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Le blog de algeriartist
Publié le 31/12/2006 à 13:44
Par algerian_artist
Biographie




Ayant vu le jour le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, petit bourg perché sur les monts de la grande Kabylie, Mouloud Mammeri mènera une existence plus ou moins nantie, comparée à celle de ses petits camarades, du fait du rang social de son père qui était l’amine (maire) du village.

Mouloud Mammeri fait ses études primaires dans son village natal. En 1928 il part chez son oncle à Rabat (Maroc). Quatre ans après il revient à Alger et poursuit ses études au Lycée Bugeaud. Il part ensuite au Lycée Louis-le-Grand à Paris ayant l'intention de rentrer à l'École normale supérieure.

Mobilisé en 1939 et libéré en octobre 1940, Mouloud Mammeri s’inscrit à la Faculté des Lettres d’Alger. Remobilisé en 1942 après le débarquement américain, il participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne.

A la fin de la guerre, il prépare à Paris un concours de professorat de Lettres et rentre en Algérie en septembre 1947. Il enseigne à Médéa, puis à Ben Aknoun et publie son premier roman, La Colline oubliée en 1952. Sous la pression des événements, il doit quitter Alger en 1957.

De 1957 à 1962, Mouloud Mammeri reste au Maroc et rejoint l'Algérie au lendemain de son indépendance.

De 1965 à 1972 il enseigne le berbère à l'université dans le cadre de la section d'ethnologie. Il n'assure des cours dans cette langue qu'au gré des autorisations, animant bénévolement des cours jusqu’en 1973 tandis que certaines matières telles l’ethnologie et l’anthropologie jugées sciences coloniales doivent disparaître des enseignements universitaires.

De 1969 à 1980 Mouloud Mammeri dirige le Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques d’Alger (CRAPE). Il a également un passage éphémère à la tête de la première union nationale des écrivains algériens qu’il abandonne pour discordance de vue sur le rôle de l’écrivain dans la société.

Mouloud Mammeri, n’est pas qu’un écrivain, un romancier. C’est surtout un véritable ethnologue. Voyageur dans l’espace de son Algérie et dans les tréfonds de sa mémoire (de l’Algérie), il tente dans sa quête de comprendre les raisons des « mutilations » de l’identité algérienne qui sont, en grande partie, à l’origine de ce mal vivre du présent.

Mouloud Mammeri recueille et publie en 1969 les textes du poète kabyle Si Mohand.
Heureusement qu’au moment opportun, Mammeri était là pour immortaliser cet héritage inestimable. Bien avant lui, Boulifa s’était attelé à la même tâche et il a tracé la voie aux générations futures. Pionnier de ce travail de récupération, Boulifa a donné une forme écrite à des poèmes anonymes de la Kabylie ancienne ainsi qu’à ceux de son contemporain, Si Moh ou M’hand, et qu’il avait dû recueillir auprès de ceux qui les lui avaient récités au gré des circonstances, car le poète ne répétait jamais ses vers ; il fallait les mémoriser dès qu’on les avait entendus.

En 1980, c'est l'interdiction d'une de ses conférences à Tizi Ouzou sur la poésie kabyle ancienne qui est à l'origine des événements du Printemps berbère.

En 1982, il fonde à Paris le Centre d’Études et de Recherches Amazighes (CERAM) et la revue Awal (La parole), animant également un séminaire sur la langue et la littérature amazighes sous forme de conférences complémentaires au sein de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ce long itinéraire scientifique lui a permis de rassembler une somme d’éléments fondamentaux sur la langue et la littérature amazighes.

En 1988 Mouloud Mammeri reçoit le titre de docteur honoris causa à la Sorbonne.

Mouloud Mammeri meurt le soir du 26 février
1989 des suites d'un accident de voiture.Le 27 février, sa dépouille est ramenée à son domicile, rue Sfindja à Alger. Mouloud Mammeri est inhumé, le lendemain, à Taourirt Mimoun (dans un petit coin du cimetière d’Aman Imarghanen, au lieudit Abri Bouzal). Ses funérailles furent spectaculaires : plus de 200 000 personnes assistèrent à son enterrement. Aucun officiel n'assista à la cérémonie alors qu'une foule compacte scandait des slogans contre le pouvoir en place.

Mammeri fait partie de ces hommes de grande envergure qui, même partis, restent plus présents que jamais. On n’a pas fini de mesurer la valeur immense de son œuvre belle comme les fleurs printanières gavées d’eau et de soleil.

Ecrivain multidimensionnel, Mouloud Mammeri a produit quatre romans représentatifs chacun d’une période déterminante pour lui et pour son pays. Nous ne les avons pas suffisamment décryptés tant ils renferment de non-dits et d’images quel nul n’a su replacer dans leur contexte véritable. L’auteur avait un style alambiqué sans être obscur ; bien au contraire, il avait la maîtrise de la syntaxe et ses ouvrages sont des modèles de textes classiques trio bien travaillés pour être dépréciés. Personne n’a pu se mesurer à lui ou oser dire avoir été capable d’écrire à sa manière.
Maître de l’écriture, Mammeri a été aussi un habile polyglotte qui savait trouver le mot exact pour dire ce qu'il pensait de manière convaincante dans chacune des langues qu’il maniait avec aisance. Et sa qualité rare, c’était de prendre part à toute forme de discussion, fût-elle dans un milieu d’écrivains ou de paysans illettrés. On le trouvait assis n’importe où pourvu qu’il trouvât quelqu’un d’intéressant pour débattre d’un sujet de prédilection. Son milieu naturel était celui des artisans, cultivateurs sensés, attachés à leurs traditions et détenteurs du savoir ancestral communément appelé « tamusni » accumulée au fil des siècles et dont une partie seulement a pu être sauvegardée par la mémoire. 

Citation
"Vous me faites le chantre de la culture berbère et c'est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l'enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer."Réponse de Mouloud Mammeri à propos des donneurs de leçons, texte circulant en Algérie sous forme dactylographiée en avril 1980.  

Jugement
"Ses romans représentent, si l'on veut, quatre moments de l'Algérie :
"La Colline oubliée" les années 1942 et le malaise dans le village natal avec le départ pour le pays des "autres"; "Le Sommeil du juste" l'expérience de l'Algérien chez ceux-ci et le retour, déçu, chez les siens; "L'Opium et le bâton" la guerre de libération dans un village de la montagne kabyle (...). Enfin "La Traversée" depuis 1982 se termine sur le désenchantement (...). 'La mystique est retombée en politique', le dogme et la servitude sont 'programmés'."
Jean Déjeux, Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française, Paris, Editions Karthala, 1984, p. 158  

Biographie

- 1917 : naissance de Mouloud Mammeri

- 1938 : publication d’une série d’articles sur la société berbère dans la revue marocaine Aguedal.

- 1940 : démobilisation du front de la Seconde Guerre mondiale. Il poursuit ses études entamées au Maroc au lycée Louis-Gouraud à l’ex-lycée Bugeaud (Émir-Abdelkader) et prépare l’École normale supérieure.

- 1947 : enseignant à Médéa, puis à Ben Aknoun (Alger), après avoir réussi le professorat de lettres.

- 1952 : publication de La colline oubliée chez Plon

- 1953 : prix des Quatre jurés

- 1955 : publication du Sommeil du juste (Plon).

- 1957 : ciblé par l’armée coloniale, il se réfugie au Maroc.

- 1965 : L’opium et le bâton (Sned)

- 1969-1980 : il dirige le Centre national de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnologiques, le Crape

- 1974 : il élabore sa grammaire berbère qui sera rééditée chez Bouchène en 1992

- 1980 : parution de Poèmes kabyles anciens à l’origine du Printemps berbère de Kabylie

- 1982 : il fonde à Paris le Centre d’études et de recherches amazighes, le Cedam, et crée la célèbre revue Awal

- 1988 : il reçoit le titre de docteur honoris causa à l’université de la Sorbonne, à Paris. Avant sa mort accidentelle, il accorde un long entretien à Tahar Djaout sur l’écriture comme espace identitaire

- 1989 : décès de Mouloud Mammeri, victime d’un accident de la circulation, de retour d’Oujda

- 1991 : création du prix annuel Mouloud-Mammeri par la Fédération des associations culturelles


 Bibliographie

Romans :
"La Colline oubliée" », Paris, Plon, 1952, 2nde édition, Paris, Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 ; Paris, Folio Gallimard, 1992.
"Le Sommeil du juste" , Paris , Plon, 1952, 2nde édition, Paris, Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 .
"L’Opium et le bâton", Paris, Plon, 1965, 2nde édition, Paris, Union Générale d’Éditions, S.N.E.D., col. 10/18, 1978 , Paris, La Découverte et 1992.
"La Traversée" , Paris, Plon, 1982, 2nde édition, Alger, Bouchène, 1992.  

Nouvelles :
« Ameur des arcades et l’ordre », Paris, 1953, Plon.
« La table ronde », N°72.
« Le Zèbre », Preuves, Paris, N° 76, Juin 1957, PP. 33-67.
« La Meute », Europe, Paris, N°567-568, Juillet-Août 1976. « L’Hibiscus », Montréal, 1985, Dérives N°49, PP. 67-80.
« Le Désert Atavique », Paris, 1981, quotidien Le Monde du 16 Août 1981. « Ténéré Atavique », Paris, 1983, Revue Autrement N°05. « Escales », Alger, 1985, Révolution africaine; Paris, 1992, La Découverte.  

Théâtre :
« Le Foehn ou la preuve par neuf », Paris, PubliSud, 1982, 2nde édition, Paris, pièce jouée à Alger en 1967.
« Le Banquet », précédé d’un dossier, la mort absurde des aztèques, Paris, Librairie académique Perrin, 1973.
« La Cité du soleil », sortie en trois tableaux, Alger, 1987, Laphomic, M. Mammeri : Entretien avec Tahar Djaout, pp. 62-94.  

Traduction et critique littéraire :
« Les Isefra de Si Mohand ou M’hand », texte berbère et traduction, Paris, Maspéro, 1969, 1978 et 1982; Paris, La Découverte, 1987 et 1994.

Les isefra de Si Mohand ou Mhand


Tel est le titre d’un recueil de poèmes de Si Mohand qui savait écrire en arabe classique et qui avait exercé le métier d’écrivain public en langue arabe ; il avait l’arabe classique appris dans une zaouia de sa région de Kabylie ; et paradoxalement le poète n’écrivait jamais ses vers. Il semait à tout vent et que tous ceux qui avaient la chance de se trouver à ses côtés retiennent ses paroles versifiées. Si Mohand était comme dans l’extrait d’Ibn Khaldoun choisi par Mammeri pour une mise en exergue à une communication assez copieuse donnée dans les années cinquante. 

« Chez les Zenata, une des nations du Maghreb, le poète marche devant les rangs et chante ; son chant animerait les montagnes solides ; il envoie chercher la mort ceux qui n’y songeaient pas (Ibn Khaldoun, Prolégomènes).

Le poète, renommé et adulé, a beaucoup intéressé Boulifa et Feraoun qui ont recueilli et traduit son poème. Mammeri lui a consacré un ouvrage à la mesure de son envergure. Son travail d’investigation et de reconstitution a dû nécessiter un travail fondé sur de nombreux témoignages. Sur des centaines de poèmes anonymes, il a fallu trouver lesquels sont de Si Mohand et lesquels sont produits par d’autres. Il n’y avait aucun document écrit qui permette de retrouver quelques références sur les spécificités du poète parmi d’autres. La société a été privée d’écriture pendant des millénaires.

« Poèmes kabyles anciens », textes berbères et français, Paris, Maspéro, 1980; Paris, La Découverte, 2001.

Poèmes kabyles anciens

C’est un ouvrage en double version qu’on lit, non pas comme un roman, mais comme une anthologie de la littérature populaire qui demande des efforts de réflexion pour comprendre, retenir, comparer le talent de l’un et de l’autre. De l’avis de tous, les anciens avaient le verbe facile et leurs vers s’inspiraient du vécu collectif. Ce qui fait leur beauté. «Il était temps, dit Mammeri, de happer les dernières voix avant que la mort ne les happe. Tant qu’encore s’entendait le verbe qui résonnait depuis plus loin que Syphax et que Sophonisbe 

Chaque texte entre dans une rubrique comme dans la réalité. Il y a réservé une place de choix au poète Youssef Oukaci, l’aîné des aèdes, connus en Kabylie. Il y a eu peut-être avant lui d’autres, mais comme nous étions dans une société sans écriture, leur nom et leur production se sont perdus au fil des siècles. 

Youssef Oukaci, qui doit être né vers 1680, a eu des liens d’amitié avec les Ath Yanni à une époque où des évènements ont terriblement marqué la tribu comme les disettes, épidémies, guerres intestines. Même la mosquée de Taourirt Mimoun s’est construite quelques décennies avant que ce poète meddah n’ait vu le jour. Youssef Oukaci était illettré mais il avait le don de versifier admirablement. Il semble que tout son répertoire s’est transmis de bouche à oreille pour arriver à être mémorisé par des imusnawen de la trempe de Salem Ath Maâmar, père de Mouloud. 

 Le temps des cités est un thème qui regroupe deux poètes conteurs : Larbi Ath Bejaoud et Hadj Mokhtar Ath Saïd très représentatifs d’une époque.

Les poètes se sont évertués à véhiculer des faits de guerre d’importance majeure à une époque où les tribus se livraient bataille pour des bagatelles : une fontaine publique que chacune revendiquait, une délimitation de territoire, une question d’honneur, un affront. 

Cette partie est suivie d’Apologues constituée d’un ensemble de poèmes composés par une diversité d’auteurs qui ont failli être effacés des mémoires. Et comme dans toute société à longues traditions orales, l’auteur y a adjoint le domaine religieux et de la foi ainsi que la résistance à la guerre anticoloniale. Il faut lire les productions poétiques pour se rendre compte des capacités de créativité des anciens. Elles méritent largement les 50 pages d’une introduction assez bien rédigées pour être à la mesure de leur valeur esthétique et historique.

« L ‘Ahellil du Gourara », Paris, M.S.H., 1984 .
« Yenna-yas Ccix Muhand », Alger, Laphomic, 1989.
« Machaho, contes berbères de Kabylie », Paris, Bordas.
« Tellem chaho, contes berbères de Kabylie », Paris, Bordas, 1980.  

Grammaire et linguistique :
« Tajerrumt n tmazigt (tantala taqbaylit) », Paris, Maspéro, 1976.
« Précis de grammaire berbère », Paris, Awal, 1988.
« Lexique français-touareg », en collaboration avec J.M. Cortade, Paris, Arts et métiers graphiques, 1967.
« Amawal Tamazigt-Français et Français-Tamazight », Imedyazen, Paris, 1980.
« Awal », cahiers d’études berbères, sous la direction de M. Mammeri, 1985-1989, Paris, Awal

«Je suis homme, et rien de ce qui est humanité ne m’est étranger»
.
Mouloud Mammeri a tenu ces propos pour dire que son œuvre et son travail, malgré leur concentration sur la culture algérienne et maghrébine, ne l’empêchent pas de verser dans l’universalité.



Machaho, contes berbères de Kabylie 
Publié le 16/12/2007 à 12:29
Par algerian_artist

La dernière interview de Mouloud Mammeri


« Mouloud MAMMERI : La mort l’attendait au tournant... »
 

Très connu du public Nord-africain et étranger grâce à son troisième roman *L’Opium et le bâton*, mais aussi célèbre pour la pertinence de ses interventions dans les différents colloques organisés dans les quatre coins du monde, Mouloud Mammeri vient de nous quitter après 72 ans au service de la cause de la nation et de la culture Nord-africaine.

Mouloud nous a quittés en tant qu’être vivant mais son œuvre et la chaleur de ses sentiments envers ses lecteurs resteront pour toujours des phares scintillants qui nous rappelleront la candeur et la spécificité de cet homme original qui a su réussir un mélange subtile entre sa culture kabyle et son savoir occidental.
Il est difficile d’évoquer dans un entretien des problèmes aussi compliqués que ceux du spécifique et de l’universel dans la littérature Nord africaine d’expression française. Mais l’utilité d’une telle tentative réside dans la rencontre de l’un des premiers romanciers Kabyle d’expression française, dont l’expérience personnelle est étroitement liée à ce problème. Car quand on l’a vécu soi-même, qu’on l’a palpé existentiellement comme l’a fait le défunt Mouloud Mammeri, cette expérience ne peut que subir le feu des polémistes.Pour avoir une idée succincte sur cette expérience, nous avons réalisé le présent entretien deux jours avant la mort accidentelle de Mouloud Mammeri.

Le Matin du Sahara Magazine : Quels sont les rapports que peut prendre le problème de la spécificité et de l’universalité pour la littérature Nord africaine d’expression française ?

Mouloud MAMMERI
 : J’avoue que je suis très satisfait d’évoquer ce problème car j’avais l’habitude, quand j’étais jeune, de ne vivre ce problème qu’à partir du jugement des autres. C’était les autres qui nous jugeaient alors qu’on était le sujet et la matière. Pour les autres notre présence était transitoire, ludique, secondaire et exotique. On n’a jamais été les véritables sujets des problèmes posés.
Mon expérience personnelle avec ce sujet a commencé lorsque j’étais au lycée à Rabat. Dès lors j’étais très catastrophé par la tournure générale de l’enseignement que je recevais. Il est certes que j’avais de bons professeurs, mais il y avait toujours une perspective qui me gênait du moment que je me suis rendu compte qu’il était question de tout le monde sauf de nous, les nord africains. On était des étrangers dans l’enseignement qu’on recevait. Et quand on est jeune, cette expérience laisse une trace car elle a fini par créer en nous cette réaction de se sentir péjorativement jugé.

Puisque vous parliez d’une expérience vécue, peut-on évoquer avec vous un cas précis et qui a un rapport étroit avec la problématique posée ?

Mouloud
MAMMERI : Quand j’étais en troisième, nous avions à expliquer un texte en latin, qui s’appelait La Guerre de Jugurtha ; et c’est alors que j’ai fait l’admiration de mon professeur. Car quand il nous donnait quinze lignes à préparer je lui rendais cinquante. Chose qui a poussé ce professeur à se demander le pourquoi de cela.
Ces questions se sont encore posées, quand on était passé de Salluste à Virgile car avec les textes de Virgile je ne faisais que le nombre de lignes qu’on me demandait.
Alors un matin, notre professeur de latin s’amène triomphant et s’adresse à la salle en ces termes : « J’ai enfin compris pourquoi Mammeri écrivait trois fois plus pour La Guerre de Jugurtha, car Jugurtha est l’ancêtre des nord africains
 ».
J’ai donné cet exemple pour faire saisir comment le problème des rapports entre la spécificité et l’universalité pouvait se poser pour les gens de ma génération.

« Se définir par rapport aux autres »

Sur le plan théorique, le problème se pose de la façon suivante : Etre soi, c’est être au monde, mais sous quel visage ! Et c’est là que réside le problème, car on est obligé de se définir par rapport à soi-même mais aussi par rapport aux autres. D’autant qu’on est pris dans une espèce de dilemme, car ou bien on est spécifique, mais le risque apparaît tout de suite car être spécifique c’est se définir par quoi on ne ressemble pas aux autres.C’est ainsi que le risque réapparaît de nouveau quand on va s’enfermer dans une espèce de définition de nous-mêmes, et qui peut aussi affirmer qu’on est incapable d’agir par notre spécificité. Cela condamne notre spécificité à un usage purement solipsiste et qui rate l’expérience des autres.La deuxième solution consiste à être universel, et c’est le revers de la médaille car on risque de renoncer à soi sous le prétexte de ressembler aux autres. Devant ce problème, je ne me présente pas en totale innocence car je l’ai vécu depuis longtemps sans pouvoir le résoudre dans une espèce de totale objectivité.

Le Matin du Sahara Magazine : Alors comment faire pour concilier les avantages de la spécificité avec ceux de l’universalité ? Est-ce que cela est possible ? Et quelles sont les conditions inévitables par lesquelles il faut passer pour espérer une conciliation possible ?

Mouloud
MAMMERI : Je pense qu’on a affaire là à un vœu magnifique, mais comme tous les vœux il ne tient qu’à un poil. Les écrivains de ma génération savent le prix qu’on a payé pour réaliser cette irréalisable conciliation.
En simple logique, être spécifique, c’est être différent, mais dans la réalité on ne sait distinguer le spécifique de l’universel. Le premier aspect nous enferme dans notre ghetto culturel et le second nous fait semer à tous les vents. Là, j’ouvre une parenthèse pour dire que la première bonne définition de l’universalité a été donnée par un écrivain maghrébin, qui avait pour nom Térence, il y a plus de vingt-deux siècles. Pour Térence, l’universalité est d’être un homme pour qui tout ce qui est humain n’est pas étranger.Donc, vous voyez que cette problématique a été évoquée depuis fort longtemps. Il est certes que ce problème est compliqué car où faut-il chercher cette universalité ? Pour des raisons historiques les écrivains de ma génération sont allés la chercher dans la culture chrétienne occidentale. C’est l’Occident qui a été pour nous l’universel à cause ou grâce à l’enseignement qu’on a reçu dans les écoles françaises. On a été acculé à définir l’universalité par la spécificité des autres. Donc, c’est un dilemme qui n’est pas logique et dans lequel on s’installait inconfortablement. Et toutes les réponses qui ont été données étaient à la fois personnelles et existentielles.

« Un commencement absolu »

Le Matin du Sahara Magazine : Pensez-vous que la littérature des années cinquante, qui a brusquement apparu à la fois au Maroc, en Algérie et en Tunisie est un phénomène inouï pour les problèmes qui nous préoccupent pour le moment ?

Mouloud
MAMMERI : Oui, cela est vrai, car cette littérature est apparue comme un commencement absolu. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas d’écrivains avant cette date, car il y en avait qui ont marqué par leur empreinte la littérature des aïeux, mais étant donné le contexte politico social dans lequel on était inséré on ne pouvait offrir que la production littéraire qu’on a offerte.
Il a fallu absolument que les écrivains de ma génération s’insèrent dans la littérature française de façon à ce qu’ils disparaissent dans le décor.Et il leur a fallu deux propos délibérés. Renoncer à une espèce de spécificité pour rattraper une universalité qui était en réalité la spécificité des autres. Mais ce qui s’est passé historiquement a démontré que les valeurs prônées par les Occidentaux étaient aux dépens des Maghrébins.Puis, par l’épreuve de vérité historique, ils ont changé d’option afin de ne plus tricher avec la vérité.

Le Matin du Sahara Magazine : Après cette première partie qui était réservée au spécifique et à l’universel, passons à des thèmes d’ordre général. Jean Déjeux dans* "La Littérature maghrébine d’_expression française"* vous a qualifié d’écrivain contestataire, alors que d’autres critiques pensent autre chose. Quelle est votre réponse ?

Mouloud
MAMMERI : Je pense que pour l’essentiel du point de vue de Jean Déjeux, il est vrai dans la mesure où je considère le rôle de l’écrivain et sa motivation pour défendre un certain nombre de valeurs comme des idéaux nobles, surtout quand ils sont écrasés et niés dans les faits. Je pense que les hommes sont libres de vivre comme ils veulent, et que tout régime qui nie leur liberté, qui nie leur honneur et qui tend à les contraindre doit être contesté. Et c’est le rôle de l’écrivain.
L’écrivain n’est pas un homme politique, il est plus que cela, et quand le politicien ne peut trancher pour d’autres considérations, l’écrivain est libre dans ses propos. Il doit toujours rappeler le caractère absolu d’un certain nombre de valeurs.

« Je ne fais pas la contestation pour la contestation »

Cependant, il ne faut pas faire une formule « appuie bouton », car je ne fais pas la contestation pour la contestation.

« Le Matin du Sahara Magazine : Et que dites-vous de la contestation dans l’art ? »

Mouloud
MAMMERI : Je pense que l’essentiel réside dans le fait d’avoir quelque chose à dire. La technique n’est qu’un moyen. Elle est un instrument pour faire passer quelque chose. Or, il ne faut pas que cet instrument devienne l’essentiel car l’essentiel est ce qu’on dit. Il faut aussi ne pas faire passer le souci de la contestation dans l’art pour le plaisir de la forme. Et si on n’a rien à dire dans cette forme, il est préférable de se taire.

Le Matin du Sahara Magazine : Changeons de genre et passons au cinéma. On sait que la guerre de la libération algérienne a été connue par les cinéphiles grâce à deux films : *"La Bataille d’Alger" *et* "L’Opium et le bâton."* A ce sujet, une question s’impose d’elle-même : Est-ce que Mammeri a reconnu son roman dans le film ?

Mouloud
MAMMERI : Non ! A mon avis, ce sont là deux langages différents et deux discours différents.
Concernant le film, je n’ai pas accepté le scénario, pas seulement parce que je suis l’auteur du roman, mais il me semble que le film privilégiait une sorte de vision western. Il présentait les choses d’une façon manichéenne en classant les bons d’un côté et les mauvais de l’autre. Or, cela ne correspond pas à la réalité et à la profondeur des choses. Certainement, le film a eu un grand succès et a permis aux jeunes algériens de voir sur l’écran comment leurs parents ont vécu le joug colonial.A part cela, je ne nie pas qu’on peut faire de très bons films historiques, car j’ai vu trois versions de *Guerre et paix *de Tolstoï dont deux étaient superbes. Mais ce n’est pas ce que Tolstoï a dit dans son roman Guerre et paix.

Le Matin du Sahara Magazine : Vous êtes l’un des premiers à écrire en français au Maghreb. Est-ce que Mouloud Mammeri se reconnaît dans les nouveaux romans maghrébins ?

Mouloud
MAMMERI : J’avoue que je ne cherche pas à me reconnaître dans ces romans, je suis bien content que les jeunes écrivains inventent une façon nouvelle pour s’exprimer et aient de nouvelles choses à dire. C’est leur temps et ils doivent refléter leur époque dans leurs écrits : A deux époques historiques différentes correspondent deux formes littéraires. En plus, ces jeunes écrivains sont obligés de tenir compte de ce qui se passe en Europe surtout avec la vague du nouveau roman et des autres expériences. Ce qui prime, ce n’est pas la marque du verre mais son contenu.

Le Matin du Sahara Magazine : Est-ce que vous êtes toujours en contact avec l’écriture romanesque et théâtrale ?

Mouloud MAMMERI
 : Oui, je travaille actuellement sur un nouveau roman et une troisième pièce de théâtre, et j’espère continuer jusqu’à la fin de mes jours.

N.B. C’était le samedi 25 février, mais malheureusement la mort l’attendait 24 heures après, et ni le roman, ni la troisième pièce n’ont été achevés.

Le Matin du Sahara Magazine : Et pourquoi ce passage au théâtre ? Est-ce pour une raison d’efficacité ou pour des raisons esthétiques ?

Mouloud MAMMERI
 : C’est le sujet qui m’a imposé cette forme théâtrale. Je suis certain que lorsque le thème évoque une lutte et une confrontation soit d’idées ou de personnages ou de drame, dans son sens le plus classique, il est préférable d’écrire une pièce de théâtre. Ces personnages, par leurs positions l’un par rapport à l’autre, font apparaître des tas de choses profondes avec peu de répliques. Dans un roman, on est obligé d’écrire plusieurs pages pour présenter une seule idée. C’est pour cela d’ailleurs que je pense que le théâtre est percutent. Il est défini par la concentration des personnages sur leurs propos et leurs sentiments.
Concernant la création théâtrale, je n’en ai fait que deux. Le Fœhn, qui est un vent terrible et qui rend un peu fou les gens. Le prétexte c’est la bataille d’Alger pendant la guerre de libération. Et puisque j’ai vécu cette expérience, cela m’a plus ou moins facilité la tâche et m’a motivé.La deuxième pièce a pour nom Le Banquet et s’articule autour de la conquête du Mexique par les Espagnoles.Avant cette conquête, les Mexicains avaient une civilisation extraordinaire, mais à cause de l’occupation espagnole, cette civilisation a été réduite à néant.Je récapitule en disant que les deux pièces évoquent la lutte des hommes pour retrouver leur dignité bafouée par deux puissances coloniales. 

Le rendez-vous

Après avoir réalisé pour les lecteurs Magazine cet entretien, je lui ai demandé de me donner son stylo (celui que je tiens dans la main sur la photo) afin d’écrire son adresse. J’ai écrit le nom et le prénom, mais je n’ai pas pu continuer car il n’y avait plus d’encre dans le stylo.
Alors je lui ai dit : "Il n’y a plus d’encre dans votre stylo". Il m’a répondu : "Peut-être qu’il est mort !" Et ça a été un motif pour rire et échanger des anecdotes sur les stylos. 24 heures après... La mort tragique l’attendait au tournant ! Et durant son séjour à Oujda, il disait qu’il avait un rendez-vous, et qu’il ne pouvait pas rester parmi nous au-delà du samedi. Avec qui avait-il ce rendez-vous ? Il ne le dit pas. C’était peut-être avec la mort !*Source : Le Matin du Sahara N° 6632 du 12 mars 1989 Le Matin du Sahara Magazine du 12 au 19 mars 1989 (Supplément)* 
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