iBLOG précédent iBLOG suivant



Ma photo
Le blog de Biltoleta
Mon bloc perso.
Avec Pierre Moscovici, ce blog s'associe à la motion portée par Bertrand Delanoë Clarté Courage Créativité, à découvrir en détail sur http://www.clar te-courage-crea tivite.com/










Trafic
Noter ce blog :
1 5
450 connectés
29874 visiteurs
Ce blog est classé 1117ème
Score de ce blog : 4,33
Tribune libre
Contactez-moi
Mail :
Publié le Mercredi 16 mai 2007
Par biltoleta

Quelle culture du débat ?
par FB HUYGHE

Peu de sociétés ont exalté le débat autant que la nôtre. Rien de plus politiquement correct. Or le débat est une pratique qui s’analyse et une technique qui s’enseigne. Les fondamentaux de la rhétorique (art de persuader) et de l’éristique (art de l’emporter sur un contradicteur) ont été énoncés depuis vingt-cinq siècles. Mais tout est à repenser en fonction des mutations technologiques (la télévision, Internet…) et de facteurs idéologiques, culturels...

Le contenant (média, forme de l’émission ou de l’édition) compte autant que le contenu et ce contenu ne se comprend qu’en fonction de ce qui est crédible, énonçable, admissible, bref des catégories mentales qui dominent dans l’esprit d’un certain lieu et d’un certain temps.

Première évidence : nos démocraties d’opinion, dans leur principe même, reposent sur la transparence, sur l’exposition publique des enjeux des choix collectifs, sur la libre confrontation des arguments dans l’espace public et sur la visibilité médiatique des courants d’opinion. Bel idéal : résoudre les affaires communes par la compétition des discours et des arguments aboutissant au consensus au moins majoritaire. Pourtant, les stratégies qui en découlent entraîenent des dérives comme la démocratie spectacle, la manipulation ou la logorrhée du commentaire moralisateur … Mais, pour le meilleur ou pour le pire, s’imposer dans le débat – le plus souvent devant les caméras - est devenu « le » critères de sélection de la classe politique.

Le duel final d’entre deux tours durant les élections présidentielles est le paroxysme de cette tendance. Certes, personne ne prétend sérieusement que «tout » se décide en peu plus de deux heures à l’écran ou qu’une bonne prestation déplace nécessairement les voix qui font la différence. Cela n’enlève rien au caractère symbolique de ce grand duel ritualisé pour démocraties apaisées. C’est un mélange d’argumentation, de personnalisation, de séduction du public et de domination de l’adversaire. Il existe des méthodes pour le décrypter.

Elles s’appliquent bien au-delà du champ politique et électoral. Toute organisation, toute entreprise peut être soumise à un risque d’opinion, interpellée et obligée de se justifier (sur des critères desécurité, de l’éthique, de normes écologiques ou sociétales), confrontée à des rivalités d’influence, appelée à convaincre les parties prenantes de son activité. Elle ne peut plus seulement recourir aux vieilles recettes de la publicité ou de la communication externe ni délivrer un discours optimiste formaté. Elle peut moins encore recourir à l’argument d’autorité ou présenter son expertise comme indiscutable. Il s’agit de prouver, d’apaiser, de faire adhérer, de désamorcer. Il s’agit de transformer une mise en cause en éléments positifs, en situation de crise et de confrontation virtuelles.

Nombre d’organisations, ONG, think, tanks, ou groupes représentant la « société civile » interviennent de façon spectaculaire dans l’espace public. Elles présentent suggestions et revendications, exercent une critique au nom de leur expertise et jugent au nom des valeurs universelles ; elles surveillent, interpellent et réclament l’imposition de normes et codes, suivant le cas défendent des intérêts et propagent des idées. Autant d’enjeux qui dessinent des camps et provoquent des débats, c’est-à-dire des affrontements régulés et limités pour éviter des conflits ouverts.

Autant de symptômes du rôle croissant de l’influence (par opposition à l’autorité) dans nos sociétés. Autant de modalités d’une compétition qui se déroule à la fois dans l’ordre de la démonstration rationnelle ou pseudo rationnelle (avec appels à « la Science » ou aux « Chiffres »), dans celui de l’émotivité, donc de l’adhésion et du partage affectif, et enfin dans celui des valeurs que chacun mobilisera à son profit.

L’art de la controverse ou du « communiquer contre » est donc appelé à se développer (tout en sachant quelles sont les limites de l’agressivité qu’il ne faut pas dépasser (pour respecter les règles du genre, surtout télévisuel).

Outre la vieille rhétorique - règles pour bien parler et employer des figures de raisonnement et de langage afin de gagner l’assentiment des lecteurs ou auditeurs--, il existe de nombreux outils pour analyser la sémantique du discours le langage du corps des orateurs, la façon dont se construit l’échange des répliques et celle par laquelle s’affirme le statut de chacun ; et il ne faut pas se priver d’y recourir.

Mais ces deux dimensions – celle des règles théoriques de la persuasion et celle des situations effectives de communication/conflit– ne sont pas les seules. Le medium utilisé, et en particulier la télévision, est régi par des codes propres qui vont s’interposer entre l’effet recherché par les débatteurs et l’effet éprouvé par des spectateurs.

Enfin et surtout, pour obtenir l’adhésion, il ne suffit pas d’appliquer des règles éternelles du bien argumenter, de la petite phrase qui tue, de la bonne gestuelle ou de la mimique qui doit manifester un irrésistible charisme. Il faut comprendre les maîtres mots d’une époque, les valeurs montantes. L’art du débatteur est aussi un art de la traduction : rendre avec l’accent de la nouveauté ou de l’implication, le discours que chacun a le sentiment d’avoir déjà prononcé en son for intérieur. Comprendre les idées dominantes et les idées émergentes d’une société, mais aussi savoir trouver la forme adaptée à ce fonds,

Des sociologues ou des philosophes contemporains prêchent pour une nécessaire culture des méthodes de persuasion et de l’analyse de l’image que devrait posséder chaque citoyen. Un peu de rhétorique, un peu de sémiotique pour l’homme de la rue ? Après tout, nous apprenons à l’école au moins les rudiments de disciplines plus complexes et qui ne nous serviront guère dans nos vies professionnelles ?

Alors, pourquoi ne pas apprendre à chacun à repérer les stéréotypes, les techniques de montage, les règles qui président au choix ou au formatage des mots et des images ? Pourquoi ne pas lui donner quelques outils ? Pourquoi laisser le monopole de cette connaissance aux marketers, politiques ou pas, aux spin doctors autre professionnels de la séduction souvent désignés par des anglicismes ? Dès les années 30, des chercheurs américains avaient déjà formé le projet de révéler au citoyen toutes les méthodes par lesquelles la communication publique tente de jouer de ses affects, de ses raisonnements, de sa perception de la réalité, lui inculque des stéréotypes, pratique le syllogisme. Donc de lui apprendre comment on peut arracher son consentement par des méthodes quasi industrielles. Le projet est tombé en désuétude, face à l’immensité de la tâche..

Mais on pourrait au moins envisager de donner à nos dirigeants ou aux responsables économiques une culture analytique du débat (en attendant une culture pratique pour en faire de vrais débatteurs). Nous vivons dans un monde où celui qui est au sommet de la hiérarchie ne se distingue plus par sa capacité de distribuer de grands coups d’épée ni, comme le capitaliste à la Max Weber, par ses qualités d’ascétisme, de dureté à la peine ou de volonté conquérante sans faille. De nos jours, un des critères les plus évidents de la réussite est de savoir faire partager ses enthousiasmes et ses points de vue.

Il ne s’agit pas seulement de convaincre au sens étroit - amener quelqu’un à conclure après vous avoir entendu que telle énonciation est vraie -mais aussi de séduire, de sentir les désirs et les peurs d’autrui et de savoir comment et quand les énoncer. Or cela se produit en situation de concurrence des discours et des séductions, dans une curieuse forme de lutte agonistique, soumise à des critères qui en limitent la brutalité. L’art d’attirer l’attention d’autrui, sur soi bien sûr, mais aussi sur un mot, une idée, une thématique est devenu le principal critère du succès. Sommes nous certains que nos élites l’apprennent un peu plus subtilement qu’en engageant des sondeurs, des coaches qui leur apprendront les bons gestes de la main ou en faisant écrire leurs discours par des « communicants » ?

Pour reprendre l’exemple cité plus haut, le décryptage des débats présidentiels (qui de surcroît se révèlent comme une dramaturgie passionnante dès qu’on en décompose un peu la logique) mériterait un meilleur sort que des commentaires intelligents de spécialistes en quarante secondes à l’antenne dans les deux jours qui suivent. Ce sont de vrais classiques à méditer et revisiter. Pour notre part, nous sommes enchantés que nos professeurs de lettre nous aient appris à l’école à comprendre les ressorts comiques de Molière ou la prosodie de Valéry. Mais décrypter « Sarko/Ségo » image après image, manœuvre après tactique, voir quel territoire mental ou sémantique occupe l’un ou l’autre, en retirer des leçons pour d’autres débats, pas nécessairement politiques, n’est moins indispensable salubre et nécessaire.

Francois Bernard Huyghe , http://huyghe.fr/



Aucun commentaire

Mon calendrier
< Déc. 2009  
L M M J V S D
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031   
Agrégateurs RSS
bloglines
google
netvibes
newsburst
newsgator
pluck
yahoo