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Le blog de algeriartist
Publié le 31/12/2006 à 13:44
Par algerian_artist
Biographie




Ayant vu le jour le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, petit bourg perché sur les monts de la grande Kabylie, Mouloud Mammeri mènera une existence plus ou moins nantie, comparée à celle de ses petits camarades, du fait du rang social de son père qui était l’amine (maire) du village.

Mouloud Mammeri fait ses études primaires dans son village natal. En 1928 il part chez son oncle à Rabat (Maroc). Quatre ans après il revient à Alger et poursuit ses études au Lycée Bugeaud. Il part ensuite au Lycée Louis-le-Grand à Paris ayant l'intention de rentrer à l'École normale supérieure.

Mobilisé en 1939 et libéré en octobre 1940, Mouloud Mammeri s’inscrit à la Faculté des Lettres d’Alger. Remobilisé en 1942 après le débarquement américain, il participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne.

A la fin de la guerre, il prépare à Paris un concours de professorat de Lettres et rentre en Algérie en septembre 1947. Il enseigne à Médéa, puis à Ben Aknoun et publie son premier roman, La Colline oubliée en 1952. Sous la pression des événements, il doit quitter Alger en 1957.

De 1957 à 1962, Mouloud Mammeri reste au Maroc et rejoint l'Algérie au lendemain de son indépendance.

De 1965 à 1972 il enseigne le berbère à l'université dans le cadre de la section d'ethnologie. Il n'assure des cours dans cette langue qu'au gré des autorisations, animant bénévolement des cours jusqu’en 1973 tandis que certaines matières telles l’ethnologie et l’anthropologie jugées sciences coloniales doivent disparaître des enseignements universitaires.

De 1969 à 1980 Mouloud Mammeri dirige le Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques d’Alger (CRAPE). Il a également un passage éphémère à la tête de la première union nationale des écrivains algériens qu’il abandonne pour discordance de vue sur le rôle de l’écrivain dans la société.

Mouloud Mammeri, n’est pas qu’un écrivain, un romancier. C’est surtout un véritable ethnologue. Voyageur dans l’espace de son Algérie et dans les tréfonds de sa mémoire (de l’Algérie), il tente dans sa quête de comprendre les raisons des « mutilations » de l’identité algérienne qui sont, en grande partie, à l’origine de ce mal vivre du présent.

Mouloud Mammeri recueille et publie en 1969 les textes du poète kabyle Si Mohand.
Heureusement qu’au moment opportun, Mammeri était là pour immortaliser cet héritage inestimable. Bien avant lui, Boulifa s’était attelé à la même tâche et il a tracé la voie aux générations futures. Pionnier de ce travail de récupération, Boulifa a donné une forme écrite à des poèmes anonymes de la Kabylie ancienne ainsi qu’à ceux de son contemporain, Si Moh ou M’hand, et qu’il avait dû recueillir auprès de ceux qui les lui avaient récités au gré des circonstances, car le poète ne répétait jamais ses vers ; il fallait les mémoriser dès qu’on les avait entendus.

En 1980, c'est l'interdiction d'une de ses conférences à Tizi Ouzou sur la poésie kabyle ancienne qui est à l'origine des événements du Printemps berbère.

En 1982, il fonde à Paris le Centre d’Études et de Recherches Amazighes (CERAM) et la revue Awal (La parole), animant également un séminaire sur la langue et la littérature amazighes sous forme de conférences complémentaires au sein de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ce long itinéraire scientifique lui a permis de rassembler une somme d’éléments fondamentaux sur la langue et la littérature amazighes.

En 1988 Mouloud Mammeri reçoit le titre de docteur honoris causa à la Sorbonne.

Mouloud Mammeri meurt le soir du 26 février
1989 des suites d'un accident de voiture.Le 27 février, sa dépouille est ramenée à son domicile, rue Sfindja à Alger. Mouloud Mammeri est inhumé, le lendemain, à Taourirt Mimoun (dans un petit coin du cimetière d’Aman Imarghanen, au lieudit Abri Bouzal). Ses funérailles furent spectaculaires : plus de 200 000 personnes assistèrent à son enterrement. Aucun officiel n'assista à la cérémonie alors qu'une foule compacte scandait des slogans contre le pouvoir en place.

Mammeri fait partie de ces hommes de grande envergure qui, même partis, restent plus présents que jamais. On n’a pas fini de mesurer la valeur immense de son œuvre belle comme les fleurs printanières gavées d’eau et de soleil.

Ecrivain multidimensionnel, Mouloud Mammeri a produit quatre romans représentatifs chacun d’une période déterminante pour lui et pour son pays. Nous ne les avons pas suffisamment décryptés tant ils renferment de non-dits et d’images quel nul n’a su replacer dans leur contexte véritable. L’auteur avait un style alambiqué sans être obscur ; bien au contraire, il avait la maîtrise de la syntaxe et ses ouvrages sont des modèles de textes classiques trio bien travaillés pour être dépréciés. Personne n’a pu se mesurer à lui ou oser dire avoir été capable d’écrire à sa manière.
Maître de l’écriture, Mammeri a été aussi un habile polyglotte qui savait trouver le mot exact pour dire ce qu'il pensait de manière convaincante dans chacune des langues qu’il maniait avec aisance. Et sa qualité rare, c’était de prendre part à toute forme de discussion, fût-elle dans un milieu d’écrivains ou de paysans illettrés. On le trouvait assis n’importe où pourvu qu’il trouvât quelqu’un d’intéressant pour débattre d’un sujet de prédilection. Son milieu naturel était celui des artisans, cultivateurs sensés, attachés à leurs traditions et détenteurs du savoir ancestral communément appelé « tamusni » accumulée au fil des siècles et dont une partie seulement a pu être sauvegardée par la mémoire. 

Citation
"Vous me faites le chantre de la culture berbère et c'est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l'enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer."Réponse de Mouloud Mammeri à propos des donneurs de leçons, texte circulant en Algérie sous forme dactylographiée en avril 1980.  

Jugement
"Ses romans représentent, si l'on veut, quatre moments de l'Algérie :
"La Colline oubliée" les années 1942 et le malaise dans le village natal avec le départ pour le pays des "autres"; "Le Sommeil du juste" l'expérience de l'Algérien chez ceux-ci et le retour, déçu, chez les siens; "L'Opium et le bâton" la guerre de libération dans un village de la montagne kabyle (...). Enfin "La Traversée" depuis 1982 se termine sur le désenchantement (...). 'La mystique est retombée en politique', le dogme et la servitude sont 'programmés'."
Jean Déjeux, Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française, Paris, Editions Karthala, 1984, p. 158  

Biographie

- 1917 : naissance de Mouloud Mammeri

- 1938 : publication d’une série d’articles sur la société berbère dans la revue marocaine Aguedal.

- 1940 : démobilisation du front de la Seconde Guerre mondiale. Il poursuit ses études entamées au Maroc au lycée Louis-Gouraud à l’ex-lycée Bugeaud (Émir-Abdelkader) et prépare l’École normale supérieure.

- 1947 : enseignant à Médéa, puis à Ben Aknoun (Alger), après avoir réussi le professorat de lettres.

- 1952 : publication de La colline oubliée chez Plon

- 1953 : prix des Quatre jurés

- 1955 : publication du Sommeil du juste (Plon).

- 1957 : ciblé par l’armée coloniale, il se réfugie au Maroc.

- 1965 : L’opium et le bâton (Sned)

- 1969-1980 : il dirige le Centre national de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnologiques, le Crape

- 1974 : il élabore sa grammaire berbère qui sera rééditée chez Bouchène en 1992

- 1980 : parution de Poèmes kabyles anciens à l’origine du Printemps berbère de Kabylie

- 1982 : il fonde à Paris le Centre d’études et de recherches amazighes, le Cedam, et crée la célèbre revue Awal

- 1988 : il reçoit le titre de docteur honoris causa à l’université de la Sorbonne, à Paris. Avant sa mort accidentelle, il accorde un long entretien à Tahar Djaout sur l’écriture comme espace identitaire

- 1989 : décès de Mouloud Mammeri, victime d’un accident de la circulation, de retour d’Oujda

- 1991 : création du prix annuel Mouloud-Mammeri par la Fédération des associations culturelles


 Bibliographie

Romans :
"La Colline oubliée" », Paris, Plon, 1952, 2nde édition, Paris, Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 ; Paris, Folio Gallimard, 1992.
"Le Sommeil du juste" , Paris , Plon, 1952, 2nde édition, Paris, Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 .
"L’Opium et le bâton", Paris, Plon, 1965, 2nde édition, Paris, Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 , Paris, La Découverte et 1992.
"La Traversée" , Paris, Plon, 1982, 2nde édition, Alger, Bouchène, 1992.  

Nouvelles :
« Ameur des arcades et l’ordre », Paris, 1953, Plon.
« La table ronde », N°72.
« Le Zèbre », Preuves, Paris, N° 76, Juin 1957, PP. 33-67.
« La Meute », Europe, Paris, N°567-568, Juillet-Août 1976. « L’Hibiscus », Montréal, 1985, Dérives N°49, PP. 67-80.
« Le Désert Atavique », Paris, 1981, quotidien Le Monde du 16 Août 1981. « Ténéré Atavique », Paris, 1983, Revue Autrement N°05. « Escales », Alger, 1985, Révolution africaine; Paris, 1992, La Découverte.  

Théâtre :
« Le Foehn ou la preuve par neuf », Paris, PubliSud, 1982, 2nde édition, Paris, pièce jouée à Alger en 1967.
« Le Banquet », précédé d’un dossier, la mort absurde des aztèques, Paris, Librairie académique Perrin, 1973.
« La Cité du soleil », sortie en trois tableaux, Alger, 1987, Laphomic, M. Mammeri : Entretien avec Tahar Djaout, pp. 62-94.  

Traduction et critique littéraire :
« Les Isefra de Si Mohand ou M’hand », texte berbère et traduction, Paris, Maspéro, 1969, 1978 et 1982; Paris, La Découverte, 1987 et 1994.

Les isefra de Si Mohand ou Mhand


Tel est le titre d’un recueil de poèmes de Si Mohand qui savait écrire en arabe classique et qui avait exercé le métier d’écrivain public en langue arabe ; il avait l’arabe classique appris dans une zaouia de sa région de Kabylie ; et paradoxalement le poète n’écrivait jamais ses vers. Il semait à tout vent et que tous ceux qui avaient la chance de se trouver à ses côtés retiennent ses paroles versifiées. Si Mohand était comme dans l’extrait d’Ibn Khaldoun choisi par Mammeri pour une mise en exergue à une communication assez copieuse donnée dans les années cinquante. 

« Chez les Zenata, une des nations du Maghreb, le poète marche devant les rangs et chante ; son chant animerait les montagnes solides ; il envoie chercher la mort ceux qui n’y songeaient pas (Ibn Khaldoun, Prolégomènes).

Le poète, renommé et adulé, a beaucoup intéressé Boulifa et Feraoun qui ont recueilli et traduit son poème. Mammeri lui a consacré un ouvrage à la mesure de son envergure. Son travail d’investigation et de reconstitution a dû nécessiter un travail fondé sur de nombreux témoignages. Sur des centaines de poèmes anonymes, il a fallu trouver lesquels sont de Si Mohand et lesquels sont produits par d’autres. Il n’y avait aucun document écrit qui permette de retrouver quelques références sur les spécificités du poète parmi d’autres. La société a été privée d’écriture pendant des millénaires.

« Poèmes kabyles anciens », textes berbères et français, Paris, Maspéro, 1980; Paris, La Découverte, 2001.

Poèmes kabyles anciens

C’est un ouvrage en double version qu’on lit, non pas comme un roman, mais comme une anthologie de la littérature populaire qui demande des efforts de réflexion pour comprendre, retenir, comparer le talent de l’un et de l’autre. De l’avis de tous, les anciens avaient le verbe facile et leurs vers s’inspiraient du vécu collectif. Ce qui fait leur beauté. «Il était temps, dit Mammeri, de happer les dernières voix avant que la mort ne les happe. Tant qu’encore s’entendait le verbe qui résonnait depuis plus loin que Syphax et que Sophonisbe 

Chaque texte entre dans une rubrique comme dans la réalité. Il y a réservé une place de choix au poète Youssef Oukaci, l’aîné des aèdes, connus en Kabylie. Il y a eu peut-être avant lui d’autres, mais comme nous étions dans une société sans écriture, leur nom et leur production se sont perdus au fil des siècles. 

Youssef Oukaci, qui doit être né vers 1680, a eu des liens d’amitié avec les Ath Yanni à une époque où des évènements ont terriblement marqué la tribu comme les disettes, épidémies, guerres intestines. Même la mosquée de Taourirt Mimoun s’est construite quelques décennies avant que ce poète meddah n’ait vu le jour. Youssef Oukaci était illettré mais il avait le don de versifier admirablement. Il semble que tout son répertoire s’est transmis de bouche à oreille pour arriver à être mémorisé par des imusnawen de la trempe de Salem Ath Maâmar, père de Mouloud. 

 Le temps des cités est un thème qui regroupe deux poètes conteurs : Larbi Ath Bejaoud et Hadj Mokhtar Ath Saïd très représentatifs d’une époque.

Les poètes se sont évertués à véhiculer des faits de guerre d’importance majeure à une époque où les tribus se livraient bataille pour des bagatelles : une fontaine publique que chacune revendiquait, une délimitation de territoire, une question d’honneur, un affront. 

Cette partie est suivie d’Apologues constituée d’un ensemble de poèmes composés par une diversité d’auteurs qui ont failli être effacés des mémoires. Et comme dans toute société à longues traditions orales, l’auteur y a adjoint le domaine religieux et de la foi ainsi que la résistance à la guerre anticoloniale. Il faut lire les productions poétiques pour se rendre compte des capacités de créativité des anciens. Elles méritent largement les 50 pages d’une introduction assez bien rédigées pour être à la mesure de leur valeur esthétique et historique.

« L ‘Ahellil du Gourara », Paris, M.S.H., 1984 .
« Yenna-yas Ccix Muhand », Alger, Laphomic, 1989.
« Machaho, contes berbères de Kabylie », Paris, Bordas.
« Tellem chaho, contes berbères de Kabylie », Paris, Bordas, 1980.  

Grammaire et linguistique :
« Tajerrumt n tmazigt (tantala taqbaylit) », Paris, Maspéro, 1976.
« Précis de grammaire berbère », Paris, Awal, 1988.
« Lexique français-touareg », en collaboration avec J.M. Cortade, Paris, Arts et métiers graphiques, 1967.
« Amawal Tamazigt-Français et Français-Tamazight », Imedyazen, Paris, 1980.
« Awal », cahiers d’études berbères, sous la direction de M. Mammeri, 1985-1989, Paris, Awal

«Je suis homme, et rien de ce qui est humanité ne m’est étranger»
.
Mouloud Mammeri a tenu ces propos pour dire que son œuvre et son travail, malgré leur concentration sur la culture algérienne et maghrébine, ne l’empêchent pas de verser dans l’universalité.



Machaho, contes berbères de Kabylie 
Publié le 31/12/2006 à 18:30
Par algerian_artist
Biographie




Avant d’être ce maître incontesté de la chanson kabyle moderne, Cherif Kheddam était destiné d’abord aux écritures saintes du Coran.

 
Né le 1er janvier 1927 à Aït Bou Messaoud en Haute Kabylie, Cherif Kheddam est l’ainé de cinq enfants dont le père, Omar, ne savait ni lire ni écrire, mais, muezzin, il était un homme pieux et respecté.

Cherif Kheddam appartient à une modeste famille maraboutique affiliée à la confrérie des Rahmania.


En 1932, le père émigre en France, et à son retour en 1936, il décide d'envoyer son fils à l'école française située à 17 km. Toutefois, les conditions étant dures, il change d'avis et l'envoie chez Cheikh Oubelkacem de la zaouïa des Boudjellil, située en face de Tazmalt, dans la wilaya de Bgayet
pour poursuivre l’acquisition de la haute culture lettrée "C'est à la zaouïa, en internat, que l'on apprécie sa voix pour la première fois en psalmodiant le Coran", écrit A. Cheurfi.

En 1942, il termine son cours coranique après avoir appris par cœur les soixante versets du Coran.

N'ayant pas d'occupation précise au village, il finit par débarquer à Alger à l'âge de 12 ans pour travailler comme journalier dans une entreprise de construction à Oued Smar. I

l y reste trois années pendant lesquelles il fait connaissance avec des militants nationalistes et prend conscience des rapports de domination établis entre les colons et les "indigènes.
Mais au gré des conjonctures, il change d’orientation. Suite à une dispute avec son patron, il quitte Oued Smar.

En 1947, Chérif Kheddam prend le chemin de l’exil vers la France. À son arrivée,
il s'établit à Saint-Denis puis à Epinay.

De 1947 à 1952, il exerce dans une fonderie et, de 1953 à 1961, dans une entreprise de peinture
. Parallèlement à son dur métier, Cherif Kheddam prend des cours de solfège le soir chez des particuliers.

On le retrouve en 1954 au sein d'une troupe de musiciens qui jouait dans des cafés.
Accompagné de leurs morceaux, Chérif chantait. Il lui arrivait de taquiner la muse en grattant la guitare au milieu du groupe. Ses compagnons artistes se rendent compte que son passage par la zaouïa n'était pas inutile puisque sa voix était déjà travaillée par l'exercice de la psalmodie.

C’est donc dans le contexte de l’émigration que Chérif commence à pratiquer la musique et le chant.
Tahar Djaout écrit à propos de l'exil de Chérif Kheddam : "C'est en France où il arrive à l'âge de 21 ans qu'il découvre vraiment l'art : la chanson maghrébine, arabe ou occidentale, les films égyptiens. Chérif Kheddam s'intéresse à tout cela de façon presque ludique. S'il y a chez lui une "arrière-pensée" professionnelle, il ne se prend pas pour autant au sérieux, ne pense pas pouvoir un jour vivre de l'art. Pour la chanson kabyle de l'époque, la scène était occupée par Slimane Azem, Cheikh El-Hasnaoui et Alloua Zerrouki. (...) Tout en demeurant sensible à toute belle musique, Chérif Kheddam se sent de plus en plus attiré par l'art occidental. Il découvre la musique classique, s'en imprègne, éprouve pour elle un grand penchant."

Sa première chanson Yellis n tmurt iw (Fille de mon pays) est perçue comme un chef-d’œuvre par le public,
enregistrée le mois de juillet sur un disque 78-tours grâce au concours d'un ami français, libraire de profession, qu'il avait connu en 1949 à Montmorency. Ce premier enregistrement fut réalisé à compte d'auteur au prix de 600 francs anciens. La diffusion du disque par la RTF (Radio-Télévision française) lui assura un certain succès.

Après un premier succès, Chérif kheddam chante dans des conditions toujours difficiles. Il mène deux activités diamétralement opposées : le travail dur de l’ouvrier et la création artistique qu’il tentera de maîtriser pleinement.

Chérif Kheddam persévère dans cette voie grâce à l’encouragement de ses amis, en particulier Madame Sauviat, disquaire, spécialisée dans la chanson orientale, qui, ayant remarqué la qualité de cette chanson, le dirigera vers Pathé Marcon
qui lui établit un contrat en 1956.

Il compose pour Radio Paris, puis pour l'ORTF plusieurs morceaux exécutés par le grand orchestre de la radio sous la direction de Pierre Duvivier. D'autres pièces sont interprétées en 1963 par l'orchestre de l'Opéra comique. "Dès ses débuts, écrit Tahar Djaout, Chérif Kheddam a été considéré comme un révolté, un enfant indocile qui bouscule les conventions et les tabous. Dans une société aussi austère que la société kabyle traditionnelle, où la beauté même est suspecte, les chansons de Chérif Kheddam ont paru, à la fois par leur élaboration harmonique et leurs thèmes souvent hardis notamment dans le registre amoureux, déroutantes, presque inconvenantes “.

Mais du côté de ses confrères chanteurs, on a compris que la démarche de Chérif Kheddam est une démarche d'avenir.
Ainsi la rencontre avec Ahmed Hachelef, directeur artistique, sera également importante dans la carrière de l’auteur. Les affres de l’exil et de la guerre d’Algérie le poussent au repli sur soi et à la création. De cette situation paradoxale naît l’œuvre musicale de Chérif qui va se tourner vers une carrière professionnelle.

Son exemple ne tarde pas à être suivi. A tel point qu'une sorte d'école s'est constituée juste après l'indépendance." Chérif Kheddam acquiert les bases de la musique orientale auprès du grand Mohamed Jamoussi, et pour développer sa technique musicale, il prend des cours chez le professeur Fernand Lamy, inspecteur des conservatoires nationaux de musique en France, maître du grand orchestre italien Roberto Benzi. Cela lui permit d'établir un équilibre harmonieux entre les mélodies orientales et les influences occidentales. Après l'étude du solfège, de l'harmonie, les leçons de luth et de piano, le voilà armé pour affronter la composition. Avec plus d'ouverture sur le monde extérieur, il conserve la base mélodique de la chanson kabyle, mais la transforme, la façonne, la rénove pour lui donner un style", écrit à ce propos A. Cheurfi.

Conscient de l’indigence qui affecte le patrimoine musical enfermé dans une tradition sclérosée, il tente de l’enrichir, de le rénover sans gommer ses caractéristiques. Il a su créer un espace d’expression ouvert sur la modernité, imposer une rigueur au niveau de la création qu’il n’a pas manqué d’inculquer aux jeunes chanteurs. Il a en effet, encadré des groupes et formé des émules de la chanson moderne qui, aujourd’hui encore, se réclament avec fierté du maître. Parmi eux, on trouvera des noms connus dans la chanson militante amazighe : le groupe Yugurten, Ferhat Imazighen Imoula, Idir, Aït Menguellet, Malika Domrane, Nouara, Ahcène Abassi...

Pendant l'année 1958, Chérif Kheddam composa et enregistra certaines de ses plus belles chansons : Nadia, Djurdjura, Khir Ajellav n'Tmurtiw, entre autres. Chérif Kheddam, qui a une très haute idée de la poésie, ne se considère pas comme un poète : il a répété à qui veut l'entendre que, pour lui, la musique est plus importante que les paroles, témoigne Tahar Djaout. Et pourtant, les compositions poétiques de notre chanteur sont d'une extrême sensibilité, d'une rythmique envoûtante faisant mouvoir un appareil métaphorique d'une originalité certaine. Qu'il chante la femme kabyle, la montagne du Djurdjura, l'exil, la patrie, l'indépendance, l'amour et ses déboires, Chérif Kheddam exalte des valeurs esthétiques indéniables et s'éloigne du moralisme ambiant ayant marqué certains chanteurs de l'époque. La chanson Alemri est un exemple de réussite poétique et musicale qui fait partie des œuvres éternelles de l'auteur. T. Djaout, marqué par ce poème, en a traduit quelques strophes :

"O miroir, ton destin est plus enviable que le mien.
Je suis comme un dément
Et n'aspire qu'à te ressembler.
L'amour te visite à tout moment
Lorsque la belle descend
Et devant toi se teint au henné.
Colombe se pavanant dans les prés,
Elle est exempte de tout défaut
Ne se laisse pas séduire par l'inconnu.
Nous demandons à Dieu aimé
Que notre tour arrive
De célébrer ensemble notre joie.
Elle te fixe sans fausse pudeur.
C'est ta compagnie qu'elle sollicite
Si tu avais su comprendre.
Ami, sois heureux avec elle,
Enivre-toi de son parfum ;
Je sais que tu me surpasses en chance.
Elle se peigne, parfait sa coiffure,
Se regarde soigneusement
Pour repérer le défaut. Sa beauté, sa taille sont impeccables,
Tout en elle crie la perfection.
Elle est pareille au fruit mûr."

En 1963, Chérif Kheddam rentre au pays et prend contact avec la Chaîne II de la radio nationale qui l'engage aussitôt. Il avait animé plusieurs émissions de radio, mais c'est avec Ighennayen Uzekka qu'il sera connu et hautement apprécié pour avoir déniché des talents, conseillé et encouragé les nouveaux venus au monde de la chanson. Son émission équivalait à un sévère jury qui donnait le quitus à un avenir artistique pour le candidat ou le conseil pour s'éloigner d'une aventure où il risquerait de perdre du temps et de l'énergie pour rien.

En 1967, Aït Menguellet passa "l'examen" avec succès.

Dans un témoignage vidéo (Meskud igenni), Lounis avoue sa surprise et en même temps sa joie lorsque Chérif Kheddam lui demanda si c'était lui-même qui avait composé la chanson qu'il venait d'exécuter. Puisque Cherif Kheddam en était frappé à ce point, il n'y avait donc rien à redire : le chemin vers la gloire est tout tracé.

D'autres futures vedettes comme Idir, Imazighen Imula et le groupe Yougourten sont passés par les services précieux de Cherif Kheddam.

Il est aussi sollicité comme professionnel dans une commission d'écoute en kabyle et en arabe au sein de l'ex-RTA. C'est grâce à lui que la chorale du lycée Fadhma-N'soumer fut créée. L'idée se propagea aux autres établissements jusqu'à sélectionner plus tard les chorales du lycée Amirouche et du lycée El Khensa, d'où sortira par exemple la célèbre Malika Domrane. Chérif Kheddam prit sa retraite administrative en 1988.

Chez Chérif Kheddam, poésie et chant sont intimement liés. La mélancolie d’antan a cédé la place à une nouvelle conception de la musique, de la poésie et, par suite du monde. C’est en effet, au niveau des textes que l’auditeur peut déceler la dimension révolutionnaire du poète à qui on doit plus d’une centaine de chansons déjà répertoriées. Quatre grands axes intimement liés dans l’esprit du poète traversent l’œuvre : l’amour, la terre, le changement social et le combat identitaire.

La chanson de Chérif Kheddam traite merveilleusement de tous les thèmes de la vie. L'on peut affirmer que le point de rencontre ou le sujet fédérateur de ces thèmes est l'amour : amour de la beauté féminine, amour pour sa patrie, sa région et son identité et enfin amour pour l'art : "La beauté et l'art ont pris Toute ma vie Mon âme va avec eux ; Jusqu'à m'oublier." Que voit l'artiste dans son rêve ? Une belle mélodie qui chasse son ennui. Il a chanté la liberté de la femme qui "ne doit avoir d'autre voile que celui de sa pudeur et de sa dignité" dans une chanson qui date de 1961 :

"Quel est le voile d'une femme libre ?
C'est le sens, la dignité qu'elle possède,
Elle se passe allègrement du voile et du haïk.
Puisque nous nous disons modernes,
Laissons-la travailler et élever ses enfants.
Elle doit avoir sa part dans la réflexion."

Hymne au pays natal, odes dédiées à la terre nourricière et chant pour la patrie éternelle sont les grandes épopées musicales et poétiques de Chérif Kheddam. Ainsi dans Aha kker zwi imanik, il appelle la jeunesse à se réveiller et à prendre en charge le patrimoine fabuleux laissé par nos ancêtres :

"Lève-toi et dépoussière-toi ;
T'est pris par la somnolence !
Les richesses que recèle ton pays
Attendent un geste de ta part.
Jette un regard vers le legs de tes ancêtres
Regarde un peu en arrière.
Tu as bien des aïeux
Et ne dérive pas d'un chêne."

Peut-on parler de Chérif Kheddam sans citer Nouara, la diva qui l'a accompagné dans un grand nombre de ses chansons et à qui il a composé des poèmes et des musiques ? Cet heureux mariage artistique entre deux sommets de l'art est sans doute un exemple unique dans la chanson kabyle en matière d'harmonie, de symbiose esthétique et d'affinités électives.
 
Monument de la chanson dans ses corpus poétique et instrumental, Chérif Kheddam demeure un exemple d'artiste humble et profond, de visionnaire en matière d'art et de pédagogue pour avoir formé et propulsé de grands talents devenus célèbres par la suite. Il marque d'une empreinte indélébile la chanson et l'art kabyles

Tantôt dans la tradition, tantôt dans la modernité, Chérif Kheddam innove sans cesse. Intimement liées, tradition et modernité finissent par constituer une unité riche de sens marquant l’identité du poète et la revendication d’une création permanente. C’est donc ainsi que Chérif Kheddam, de son vivant même, fait déjà partie de la grande lignée des ancêtres, ceux qui avaient jadis pour fonction de perpétuer la tradition ancestrale et de la transgresser pour fonder une nouvelle conception du monde.

La Chanson:

s y issem-im a jerjira

s y issem-im a jerjira âadagh s ennefxa yernu ad zdigh lqed.
en ton nom djurdjura avec fierté je suis passé avec fierté et grandeur

avehri dima yezga t'hub ed nnesma ma yehlek umudhin yeker-ed
la brise toujours présente, le malade y trouve remède

lxezra deg m tekfa-yi ma ccigh barka-yi fihel ma tefkidh-iyi d'hev
à te regarder je suis comblé, ma faim j'ai oublié pour de l'or je ne t'aurais changé

ned'hegh s'y issem-im ruhegh ur ttagad egh di lver ama di levher
j'ai oublié sans crainte

ttargugh kem di lemnam xas vaâdegh fellam ul-iw icedha ak m izzer
je te vois dans mes rêves malgré la distance

ul-iw ur k issebel ak m ittu ad yeh'vel a tucviht a t-idurar
mon coeur ne peut t'oublier ô la belle des montagnes

s'y issem-im a jerjira

(refrain)


laâqel-iw iruh dayen yussad yetwahem yettmaktay ed m'kul lewqat
mon esprit souvent égaré se trouve bien étonnée à chaque fois qu'il t'évoque

titt temuqul ghurem heregh ced'hagh kem a tteqel ar d van tafat
mes yeux cherchent ton regard provoquant d'impatience et de désir

yal ass ar ned'hegh yissem yak rebbi yaâlem ma yaâreq agh w evrid yezra-t
à toi j'adresse ma prière mais dieu seul saura nous désigner le bon chemin

s'y issem-im a jerjira

(refrain)
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