Personne ne s’arrête. On vous salue rarement et on s'étonne quand vous le faîte.
Aussi, je me suis trouvé souvent très seul.
Nous vivons sans doute dans des pays bénéficiant de tout le confort matériel. Tout est fait dans ce sens. Mais les rapports humains se réduisent au strict minimum. Le plus bel exemple que je puisse donner est le rapport fétichiste que la nouvelle génération entretien avec le téléphone portable. Le Maroc a été emporté lui aussi par le tsunami GSM. Mais pas à la mesure de ce que je remarque en Europe. La raison est simple. Au Maroc, on a souvent un portable pour la parade, mais on l'utilise peu, par manque de moyens. En Espagne, j'ai vu des jeunes, aux stations de bus, un casque sur les oreilles, les yeux rivés sur l'écran de leur jouet, loins des réalités de ce qui les entourent. Lors de ma semaine à Séville, et même dans les villages, combien en ai-je vu de ces automates, hypnotysés par leur petites boîtes magiques, sensées leur permettre de communiquer avec le monde mais les enfermant dans un univers virtuel. Les nouvelles technologies de l'information, les nouveaux modes de communications génèrent de nouveaux comportements, de nouvelles manières de communiquer de moins en moins relationnelles. Nous ne sommes pas si loin de l'univers de Matrix...
A défaut de vraie conversation, les nécéssité de la vie m'amenent à pratiquer quelque peu mon castellano et je suis heureux de voir que cela revient vite. Bien qu'il ait fallu s'habituer au parlé andaluzzzzz: une sorte de dialecte local. Vous voulez parler Andaluzzz: la recette est simple. prenez le Castellano (espagnol littéraire), enlevez tous les d, et tous les s à la fin des mots, transformez ceux qui restent en zzzz comme si vous aviez un cheveu sur la langue, augmentez le débit de parole de 50 %, et vous obtenez, l'Andaluzzzz !
« Alors, tu n'auras fait aucune belle rencontre en Andalousie ? » me demaderez-vous. Heureusement si. Une seule mais une belle !
Des argentins de Pantagonie en Andalousie
A 4 jours de marche d'Algerciras, après une trentaine de kilomètres effectués sous la canicule, et une grimpette dure pour atteindre le village d'Arcos de la Frontera, je suis heureux de marcher à l'ombre des ruelles de ce magnifique village almohade, construit par les arabes au Xº siècle, et qui a conservé intacte toute son ancienne médina. On pourrait croire à une cité marocaine.
Je suis fourbu et tappe à la première porte, promesse d'un lit et d'une douche. Je lis "casa rural" sans savoir ce que cache cette appellation mais comprenant bien qu'il s'agit d'une forme d'hébergement touristique. La charmante propriétaire me fait rentrer mais m'informe qu'elle est complète. Cela me donne l'occasion de découvrir un superbe patio, très frais, qui ne va pas sans me rappeler nos riads marrakchis, mais avec encore plus de caractère, car plus anciens et tout en pierres de taille. Elle m'indique la maison d'une amie, Caëcilia, qui propose des chambres.
A quelques rues de là, je sonne à la Casa de Bovedas et Caëcilia m'ouvre. La demeure est superbe, la propriétaire charmante. Prix de la suite, car il s'agit d'une suite (salon, chambre, salle de bain): 75 Euros. On est loin de mon budget habituel, mais au diable les contraintes financières, je prends la chambre, trop heureux de découvrir comment fonctionne une maison d'hôtes en Andalousie.
Entre Caëcilia et moi, c'est immédiatement l'entente cordiale. Elle a ouvert il n'y a pas très longtemps et est heureuse de bénéficier des conseils de l'ancien gérant de maisons d'hôtes que je suis.
Plus tard dans l'après-midi, je rencontrerai Rémi, son mari, et ses deux enfants. Cette famille a quitté sa Pantagonie il y a 8 ans pour venir s'installer en Andalousie, à Arcos, dont ils sont tombés amoureux. Rémi y exerce son métier d'architecte et Caëcilia a réhabilité, avec beaucoup de goût, cette ancienne maison almohade qu'elle ouvre à des hôtes payants.
Nous avons passé une soirée fantastique a refaire le monde... C'est étonnant, comme avec certaines personnes, le courant peut passer fort et vite. Au bout de 4 heures d'échanges, j'étais invité à partir avec eux en janvier prochain en Pantagonie (pourquoi pas !), à revenir à Arcos pour séjourner plus longtemps, non plus comme client, mais comme ami, il va sans dire.
Il a été très difficile de quitter ce couple attachant et tellement accueillant.
Le lendemain matin, alors que je partais très tôt et que je savais que je n'allais pas revoir mes hôtes, j'ai trouvé la table dressée avec un superbe petit déjeuner accompagné de ce touchant petit mot: "prend des forces pour le chemin, et n'oublie pas que tu as ta maison à Arcos, alors, bon chemin, bises, Caëcilia".
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