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Le blog de algeriartist
Publié le 10/12/2007
Par algerian_artist
Biographie 


Cheikha Rimitti, la mamie du raï Algérien
 

« C'est joyeux comme le Funk et profond comme le Blues… Creuset de tous les espoirs et de toutes les mélancolies, la musique RAÏ a de qui tenir son âme» (Nourredine Gafaïti)
Cheikha Rimitti est Née à Tessala (village situé près de Sidi Bel-Abbès, dans l'Ouest algérien) le 8 mai 1923, la petite fille est prénommée Saïda.

Orpheline très tôt, elle mène une vie difficile et bientôt dissolue, traînant de quartiers en quartiers, dormant dans les hammams et frôlant parfois l’illégalité. A l’âge de 20 ans, elle s'installe à Rélizane, un grand centre colonial où la vie est rude, elle se lie à une troupe de musiciens Hamdachis, avec qui elle partagera une vie de troubadour, chantant de cabaret en cabaret et dansant souvent jusqu’à l’épuisement.  D'ailleurs en nulle part, elle rencontre le célèbre musicien Cheick Mohamed Ould Ennems, avec qui elle se met en ménage alors qu'il est père de dix enfants. Il lui fait connaître le milieu artistique algérois et la fait enregistrer à Radio Alger. A cette époque, de terribles épidémies s’abattent sur le pays (Albert Camus l’a relaté dans son roman « La peste » ayant pour cadre Oran), et viennent accentuer le sordide déjà pesant du quotidien.

Cheikha Rimitti s’inspirera de ce spectacle de désolation pour improviser ses premiers vers et son répertoire sera en grande partie une évocation de ce vécu. "C’est le malheur qui m’a instruit, les chansons me trottent dans la tête et je les retiens de mémoire, pas besoin de papier ni de stylo »

L'histoire raconte qu'un jour de pluie où elle entrait dans une cantine pour boire un café, les clients l'ont reconnue et acclamée avec ferveur. Pour les remercier, elle veut leur offrir une tournée mais ne parlant que quelques mots de français, elle ordonne à la serveuse "Remettez, madame, remettez". Le public la baptise aussitôt "la chanteuse Remitti". 

De cette époque, elle préférera néanmoins conserver les souvenirs de fêtes « …je participais aux fêtes en l’honneur des Saints, entre Relizane, Oran et Alger…Les festivités duraient une semaine et les gens venaient de toute l’Algérie. On invitait les plus grandes chanteuses, comme Oum Keltoum ou Cheikha Fadela La Grande… Moi en plus de chanter, je montais à cheval lors de la fantasia, avec un fusil dans chaque main et je tirais. Il y avait les gendarmes qui applaudissaient, le préfet qui me félicitait… »
 

Son premier enregistrement date de 1952 quand Pathé Marconi sort un 78 tours comportant le fameux « Er-Raï Er- Raï », mais c’est en 1954 que Cheikha Rimitti s’impose comme la référence absolue avec son titre « Charrak Gattà », où ses contemporains y voient une attaque en règle contre le tabou de la virginité (« Il me broie, me bleuit // il m’attise…. il m’abreuve, je dis je pars et je passe la nuit // malheur à moi qui ai pris de mauvaises habitudes… »).

Il faut rappeler que Cheikha Rimitti a chanté dès les années 40, la difficulté d’être une femme et a introduit la notion de plaisir charnel. Mais son champ thématique ne s’arrête pas là. Elle a exploré toutes les formes de l’amour, célébré l’amitié, tenté d’expliquer les noyades dans l’alcool, déploré l’obligation d’émigrer et tancé les moralistes. Elle qui avait osé chanter une ode à l’Emir Abdelkader dans les cafés juifs, en pleine guerre de libération, va subir dès l’indépendance les foudres de la censure FLN.

Sa poésie lui vaut dans les années 60 « l’excommunication nationale »… réponse démesurée et cynique d’un nouveau régime dit de « libération nationale » pourtant empreint de traditionalisme religieux. Elle a depuis composé plus de 200 chansons, constituant un véritable « répertoire réservoir » dans lequel se serviront allégrement ses successeurs (comme « La Camel », reprise et popularisée par Cheb Khaled…)

Pour tous les musiciens de Raï, elle incarne une reine, « LA » grande dame vénérée par tous les chanteurs de la jeune génération qui voient en elle « la Mère du genre » (Rachid Taha lui dédie une chanson, « Rimitti »).

Une véritable légende s'est ainsi tissée autour de cette femme qui hante l'imaginaire collectif du Maghreb depuis plus d'un demi-siècle.  

Cheikha Rimitti, redécouverte depuis quelques années par une nouvelle génération, est une visionnaire. Ses chansons, martelées depuis un demi siècle n’ont jamais été aussi proches de la réalité sanglante de l’Algérie des années 90, décennie de tous les dangers (Pour les femmes surtout dont Rimitti fut la porte parole la plus audacieuse et la plus lucide)
 « Entre temps, l'Occident a pu succomber à sa voix langoureuse, douce mais âpre, ajoutée à un art consommé de la danse.... » (R.Mezouane)

Au gré de concerts prestigieux donnés dans les grandes capitales mondiales, Cheikha Rimitti est devenue la principale ambassadrice du Raï (New York, Paris, Londres, Amsterdam, Stockholm, Genève, Madrid, Milan, Berlin, Le Caire…)

Elle reçoit entre temps le Grand Prix du Disque 2000 de l’Académie Charles Cros.

Mais c’est à un autre titre, et au seul en fait, que Rimitti s’accroche, celui de « Cheikha » (la doyenne) !

Plus qu’un titre, le terme « Cheikha » est la marque indélébile de son parcours, emblème du large sillon creusée par sa vie de « Franco-Algérienne rebelle » Cheikha Rimitti ne veut pourtant pas vieillir… Le cœur et l'esprit toujours alertes, elle se veut sans cesse la représentante d’une certaine forme d’avant-garde. Avec l’introduction d’un « band » moderne (basse, batterie, claviers, cuivres) se juxtaposant aux musiciens traditionnels, (Bendir, tar, gasbâ et gallal). Cheikha Rimitti laisse très tôt entrevoir une nouvelle voie, valable non seulement pour le Raï, mais aussi pour l’ensemble des musiques arabes.

Refusant dès le début la voie du « raï variété » empruntée par la génération des « Chebs », elle privilégia plutôt la variété du style offert par le Raï. Ses collaborations avec Robert Fripp et Flea des Red Hot Chili Peppers sur l’album "Sidi Mansour" (1994) illustrent dans la forme un virage « électrique » pris à la fin des années 80. 

Une femme de cœur, toujours rongée par la honte et la timidité d’apparaître en public ou dans certains endroits non conventionnels. « Elle n’aimait pas chanter là où les gens pouvaient la reconnaître, rapporte Mohamed Allalou, ancien animateur de la Chaîne III et ami de la défunte artiste. Elle cherchait à se débarrasser de cette mauvaise réputation qui lui collait injustement à la peau. » Allalou se souvient du jour où il est parti lui remettre une invitation pour animer un concert au Parlement européen de Strasbourg. C’était en 1995. « Elle ignorait même ce que ‘‘Parlement européen’’ voulait dire. Elle vivait dans un minable hôtel du 10e arrondissement de Paris. La chambre était minuscule. Meublée d’un lit, d’une petite armoire, d’une valise et d’un réveil, le décor donnait l’impression d’une femme toujours sur le point de départ. » Après de longues discussions, Rimitti accepte enfin d’aller chanter à Strasbourg. Mais pose, tout de même, deux conditions. Dans la première, elle demande au Parlement européen de lui verser des arrhes en espèces. Chose, en principe, qui ne se fait jamais. Dans la seconde, elle fait savoir qu’elle refuserait, sur place, toute rencontre avec la presse. « Attention ! Journalistes zigzag, wallou », répétait-elle à Allalou durant tout le trajet. « Autrement dit, je ne ferai aucune interview. »
 

Il y a aussi cette anecdote où Rimitti avait refusé de chanter deux fois de suite dans une même salle parisienne. Pour lui faire changer d’avis, son manager n’avait comme solution que de lui annoncer que le concert allait enfin avoir lieu dans autre une ville, située en province. Rimitti accepte donc la nouvelle proposition, obligeant, cependant, son accompagnateur à faire quatre fois le tour du périphérique parisien pour lui faire croire que la ville était vraiment loin. Pourtant, Rimitti se retrouvera, sans se rendre compte, dans la même salle où elle avait chanté quelque temps auparavant. Pas loin de son domicile. « Ne sachant ni lire ni écrire, elle n’avait tout simplement pas reconnu les lieux. »
 

Résolument progressiste, elle assure la transition d’un Raï reposant sur ses bases traditionnelles, indispensables à la mise en place de la « transe », à celle d’un Raï « enrichi et raffiné » aux rythmiques et sonorités plus modernes. Elle dessine les contours d’un Raï pouvant un jour être appréhendé comme un courant musical majeur. Un style mêlant les influences africaines des Gnawa et les harmonies arabo-andalouses de la musique Châabi aux paroles crues et souvent improvisés de cette Soul algérienne.
 

Aujourd’hui sort « N’Ta Goudami », un nouvel album, qui dans le prolongement de « Nouar » (2000) démontre une nouvelle fois la diversité de son art, indique la voix à suivre et impose une nouvelle fois Cheikha Rimitti comme la diva du Raï.
 

La mamie du raï, Cheikha Rimitti est morte, d’une crise cardiaque à Paris. Elle avait 83 ans. Insoumise et libre, l’auteur, à la vie rock’n roll, de Cherak Gataâ et Naouri Y’El Ghaba laisse la musique algérienne orpheline
 
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