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Publié le 31/12/2006 à 18:30
Par algerian_artist
Biographie
Avant d’être ce maître incontesté de la chanson kabyle moderne, Cherif Kheddam était destiné d’abord aux écritures saintes du Coran.
Né le 1er janvier 1927 à Aït Bou Messaoud en Haute Kabylie, Cherif Kheddam est l’ainé de cinq enfants dont le père, Omar, ne savait ni lire ni écrire, mais, muezzin, il était un homme pieux et respecté.
Cherif Kheddam appartient à une modeste famille maraboutique affiliée à la confrérie des Rahmania.
En 1932, le père émigre en France, et à son retour en 1936, il décide d'envoyer son fils à l'école française située à 17 km. Toutefois, les conditions étant dures, il change d'avis et l'envoie chez Cheikh Oubelkacem de la zaouïa des Boudjellil, située en face de Tazmalt, dans la wilaya de Bgayet pour poursuivre l’acquisition de la haute culture lettrée "C'est à la zaouïa, en internat, que l'on apprécie sa voix pour la première fois en psalmodiant le Coran", écrit A. Cheurfi.
En 1942, il termine son cours coranique après avoir appris par cœur les soixante versets du Coran.
N'ayant pas d'occupation précise au village, il finit par débarquer à Alger à l'âge de 12 ans pour travailler comme journalier dans une entreprise de construction à Oued Smar. I
l y reste trois années pendant lesquelles il fait connaissance avec des militants nationalistes et prend conscience des rapports de domination établis entre les colons et les "indigènes. Mais au gré des conjonctures, il change d’orientation. Suite à une dispute avec son patron, il quitte Oued Smar.
En 1947, Chérif Kheddam prend le chemin de l’exil vers la France. À son arrivée, il s'établit à Saint-Denis puis à Epinay.
De 1947 à 1952, il exerce dans une fonderie et, de 1953 à 1961, dans une entreprise de peinture. Parallèlement à son dur métier, Cherif Kheddam prend des cours de solfège le soir chez des particuliers.
On le retrouve en 1954 au sein d'une troupe de musiciens qui jouait dans des cafés. Accompagné de leurs morceaux, Chérif chantait. Il lui arrivait de taquiner la muse en grattant la guitare au milieu du groupe. Ses compagnons artistes se rendent compte que son passage par la zaouïa n'était pas inutile puisque sa voix était déjà travaillée par l'exercice de la psalmodie.
C’est donc dans le contexte de l’émigration que Chérif commence à pratiquer la musique et le chant. Tahar Djaout écrit à propos de l'exil de Chérif Kheddam : "C'est en France où il arrive à l'âge de 21 ans qu'il découvre vraiment l'art : la chanson maghrébine, arabe ou occidentale, les films égyptiens. Chérif Kheddam s'intéresse à tout cela de façon presque ludique. S'il y a chez lui une "arrière-pensée" professionnelle, il ne se prend pas pour autant au sérieux, ne pense pas pouvoir un jour vivre de l'art. Pour la chanson kabyle de l'époque, la scène était occupée par Slimane Azem, Cheikh El-Hasnaoui et Alloua Zerrouki. (...) Tout en demeurant sensible à toute belle musique, Chérif Kheddam se sent de plus en plus attiré par l'art occidental. Il découvre la musique classique, s'en imprègne, éprouve pour elle un grand penchant."
Sa première chanson Yellis n tmurt iw (Fille de mon pays) est perçue comme un chef-d’œuvre par le public, enregistrée le mois de juillet sur un disque 78-tours grâce au concours d'un ami français, libraire de profession, qu'il avait connu en 1949 à Montmorency. Ce premier enregistrement fut réalisé à compte d'auteur au prix de 600 francs anciens. La diffusion du disque par la RTF (Radio-Télévision française) lui assura un certain succès.
Après un premier succès, Chérif kheddam chante dans des conditions toujours difficiles. Il mène deux activités diamétralement opposées : le travail dur de l’ouvrier et la création artistique qu’il tentera de maîtriser pleinement.
Chérif Kheddam persévère dans cette voie grâce à l’encouragement de ses amis, en particulier Madame Sauviat, disquaire, spécialisée dans la chanson orientale, qui, ayant remarqué la qualité de cette chanson, le dirigera vers Pathé Marcon qui lui établit un contrat en 1956.
Il compose pour Radio Paris, puis pour l'ORTF plusieurs morceaux exécutés par le grand orchestre de la radio sous la direction de Pierre Duvivier. D'autres pièces sont interprétées en 1963 par l'orchestre de l'Opéra comique. "Dès ses débuts, écrit Tahar Djaout, Chérif Kheddam a été considéré comme un révolté, un enfant indocile qui bouscule les conventions et les tabous. Dans une société aussi austère que la société kabyle traditionnelle, où la beauté même est suspecte, les chansons de Chérif Kheddam ont paru, à la fois par leur élaboration harmonique et leurs thèmes souvent hardis notamment dans le registre amoureux, déroutantes, presque inconvenantes “.
Mais du côté de ses confrères chanteurs, on a compris que la démarche de Chérif Kheddam est une démarche d'avenir. Ainsi la rencontre avec Ahmed Hachelef, directeur artistique, sera également importante dans la carrière de l’auteur. Les affres de l’exil et de la guerre d’Algérie le poussent au repli sur soi et à la création. De cette situation paradoxale naît l’œuvre musicale de Chérif qui va se tourner vers une carrière professionnelle.
Son exemple ne tarde pas à être suivi. A tel point qu'une sorte d'école s'est constituée juste après l'indépendance." Chérif Kheddam acquiert les bases de la musique orientale auprès du grand Mohamed Jamoussi, et pour développer sa technique musicale, il prend des cours chez le professeur Fernand Lamy, inspecteur des conservatoires nationaux de musique en France, maître du grand orchestre italien Roberto Benzi. Cela lui permit d'établir un équilibre harmonieux entre les mélodies orientales et les influences occidentales. Après l'étude du solfège, de l'harmonie, les leçons de luth et de piano, le voilà armé pour affronter la composition. Avec plus d'ouverture sur le monde extérieur, il conserve la base mélodique de la chanson kabyle, mais la transforme, la façonne, la rénove pour lui donner un style", écrit à ce propos A. Cheurfi.
Conscient de l’indigence qui affecte le patrimoine musical enfermé dans une tradition sclérosée, il tente de l’enrichir, de le rénover sans gommer ses caractéristiques. Il a su créer un espace d’expression ouvert sur la modernité, imposer une rigueur au niveau de la création qu’il n’a pas manqué d’inculquer aux jeunes chanteurs. Il a en effet, encadré des groupes et formé des émules de la chanson moderne qui, aujourd’hui encore, se réclament avec fierté du maître. Parmi eux, on trouvera des noms connus dans la chanson militante amazighe : le groupe Yugurten, Ferhat Imazighen Imoula, Idir, Aït Menguellet, Malika Domrane, Nouara, Ahcène Abassi...
Pendant l'année 1958, Chérif Kheddam composa et enregistra certaines de ses plus belles chansons : Nadia, Djurdjura, Khir Ajellav n'Tmurtiw, entre autres. Chérif Kheddam, qui a une très haute idée de la poésie, ne se considère pas comme un poète : il a répété à qui veut l'entendre que, pour lui, la musique est plus importante que les paroles, témoigne Tahar Djaout. Et pourtant, les compositions poétiques de notre chanteur sont d'une extrême sensibilité, d'une rythmique envoûtante faisant mouvoir un appareil métaphorique d'une originalité certaine. Qu'il chante la femme kabyle, la montagne du Djurdjura, l'exil, la patrie, l'indépendance, l'amour et ses déboires, Chérif Kheddam exalte des valeurs esthétiques indéniables et s'éloigne du moralisme ambiant ayant marqué certains chanteurs de l'époque. La chanson Alemri est un exemple de réussite poétique et musicale qui fait partie des œuvres éternelles de l'auteur. T. Djaout, marqué par ce poème, en a traduit quelques strophes :
"O miroir, ton destin est plus enviable que le mien. Je suis comme un dément Et n'aspire qu'à te ressembler. L'amour te visite à tout moment Lorsque la belle descend Et devant toi se teint au henné. Colombe se pavanant dans les prés, Elle est exempte de tout défaut Ne se laisse pas séduire par l'inconnu. Nous demandons à Dieu aimé Que notre tour arrive De célébrer ensemble notre joie. Elle te fixe sans fausse pudeur. C'est ta compagnie qu'elle sollicite Si tu avais su comprendre. Ami, sois heureux avec elle, Enivre-toi de son parfum ; Je sais que tu me surpasses en chance. Elle se peigne, parfait sa coiffure, Se regarde soigneusement Pour repérer le défaut. Sa beauté, sa taille sont impeccables, Tout en elle crie la perfection. Elle est pareille au fruit mûr."
En 1963, Chérif Kheddam rentre au pays et prend contact avec la Chaîne II de la radio nationale qui l'engage aussitôt. Il avait animé plusieurs émissions de radio, mais c'est avec Ighennayen Uzekka qu'il sera connu et hautement apprécié pour avoir déniché des talents, conseillé et encouragé les nouveaux venus au monde de la chanson. Son émission équivalait à un sévère jury qui donnait le quitus à un avenir artistique pour le candidat ou le conseil pour s'éloigner d'une aventure où il risquerait de perdre du temps et de l'énergie pour rien.
En 1967, Aït Menguellet passa "l'examen" avec succès.
Dans un témoignage vidéo (Meskud igenni), Lounis avoue sa surprise et en même temps sa joie lorsque Chérif Kheddam lui demanda si c'était lui-même qui avait composé la chanson qu'il venait d'exécuter. Puisque Cherif Kheddam en était frappé à ce point, il n'y avait donc rien à redire : le chemin vers la gloire est tout tracé.
D'autres futures vedettes comme Idir, Imazighen Imula et le groupe Yougourten sont passés par les services précieux de Cherif Kheddam.
Il est aussi sollicité comme professionnel dans une commission d'écoute en kabyle et en arabe au sein de l'ex-RTA. C'est grâce à lui que la chorale du lycée Fadhma-N'soumer fut créée. L'idée se propagea aux autres établissements jusqu'à sélectionner plus tard les chorales du lycée Amirouche et du lycée El Khensa, d'où sortira par exemple la célèbre Malika Domrane. Chérif Kheddam prit sa retraite administrative en 1988.
Chez Chérif Kheddam, poésie et chant sont intimement liés. La mélancolie d’antan a cédé la place à une nouvelle conception de la musique, de la poésie et, par suite du monde. C’est en effet, au niveau des textes que l’auditeur peut déceler la dimension révolutionnaire du poète à qui on doit plus d’une centaine de chansons déjà répertoriées. Quatre grands axes intimement liés dans l’esprit du poète traversent l’œuvre : l’amour, la terre, le changement social et le combat identitaire.
La chanson de Chérif Kheddam traite merveilleusement de tous les thèmes de la vie. L'on peut affirmer que le point de rencontre ou le sujet fédérateur de ces thèmes est l'amour : amour de la beauté féminine, amour pour sa patrie, sa région et son identité et enfin amour pour l'art : "La beauté et l'art ont pris Toute ma vie Mon âme va avec eux ; Jusqu'à m'oublier." Que voit l'artiste dans son rêve ? Une belle mélodie qui chasse son ennui. Il a chanté la liberté de la femme qui "ne doit avoir d'autre voile que celui de sa pudeur et de sa dignité" dans une chanson qui date de 1961 :
"Quel est le voile d'une femme libre ? C'est le sens, la dignité qu'elle possède, Elle se passe allègrement du voile et du haïk. Puisque nous nous disons modernes, Laissons-la travailler et élever ses enfants. Elle doit avoir sa part dans la réflexion."
Hymne au pays natal, odes dédiées à la terre nourricière et chant pour la patrie éternelle sont les grandes épopées musicales et poétiques de Chérif Kheddam. Ainsi dans Aha kker zwi imanik, il appelle la jeunesse à se réveiller et à prendre en charge le patrimoine fabuleux laissé par nos ancêtres :
"Lève-toi et dépoussière-toi ; T'est pris par la somnolence ! Les richesses que recèle ton pays Attendent un geste de ta part. Jette un regard vers le legs de tes ancêtres Regarde un peu en arrière. Tu as bien des aïeux Et ne dérive pas d'un chêne."
Peut-on parler de Chérif Kheddam sans citer Nouara, la diva qui l'a accompagné dans un grand nombre de ses chansons et à qui il a composé des poèmes et des musiques ? Cet heureux mariage artistique entre deux sommets de l'art est sans doute un exemple unique dans la chanson kabyle en matière d'harmonie, de symbiose esthétique et d'affinités électives. Monument de la chanson dans ses corpus poétique et instrumental, Chérif Kheddam demeure un exemple d'artiste humble et profond, de visionnaire en matière d'art et de pédagogue pour avoir formé et propulsé de grands talents devenus célèbres par la suite. Il marque d'une empreinte indélébile la chanson et l'art kabyles
Tantôt dans la tradition, tantôt dans la modernité, Chérif Kheddam innove sans cesse. Intimement liées, tradition et modernité finissent par constituer une unité riche de sens marquant l’identité du poète et la revendication d’une création permanente. C’est donc ainsi que Chérif Kheddam, de son vivant même, fait déjà partie de la grande lignée des ancêtres, ceux qui avaient jadis pour fonction de perpétuer la tradition ancestrale et de la transgresser pour fonder une nouvelle conception du monde.
La Chanson:
s y issem-im a jerjira s y issem-im a jerjira âadagh s ennefxa yernu ad zdigh lqed. en ton nom djurdjura avec fierté je suis passé avec fierté et grandeur
avehri dima yezga t'hub ed nnesma ma yehlek umudhin yeker-ed la brise toujours présente, le malade y trouve remède
lxezra deg m tekfa-yi ma ccigh barka-yi fihel ma tefkidh-iyi d'hev à te regarder je suis comblé, ma faim j'ai oublié pour de l'or je ne t'aurais changé
ned'hegh s'y issem-im ruhegh ur ttagad egh di lver ama di levher j'ai oublié sans crainte
ttargugh kem di lemnam xas vaâdegh fellam ul-iw icedha ak m izzer je te vois dans mes rêves malgré la distance
ul-iw ur k issebel ak m ittu ad yeh'vel a tucviht a t-idurar mon coeur ne peut t'oublier ô la belle des montagnes
s'y issem-im a jerjira
(refrain)
laâqel-iw iruh dayen yussad yetwahem yettmaktay ed m'kul lewqat mon esprit souvent égaré se trouve bien étonnée à chaque fois qu'il t'évoque
titt temuqul ghurem heregh ced'hagh kem a tteqel ar d van tafat mes yeux cherchent ton regard provoquant d'impatience et de désir
yal ass ar ned'hegh yissem yak rebbi yaâlem ma yaâreq agh w evrid yezra-t à toi j'adresse ma prière mais dieu seul saura nous désigner le bon chemin
s'y issem-im a jerjira
(refrain)
Publié le 01/01/2007 à 13:57
Par algerian_artist
Biographie
Si Mohand Ou M'Hand Ath Hammadouche est né vers 1845 et est mort en 1906 (d'après Boulifa).
Si la date de sa mort semble établie, celle de sa naissance est approximative. En effet, l'Etat Civil en Kabylie n'a pas eu d'existence officielle avant 1891. Elle n’a été rendue possible, et approximativement, que parce que beaucoup de témoignages et de dires confondaient la durée de sa vie avec celle du Prophète (Qsssl). Soit dit 63 ans.
Il naquit donc dans l'ancien village de Chéraïouia où son père Mehand Améziane Ou Hammadouche, originaire de Aguemoun, s'était réfugié pour échapper à une vendetta.
Après 1857, le village de Chéraïouia fut rasé et à son emplacement fut édifiée la citadelle de Fort-National (Larbaâ Nath Irathen). L'autorité militaire attribua aux habitants un terrain à 10Km au nord, près de Tizi-Rached, qui appartenait à une zaouïa. En fait, la population s'est répartie, pour une faible part sur ce terrain où naquit la nouvelle Chéraïouia, mais pour la plupart aux alentours de Fort-National.
Les parents de Si Mohand s'installèrent à Akbou, au lieu-dit Sidi-Khelifa. Son oncle paternel, Cheikh Arezki Ou Hammadouche, maître en droit musulman y avait ouvert une zaouïa où un Taleb enseignait le Coran, non seulement aux enfants de la famille mais aussi à tous ceux du village. C'est là que Si Mohand commença ses études avant de rejoindre l'importante zaouïa de Sidi Abderrahmane Illoulen (Michelet). Son père était usurier, c’était la noblesse de l’époque, La famille était aisée et l'enfance de Si Mohand heureuse.
En 1871, lors de l'insurrection, la famille s'est engagée aux côtés de Cheikh El Mokrani contre la colonisation de la Kabylie. Le père, Mohand Améziane fut exécuté à Fort-National, l'oncle Arezki déporté en Nouvelle-Calédonie et leurs biens confisqués au profit de l'Etat.
La famille ruinée et anéantie se dispersa, la mère se retira dans la nouvelle Chéraïouia avec son jeune fils Méziane et là commença la vie de vagabond de Si Mohand, errant de ville en ville. Son frère aîné Akli s'enfuit à Tunis avec l'essentiel des ressources de la famille. Cet épisode a été vécu comme un drame, un choc à ne plus s’en remettre.
En refusant la fonction d'écrivain attaché à l'administration coloniale que cette dernière lui proposait, Si Mohand Ou M'hand, qui jouit d'une place sacrée dans la mémoire collective kabyle, exprimait sa résistance vis-à-vis de toute l'institution coloniale au même titre que son refus de porter une carte d'identité, imposée par cette administration durant toute sa vie, était perçu comme la non-reconnaissance par lui de l'ordre colonial établi.
Les portes de l’errance s’ouvrent donc grandement devant les yeux du poète, telles celles de l’enfer.
Mon cœur tout troublé Par le kif et l’alcool N’a suivi que ses penchants Accueillez le vagabond O gens sensés et nobles Etranger dans son pays Dans l’exil et dans l’oubli J’ai ignoré mes devoirs C’est maintenant que mon cœur saigne.
A quelques exceptions près - la langue et la situation géographique seulement les séparaient -Si Mohand ressemblait de beaucoup à son égal français Arthur Rimbaud, l’autre amoureux des sentiers, des chemins inconnus et des contrées lointaines qui aimait d’ailleurs à répéter:
«Je suis un piéton rien de plus.» «De l’Alma à Ménerville L’ennui me prit A la côte des djellabas Je suis parti tôt le matin J’ai marché sans relâche! Le soleil est descendu sur les crêtes Sans honte je m’affale dans un café Mourant de fatigue Et demandant pardon aux saints. »
A ce sujet, Mouloud Feraoun, qui avait mené une grande recherche sur sa poésie et sa vie, écrira: «Il était pareil à une feuille que le vent emporte et qui ne pourrait se fixer nulle part ailleurs que sur la branche d’où elle a été détachée.» Comme pour dire que le poète ne pouvait s’enraciner que dans sa Kabylie, plus précisément au sein de son village natal.
Et comme il a tout perdu (déraciné de sa terre natale), il se livre alors à l’errance et, de surcroît, au gré des vents.
Plus qu’un choix, une raison de vivre, l’errance avait un ascendant terrible sur lui puisque le poète a toujours refusé, selon des témoins de son époque, de monter dans un train ou une diligence (qui est un moyen de transport de l’époque par excellence), non pas par crainte mais par esprit d’indépendance.
La décadence de sa famille après la défaite (c’était un retournement de position radical) et son mariage qui fut un échec -sa femme l’avait quitté pour sa paresse- ont eu raison de sa ténacité et de sa croyance en des jours meilleurs, et le voilà qui aborde en sanglots mais avec résignation:
«Vois mon cœur oppressé! En lui-même il éclate Chaque fois que je pense à elle O suprême créateur Nous implorons ta justice Sois un soutien pour nous Délivre-nous des tourments. »
«J’avais un jardin incomparable aux pousses drues et vigoureuses Que Dieu protège ses richesses Un mur le fermait et l’abritait... Maintenant qu’un torrent y fut dirigé l’éboulement a tout emporté Il n’en reste aucune trace.»
Si Mohand avait émis le souhait d’être enterré à Askif N’Temana, une localité de la Haute Kabylie, ce qui a été réalisé grâce à son ami le poète Si Youcef, qui s’était chargé des funérailles. Mais le souhait le plus cher au poète qui a été formulé en vers et en toute inconscience s’est révélé plus tard une vérité absolue. En voici son vœu:
«Ceci est mon poème Plaise à Dieu qu’il soit beau Et se répand partout Qui l’entendra l’écrira Ne le lâchera plus Et le sage m’approuvera.»
Si Mohand passa quelque 30 ans d'errance entre la Kabylie et la région de Bône (Annaba) où de nombreux Kabyles travaillaient comme ouvriers agricoles ou comme mineurs. Un autre de ses oncles, Hend N'Aït Saïd, était d'ailleurs installé dans les faubourgs de Bône.
«C’est dans son errance qu’il forgea sa poésie», a expliqué Younes Adli, précisant que «le poète composait un poème dès qu’il assistait à un événement fort et marquant».
Cela revient à dire que la poésie de Si Mohand Ou M’hand est ancrée dans un contexte social et historique, que le poète a vécu l’Histoire et, à travers sa poésie, est racontée l’histoire de sa société.
Chaque poème raconte donc une histoire, car «pour Si Mohand Ou M’hand il est nécessaire, dès qu’il y a un chamboulement dans l’Histoire, de consigner les changements survenus dans son temps».
De ses trente-cinq années d’errance, «on n’a pu recenser que 360 poèmes, ce qui est très peu, voire faible. On n’a pas encore récolté l’essentiel de sa production poétique, sachant qu’une grande partie demeure dans les mémoires. Toutefois, la mémoire ne peut résister au temps, à l’oubli», a souligné Younes Adli.
N’écrivant pas ses œuvres et ne les répétant pas, Mohand Ou M’hand, qui avait réussi à faire sortir la poésie kabyle de ses montagnes pour la propager, çà et là, à travers toute l’Algérie et même au-delà des frontières (Tunisie), avait une technique spécifique : le neuvain (9 vers), à travers lequel il véhiculait un message.
Si Mohand mourut en 1906 à l'hôpital des Sœurs Blanches de Michelet et fut enterré au sanctuaire de Sidi Saïd Ou Taleb.
Le destin de Si Mohand Ou M’hand est scellé dans l’exil et l’errance au lendemain de sa rencontre tant attendue avec cheikh Mohand Oulhocine.
De leur vécu, les deux hommes se vouaient mutuellement une déférence irréprochable à distance.
Le poète décida un jour d’aller rendre visite au cheikh. Un des serviteurs annonça au saint de la zaouïa l’arrivée du meddah. “Cet homme n’est pas un meddah, c’est un sellah (bienfaiteur)”, rétorqua le vénéré cheikh. Cette réponse lourde de sens se veut en fait un signe fort du grand respect et l’esprit fraternel qui lient les deux personnages.
Si Mohand cachait même sa pipe de kif dans le buisson avant de venir à la rencontre du vertueux homme. Cela signifie la parfaite considération qu’exprime le poète pour le cheikh.
Le premier échange de mots est une déclamation de poèmes exécutée excellemment par Si Mohand. “Pour le départ, prépare le viatique. Malade est mon cœur. Ce pays va changer d’homme…”, lança-t-il.
Cheikh Mohand Oulhocine était surpris par des poèmes aussi sublimes. Il demanda alors au poète de lui répéter les vers. Mais Si Mohand u M’hand lui fera comprendre qu’il ne répète jamais les vers qu’il a déjà déclamés. Devant le refus du poète, la discussion a pris une autre allure.
La rencontre des deux bardes s’est terminée par une sorte de propos qui présageaient à Si Mohand Ou M’hand un exil loin des siens.
Et comme l’avait prédit cheikh Mohand Oulhocine, Si Mohand Ou M’hand sera enterré dans une terre d’asile “Asequif n’tmana”, un 28 décembre 1905.
Poèmes de Si Mohand
Ses œuvres, d’une grande émotion, qualifiées de plus légères que l’air, sont imprégnées de sa grandeur d’âme et de son attachement à ses valeurs ancestrales et à sa terre bénie.
Le poète, éternel errant, vivant d’expédients, a usé d’un verbe tranchant et d’une verve rebelle pour dénoncer les injustices et les souffrances des siens, dépossédés par le colon, affaiblis par la grande famine de 1868 ou piégés dans les enfumades. Il n’hésitait pas à user de poésies pour répondre à toutes ces injustices.
Pourtant, on ne sait que peu de choses de la vie de Si Mohand, et seuls quelques fragments de ses œuvres sont parvenus à nous.
Le poète usait de l’oralité et n’écrivait jamais ses poèmes, il était pourtant fin connaisseur de l’arabe littéraire.
Si Mohand Ou M’hand avait-il prédit que sa poésie serait éternelle en clamant un jour
“Qui l’entendra l’écrira Ne la lâchera plus et Le sage m’approuvera” ?
Boulifa, en 1900, et Feraoun, en 1955, tentèrent de sauver son œuvre de l’oubli en la transcrivant.
Isefra (poèmes)
[Transcription de Mouloud Feraoun] - 1 - Ceci est mon poème; Plaise à Dieu qu'il soit beau Et se répande partout. | Thikelta ad hhedjigh asfrou Oua lahh addlhhou Addinaddi ddeg louddiath. | Qui l'entendra l'écrira, Ne le lâchera plus Et le sage m'approuvera : | Oui thislan ar dha thiarou Our as iverou Oui ilan ddelfahhem izrath : | Que Dieu leur inspire pitié; Lui seul peut nous en préserver : Qu'elles nous oublient, nous n'avons plus rien | An helel Rebbi athet ihheddou Ghoures ai neddaou Add vaddent addrim nekfath. | - 2 - Ce siècle fait fuir Qui a enrichi les chiens Vous êtes brisés, ô nobles coeurs ! | El qern agi iserhhav Ddeg revhhen leklav Therzem ia oulad bab allahh. | Je dois aux méchants mes cheveux blancs, Ma raison m'a abandonné, Je suis "le fils dépravé". | Selmahna ensen aï nechav Dderaï iou ighav Semani edaria malahh. | Il faut donc me résigner Puisque le lâche se fait craindre Tant pis, ô mon âme, tant pis ! | Djigh echi netalav Mi ddouddaï mouhhav Chahh ! a raï ou, chahh ! |
Isefra (poèmes) [Transcription de Younès Adli]
- 1 Résistance : Les règles sont désormais perverties, C'est ainsi établi Les vils ont pris le dessus. | Ddenya fmedden tfusel Di lefhem yetnesel Zwamel bedlen tikli | Tous les hommes bien nés Ont pris la forêt Bravant les affres de l'adversité | Krabbw'illan d lasel Di lghaba yehmel âaryan talab'ur telli | Dieu a ainsi destiné ce siècle Qui nous enserre dans l'inquiétude Jusqu'à trébucher à chaque pas. | Lqern akk'i t id yersel deg-wnezgum nehsel mi nger aqeddam neghli. | - 2 Conseils Toi l'intelligent, Ne sois jamais De la compagnie de l'homme hautain | A lfahem a k-nxebber Albâad ma meqwer Ur ttili deg tayfa-s | Si tu lui fais appel Il ira crier sur tous les toits Et te méprisera à outrance | Ma tqesd-t ur k-itesser Ad yezg a k-ihqer Hsut iâeda tilas | Alors, sois humble Eloigne-toi de lui Apprends à oublier même le paradis lorsqu'il te rejette | Ma tellid d uhdiq wexer Xir baâed meqar Igenet ma tugi-k anef-as. | - 3 La femme : Mon cœur pensif S'étonne des réalités Et jure de ne plus s'égayer | Ata wul-iw yetpensi Yegul ur yedsi Yetewhim i lehqayeq | Me voilà forcé de partir Sans le sou Sans revoir ma bien-aimée | Rhil ad ruhegh forsi Adrim ixusi Abrid ar taâzizt yeghleq | Elle se priva de dîner Elle éclata en sanglots A s'étouffer. | Wellah ma tecc imensi Ala imeti Imi nsel ala tnehheq. |
“Jadis, je fus clerc. Aux soixante Sourate.
Jadis je maniais la plume, m’adonnais à l’étude sans repos. Mon nom était connu de tous. Jadis j’étais chevalier, comblé de biens et entouré de disciples. Nul n’est libre de rester chez lui, de l’exil amer est la condition”.
De la déchéance à laquelle on se résigne mal à l’inquiétude. Voilà le lot quotidien du poète. Les anciennes solidarités ont volé au vent des neuves ruptures.
“En ce siècle ingrat, nul ne te secourt si tu tombes”.
Infidélité ou trahisons
Ce siècle est sans pudeur disait-il. A la limite les infidélités peuvent sembler des trahisons.
Alors que Mohand revenait fêter l’Aïd, Il n’a point de famille, surtout pas d’épouse aimée,
“l’Aïd est arrivé, la blessure de mon cœur s’est rouverte, je n’avais pas d’argent”. “L’Aïd est tombé un lundi, mon cœur endeuillé, pauvre de lui N’a personne avec qui échanger le baiser du Pardon”. Traduit par Mouloud Mammeri
Mais il se reprend et se donne le change et la joie l’envahit et les vers suivants montrent ce plaisir d’esthète :
“Mon cœur palpite Ah ! Devenu ramier Est en un jour traverse l’eau Vers les filles de soie vêtues, En leurs alcôves chaulées”.
De ces élans lyriques que nous traduit Mouloud Mammeri, il y a peu de sublimation ; cette fuite dans le fantasme d’un rêve-remède à sa misère. Il appelle Sidi Beloua pour le délivrer des maux qui le rongent, dans la tourmente. Si Mohand est en communion avec son moi. Le nom de Dahbia revient dans son poème comme la beauté de ce bijou qui a parure de symbole.
“Quand elle parut aux rendez-vous, Elle a la peau blanche, Son visage est comme le soleil qui se lève Sur le Lalla Khadidja, précédé de lumière” Raconte à celle aux sourcils peints, A la branche de palmier, Dont le cou est d’un blanc immaculé, Les dents comme des perles, Et les pommettes vermeil. (A. Hanoteau)
Nostalgie des lieux
L’amour chez Si Mohand n’est peut être heureux que dans l’absence, dans la nostalgie des lieux et des êtres. Au village il y a des codes de conduite. Les silences même sont chargés de sens. C’est peut-être comme les poètes de l’antéislamique, celui des métaphores et des paraboles dans un platonicisme naïf, Si Mohand Ou M’hand va graduellement vers la vertu qui le pousse à la sagesse, à la foi comme la visite qu’il fut au Cheikh Mohand El Hocine.
Il imagine la rencontre a Dieu, comme enfant, il avait appris le Coran dans toute la ferveur religieuse. Il rend grâce à la Divinité sublime et transcendantale, * Rapporté par A. Hanoteau, «Poésies populaires de la Kabylie», Paris, 1897.
“Au temps des jours heureux Ma parole était écoutée Au temps de ma droite chance Je m’applique à psalmodier le Coran J’avais étudié le Coran ligne à ligne Mon nom était connu de tous Jadis j’étais chevalier Je montrais la voie à beaucoup Maintenant le sort a tourné Et ma chance s’est endormie”
Mais vers la fin de sa vie, Si Mohand résigné adhère entièrement dans toute la ferveur à la volonté de Dieu.
“La volonté de Dieu s’accomplit Il comble et Il éprouve Dieu l’a décidé tout reproche est superflu Tout acte est pour toi prédestiné Tu as tout écrit sur les fronts C’est Dieu qui pousse dans la voie Hommes suis-je maître de ma volonté ? (Traduit par Mouloud Mammeri)
Si Mohand Ou M’hand en appelle à tous les saints
“Saints de toutes statures Je vous conjure tous Aidez-moi à ramener dans la Voie ma raison »,
De si Baloua à Cheikh Mohand-ou-EI Hocine. Si Mohand Ou M’hand sait qu’il y a le Qessam (celui qui distribue et gère les destins)
“Toi qui nous as créés A Toi nous sommes accrochés Hâte-Toi de me délivrer Très Bon, tu es Le Miséricordieux Tu veilles sur nous tous,.. Dieu ne peut pas se tromper”.
Dans sa poésie, on retient cette foi et cet attachement à Dieu l’Unique.
“De grâce Dieu prends partie de moi Puisque Tu sais Tu vois Je suis enlisé sauve-moi”
Aux Saints, le poète adresse cette prière :
“Je suis coincé Sortez-moi de l’impasse Le remède est impuissant à guérir le mal” Saints de Aït Iraten Me voici comme l’oiseau paralysé Par ses ailes coupées Je suis déjà comme dans la tombe Adieu les plaisirs sont finis Maintenant je suis vieux, desséché Je sens l’épouvante. La peur a fondu sur moi”.
Ce fils de fusillé a écrit plus de 280 poèmes qui sont gardés et traduits par Mouloud Mammeri dont les “Isefra de Si Mohand” publié en 1956 dans l’édition François Maspero.
Ange-Génie et Clerc
Mais toute cette inspiration, la légende rapporte que Si Mohand Ou M’hand a rencontré un ange au bord d’une source, qui lui a révélé “Parle et je ferai les vers”.
En ce moment Si Mohand était d’une piété inégalée. Depuis ce jour, Si Mohand ne faisait que versifier.
Publié le 03/01/2007 à 00:50
Par algerian_artist
Biographie M'hamed Issiakhem naît le 17 juin 1928 au Douar Djennad (Azeffoun) en Grande Kabylie. A partir de 1931 il passe son enfance à Relizane.
En 1943 il manipule une grenade, volée dans un camp militaire, qui explose. Deux de ses sœurs et un neveu meurent. Hospitalisé pendant deux ans, il est amputé du bras gauche.
De 1947 à 1951 il est à Alger élève de la Société des Beaux-arts puis de l’Ecole des Beaux-arts et suit les cours du miniaturiste Omar Racim. En 1951 il rencontre Kateb Yacine.
De 1953 à 1958 il fréquente Ecole des Beaux-arts de Paris où il retrouve Kateb Yacine - les deux artistes demeureront inséparables. C’est à Paris qu’il réalise sa première exposition.
En 1958 Issiakhem quitte la France pour séjourner en RFA puis résider en RDA.
En 1962, boursier de la Casa Vélasquez de Madrid, Issiakhem rentre en Algérie. Il est alors dessinateur au quotidien Alger Républicain. En 1963 il est membre fondateur de l’Union Nationale des Arts Plastiques, de 1964 à 1966 chef d’atelier de peinture à l’Ecole des Beaux-arts d’Alger puis directeur pédagogique de l’Ecole des Beaux-arts d’Oran. Il illustre alors plusieurs œuvres de Kateb Yacine.
De 1965 à 1982 il crée les maquettes des billets de banque et de nombreux timbre-poste algériens.
En 1967 il réalise avec Kateb Yacine un film pour la télévision, Poussières de juillet, en 1968 les décors du film La voie, de Slim Riad. En 1971 Issiakhem est professeur d’art graphique à l’Ecole Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme d’Alger et crée les décors pour le film Novembre.
Il voyage en 1972 au Viêt Nam et reçoit en 1973 une médaille d’or à la Foire Internationale d’Alger pour la décoration du stand du Ministère du Travail et des Affaires sociales.
De 1973 à 1978 Issiakhem est dessinateur de presse.
Il dirige en 1977 la réalisation d’une fresque pour l’aéroport d’Alger.
Le Ministère du Travail et des Affaires sociales publie à Alger une plaquette dont Kateb Yacine écrit la préface sous le titre Issiakhem, Œil-de-lynx et les américains, trente-cinq années de l’enfer d’un peintre.
En 1978 Issiakhem séjourne quelques mois à Moscou et reçoit en 1980 le Premier Simba d’Or (Lion d’Or) de Rome, distinction de l’UNESCO pour l’art africain.
Expositions personnelles à Alger en 1974, 1982, 1984, à Tunis en 1985. Nombreuses expositions collectives en Algérie et à l’étranger. Il recevra à titre posthume le diplôme de mérite de l’Algérie en Arts plastiques en 1987.
Rétrospective commémorative à Alger et expositions à Oran et Bejaïa en 1986. " Baya, Issiakhem, Khadda " au musée des Arts Africains et Océaniens de Paris en 1987 et à la Vieille Charité de Marseille en 1988.
M’hamed Issiakhem a exercé une grande influence sur la peinture moderne algérienne et a contribué à l’imposer dans l’Algérie indépendante. Il est l’un des plus grands artistes algériens de notre époque. Il laissera une femme et plusieurs enfants.Il meurt le 1er décembre 1985 à la suite d’une longue maladie.
Kateb Yacine disait à son sujet :˝... C'était un narrateur inépuisable. Il me racontait son enfance, sa vie de tous les jours, jusqu'à notre rencontre. Il se livrait entièrement, ce qui ne l'empêchait pas d'affabuler et de brouiller les pistes, lorsqu'il se laissait prendre au charme du récit. Il devenait alors un grand écrivain, sauf qu'il parlait au lieu d'écrire.La plus vive sensibilité, une intelligence toujours en éveil, le don du verbe et du geste, tout lui appartenait, et il usait de tous ces dons, en tyrannique virtuose, mais aussi en martyr, car il vivait toujours sous le choc de cette maudite grenade américaine, qui lui explosa dans la main, et qui ne finissait pas d'exploser dans sa vie. Que faisait-elle en Algérie, cette grenade américaine ? Elle aurait dû servir à combattre les nazis. Au contraire, elle mutilait et tuait des enfants... Pour vivre la vie d'Issiakhem, il fallait exploser avec lui, pendant des heures, des nuits, et des semaines...Notre amitié ne fut jamais limitée aux artistes. Nous fréquentions aussi des ouvriers, des étudiants, des gens de tous les milieux. Nos amis étaient innombrables.Parfois, dans Paris ou à Mantes-la-Jolie, nous étions une horde : acteurs, musiciens, manœuvres, chômeurs, etc... D'autres fois, nous nous retrouvions à quatre ou à cinq, comme dans Nedjma. Nous étions alors une étrange famille, qui me faisait penser au roman de Dostoïevski : les frères Karamozov. C'est pourquoi Issiakhem m'appelait " karama ". Quant à moi, je l'appelais " Œil-de-Lynx ", pour sa clairvoyance. Nous avions ainsi tout un code. Nos délires collectifs, s'ils avaient pu être enregistrés, formeraient aujourd'hui une bibliothèque.
Publié le 05/01/2007 à 00:54
Par algerian_artist
Biographie
Abdelkader Alloula est né le 8 juillet 1939 à Ghazaouet, une petite ville de l’Ouest Algérien. Il fréquente l'école primaire à Aïn-El-Berd et poursuit ses études secondaires jusqu'au baccalauréat à Sidi Bel Abbès, puis à Oran.
Il interrompit ses études en 1956, quand le FLN décrète la grève des lycéens et des étudiants et s’initie cette même année au théâtre, au sein d'une troupe d'amateurs : El-Chabâb d'Oran. Dans ce cadre et jusqu'en 1960, il participe à plusieurs stages de formation et joue dans plusieurs pièces de petits rôles, sa passion se nourrissant de la pratique.
Puis ayant eu le sentiment d'avoir épuisé les ressources locales, il s'embarque pour un cycle d'études à Paris, au Théâtre National Populaire de Jean Vilar.
Son retour en Algérie coïncide avec la création du Théâtre National Algérien (T.N.A) où il est recruté comme comédien. Il joue alors dans des pièces comme Hassen Terro de Rouiched et Mustapha Kateb, des adaptations de Don Juan de Molière, La Mégère apprivoisée de Shakespeare, Les Chiens de Tom Brulin... Son registre d'intervention est, on le voit, aussi large que varié.
Dans un premier temps, il met en scène des œuvres d'autres auteurs : El-Ghoula de Rouiched et El-Tadalis (Les Bas-fonds) de Maxime Gorki, par exemple. Puis progressivement, il réalise des pièces qu'il a lui-même écrites.
Il fait des débuts remarqués de metteur en scène avec les sangsues (1969). Il utilisa le théâtre pour mettre à nu les maux d’une société et d’un système.
En 1962, alors que l’on fêtait l’indépendance, Alloula réalise sa première mise en scène en tant qu’amateur avec la pièce Les captifs de plante.
Alloula rejoint le Théâtre National Algérien (T.N.A), à sa création, en 1963.
De 1963 à 1965, il interprète des rôles dans Les enfants de La Casbah, La vie est un songe de Galderon, Dom Juan de Molière, La Mégère apprivoisée de Shakespeare, etc.
Parallèlement à son métier d'acteur, il se lance dans l'écriture et la mise en scène, faisant de la création son activité essentielle.
Dans El-Khobza (1970), son premier grand succès, Alloula nous promène dans un quartier d'Oran et nous fait vivre ses trépidations et ses inquiétudes, nous raconte ses malheurs.
L’année 1972 a vu la naissance de Homk Salim, le premier monologue du théâtre algérien, une œuvre théâtrale que Alloula a adapté du Journal d’un fou de Gogol. Il prend le parti de dénoncer implicitement les injustices sociales et politiques, de montrer le fossé d'incompréhension qui sépare les privilégiés des laissés-pour-compte. Alloula fut majestueux et époustouflant dans ce rôle du fou, « du sage-fou », une parodie politique qui fait à la fois rire et pleurer !
Y succèdent, dans la même mouvance Hammam Rabi (1975), Hoût yakoul Hoût (1975).
Il a, d'autre part, participé au commentaire du film Oh ! Combien je vous aime de Azzedine Meddour en 1985.
La trilogie : Legoual (1980), El Adjouad (1984) et El Lithem (1989), représente, sans nul doute, le noyau dur de l'œuvre de Alloula, l'aboutissement d'un long travail, d'une recherche persévérante.
En juillet 1985, El Adjouad révèle le talent de Sirat Boumediène dans le rôle de Djelloul el Fhaïmi (Djelloul l’intelligent) auquel fut décerné le prix de l’interprétation masculine au Festival international de Carthage.
En 1993, Arlequin, valet des deux maîtres, pièce de divertissement, adaptée de l'œuvre de Goldoni, clôt la création théâtrale de Alloula, comme si, avant de lancer sa dernière tirade de gouwâl et de tirer sa révérence, le dramaturge algérien proclamait les droits au bonheur, à l'amour, à la vie et réaffirmait les vertus du rire pour comprendre et critiquer la société, pour maîtriser son propre destin.
Comment peut-on oublier El Lithem, Ettefah et Arlequin, valet des maîtres de Goldoni ? Comment ne pas évoquer ce « généreux » qui a donné son cœur et son humour aux enfants cancéreux et aux plus démunis ?
Voué entièrement à son art, Alloula, qui préparait une adaptation du Tartuffe de Molière, ne voyait pas le danger arriver. L’art dramatique l’accaparait et c’est sans compter sur ce jour fatidique du 10 mars 1994, en plein mois de Ramadhan, alors qu’il se rendait au palais de la Culture d'Oran où il devait donner une conférence sur le théâtre, que deux balles tirées à bout portant par deux terroristes l’atteignirent. Abdelkader Alloula mourut des suites de ses blessures à l'hôpital Val-de-Grâce, à Paris, le 15 mars 1994.
Il était considéré en Algérie et au-delà, dans tout le Maghreb, comme l'auteur d'une des œuvres les plus fortes et les plus populaires du théâtre algérien.
Fin connaisseur et praticien de Diderot, Brecht, Molière ou Goldoni, Alloula revendiquait profondément ses racines, sa culture, sa langue l'arabe populaire dans laquelle il aura toujours écrit.
Alloula était ce géant qui réussissait la gageure de parler vrai avec ce paysan d’un coin reculé de l’Algérie profonde, de débattre de sujets hautement intellectuels avec des hommes de culture et de développer des thèses abstraites trop bien construites. Il n’arrêtait pas de parler de la nécessité des pratiques démocratiques et de la redéfinition de la fonction sociale et politique des formes artistiques et littéraires.
L’auteur de Lejouad considérait l’art comme un moyen d’aider les gens à prendre conscience de leur embastillement et de les inciter à se libérer des carcans de la bureaucratie et du parti unique. Ce n’est pas sans raison qu’il ne refusait jamais d’apporter son aide à toutes les troupes et à tous ceux qui sollicitaient son soutien. Le grand auteur dramatique syrien, Wannous, a dit en 1997 qu’il a très rarement vu un homme aussi disponible et un artiste aussi complet qui pouvait facilement évoquer les lieux de la culture, les sentiers escarpés de la politique et les venelles trop étroites de l’idéologie.
Abdelkader Alloula tentait dans ses pièces, surtout, après 1970, de donner à voir un théâtre à l’écoute du public, s’articulant essentiellement autour des préoccupations de ceux qu’on appelle avec un mépris mal dissimulé, les petites gens. Pour ce faire, il mit en œuvre une autre manière de faire du théâtre, convoquant pour la circonstance les résidus de la culture populaire.
Abdelkader Alloula s’intéressait, en premier lieu, aux formes populaires et aux performances de l’acteur.
El-Goual (El-goual est dérivé de la forme trilitère du verbe dire en arabe classique. El-goual est celui qui dit, qui raconte). et la halqa (El-goual est positionné par rapport au centre grâce au cercle, appelé en arabe Halqa, que forme le public spontané) étaient les deux structures autour desquelles s’articulaient la recherche et la réflexion de cet auteur qui tenta de transformer radicalement la structure théâtrale. L’intérêt porté pour le conteur n’est nullement une sorte de lecture archéologique de formes populaires dévalorisées et marginalisées, mais une tentative de mettre en œuvre un théâtre total qui donnerait à la parole et au verbe une fonction essentielle, celle de théâtraliser les faits et les actions.
Le conteur investit toute la représentation, prend en charge les instances spatio-temporelles et répartit les différentes variétés de la parole qui structure les contours immédiats de la scène. Il délimite les lieux de la représentation et esquisse les traits pertinents des personnages. Sa fonction fondamentale est de narrer et de raconter à un public des histoires et des récits qui captivent son attention et qui l’incitent à être partie prenante du procès narratif. Il se confond avec le comédien ou plutôt engendre un double, un personnage syncrétique, ambivalent. Il est à la fois narrateur et acteur. Il raconte tout en jouant. C’est un double regard qu’il porte sur les faits et les choses, du dedans et du dehors.
Cette double entreprise suscite une sorte de distance entre le personnage et le comédien, le spectateur et le personnage, la scène et le public. Cette pratique était déterminée par les choix idéologiques et politiques de l’auteur qui ne dissimulait nullement ses options et ses idées.Il nous expliquait ainsi en 1982 son entreprise esthétique : « Nous nous rapprochions graduellement du meddah ».Celui-ci est, dans la tradition, un personnage seul, solitaire qui raconte une épopée en utilisant la mimique, le geste, la phonation.
On refaisait la jonction avec un type d’activité théâtrale interrompue par la colonisation.
A partir de là, nous avons pu comprendre le type de théâtre dont a besoin notre peuple, et c’est une chose très importante. Donc, ce sont les lieux de la réception qui orientaient son écriture.
C’est le « peuple » qui est l’élément central autour duquel s’articulait la représentation.
C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il fait appel au conteur populaire. L’acteur qui devait, en quelque sorte, constituer le centre de la performance spectaculaire était obligé de se familiariser avec l’expérience du conteur populaire et de maîtriser les aspects essentiels du comédien classique.
On avait affaire à un incessant va-et-vient entre deux univers dramatiques, deux expériences dramatiques et deux modes d’agencement narratif.
Contrairement à certains metteurs en scène et dramaturges arabes et africains, Alloula n’était nullement séduit par un hypothétique retour aux sources, mais il tentait de développer une expression qui rassemblerait dans une seule attitude dramatique les attributs et les fonctions des deux expériences dramatiques.
L’expérience concrète de la fréquentation de différentes scènes et de plusieurs publics lui permit de mettre en forme un autre procès narratif et de se familiariser avec les techniques du conte. Ce qui tenait le plus cet auteur, c’était la « nécessaire rupture avec le théâtre aristotélicien » : « La halqa constituait une possibilité dramaturgique susceptible de contribuer à la création de nouveaux rapports représentation/public. Le théâtre amateur, en recourant à l’usage des tableaux dans ses pièces, tente de rompre avec le théâtre aristotélicien qui, d’ailleurs, correspond à un certain discours idéologique. Dans le théâtre, le travail sur la voix et sur le corps peut nous aider à accéder à un niveau supérieur d’abstraction. Dans Homk Selim, je décris à un moment donné du récit, un cafetier. Je suis persuadé que le spectateur le voit, le regarde d’une certaine manière ».
El Adjouad, Legoual, El-Khobza, El Lithem et Laaleg fonctionnent par tableaux relativement autonomes, mais l’association de ces séquences donne à voir une unité discursive logique, un ensemble cohérent.
Lejouad est une pièce construite autour de quatre micro-récits, de quatre histoires et de quatre destins exposant la lutte des petites gens contre l’arbitraire et l’exploitation.C’est le personnage, Djelloul el Fhaïmi, présent dans les quatre tableaux, qui contribue en quelque sorte à fournir une unité au récit.
Les quatre micro-récits concourent à d&eac |