Aujourd'hui n'avait pas l'air normal. Au réveil, le ciel était déjà d'un gris blanchâtre, dégageant cette atmosphère si théâtrale. « Il va se passer quelque chose cette fois-ci », semblait-être écrit dans cette brume. Il fallait me lever tôt pour arriver à l'heure. Mon petit pavillon était agréable à vivre, au calme dans un village loin de la banlieue, mais en contrepartie, il fallait aimer se lever tôt : pas de train ni de transport. Après avoir enfilé un costume bleu marine – pour une fois – j'avais sorti la Passat noire, soigneusement lavée la veille, de son garage, j'avais roulé tranquillement en direction de la métropole. Une heure plus tard, je cherchais un parking juste à la sortie de la ville mais un doute me taraudait. « Les fleurs ! », moi qui n'oublie rien d'habitude, mais vraiment rien. Neuf heures, je ne pourrais pas faire demi-tour, tant pis, un fleuriste vite.
Je n'eus pas de mal à en trouver en quelques minutes. Je pris un gros bouquet, plus gros que celui oublié, pour ma conscience sans doute. Après avoir été parcouru d'un frisson à la vue de chrysanthèmes portant une étiquette à mon nom, je fus faussement soulagé de voir qu'elles seraient pour une certaine Véra. Pas pour moi donc, je pris mon bouquet et quittais cette boutique, avec encore le coup du bouquet en tête quand j'évitais de justesse un cycliste sur le trottoir. Le bouquet failli tomber mais je le ressaisis au vol. Je me senti moi aussi saisi à l'instant où, fier de mon sauvetage, je m'aperçut être à moitié sur la route. Le bras du cycliste me ramena de justesse sur le trottoir avant que la berline n'écrase qu'une flaque d'eau, à défaut de ma personne. Pas une tache sur le smoking. Mais bon sang, jour de chance ou pas aujourd'hui ? Après avoir râlé distraitement après le cycliste je l'avais quand même laissé repartir sans trop insister, il s'était bien rattrapé et tout ça me laissait trop pensif pour donner du cœur à mes protestations. Assez perdu de temps, je ne devais pas être en retard maintenant. D'un pas pressé, j'arpentais les deux rues qui me restaient à parcourir en ralentissant la cadence à mon arrivée, j'étais en avance finalement. Ça ne changeait pas ça au moins. Le cimetière était presque vide du coup. Ces culs-bénis allaient tous arriver avec le corbillard après la messe. Moi, j'attendrai mon oncle dans sa boîte seul ici. Il n'avait jamais cru en Dieu de toute façon, je vois pas pourquoi tout le monde tenait à lui faire une messe, ça l'aurait plus emmerdé qu'autre chose... Tant pis. Un quart d'heure et le convoi arrivait lentement. Je saluais sobrement ceux que je reconnaissais, des amis pour la plupart, la famille était très restreinte. Fils unique, mes parents habitaient trop loin et n'avaient pas pu venir, ils commençaient à se faire vieux de toute façon. Donc une trentaine de personnes tout au plus. Amis, collègues, sa femme, ma cousine et moi donc, et je connaissais moins de la moitié des personnes présentes. C'était discret, et c'était tant mieux, il n'aimait pas se montrer.
Alors à cet instant, son enterrement se distingua malgré lui de tous les autres. Mon sang éclaboussa ma cousine et le cercueil de son père. Pan. En pleine tête.
Je suis mort ce matin.

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