iBLOG précédent iBLOG suivant



Publié le 12/03/2008
Par denisgabriel

Le Temps

Mars 2008

Opinion

 

Pourquoi la théologie doit rester aussi à l’Université de Lausanne

 

Denis Müller, professeur d’éthique à la Faculté de théologie et de sciences des religions, Université de Lausanne

 

L’Université est la belle demeure des lettres et des sciences, lieu libre de recherche, de parole, de curiosité intellectuelle et existentielle, de débat contradictoire et public. Sauf à se complaire dans une tour d’ivoire, elle n’est pas inféodée à une seule doctrine et n’a rien à craindre de la pluralité des convictions qui se discutent et s’expriment en elle comme dans l’ensemble de la société.

 

Or des esprits forts, s’affirmant indépendants et neutres, récusent actuellement avec virulence la légitimité académique de la  théologie, supposée menacer la science et la laïcité. Fini le temps de la rage théologique, voici venu celui de la rage athéologique et d’un laïcisme d’une autre époque. Il fallut récemment, à Lausanne, un Ian Assmann, éminent égyptologue, abordant sans fard la « théologie des Egyptiens » et s’intéressant aux conséquences de la « division mosaïque » sur la violence réelle ou symbolique des trois monothéismes, pour que d’un coup d’aile géante la recherche scientifique sur les religions et le dialogue constructif avec la théologie s’élèvent à hauteur d’universalité et d’université.

 

De son côté, la théologie universitaire n’a rien à faire d’un repli confessionnel. Elle n’a pas non plus à se déguiser en théorie abstraite de la religion et à nier sa vocation propre. Une théologie critique, attentive aux réalités humaines et sociales les plus difficiles et ouverte à la communication publique, a sa place dans une Université libre, plurielle, tolérante, capable de débattre en son sein des questions radicales, sans faux fuyant.

 

Il y va aussi de la compréhension de l’Université comme telle. Le philosophe Wilhelm Weischedel a parlé un jour de Dieu comme de l’origine du questionnement radical. Toute Université risque de devenir le lieu de l’idéologie et des dogmes intangibles de la Science totale et du Savoir absolu.

 

Etre théologien universitaire, c’est refuser tous les dogmatismes, les siens d’abord, mais non moins ceux des esprits enclos dans une vision étriquée de la recherche et de la pensée. C’est s’exposer aux questions du public et au changement des paradigmes culturels. C’est participer aux interrogations sans fin de chercheurs jamais certains de trouver mais animés par la quête incessante et exigeante de la vérité.

 

L’Université de Lausanne ne se défera pas de la théologie à si bon marché. Gommer d’un trait de plume des siècles de mémoire théologique, de discussion critique, de labeur interprétatif et de contribution au débat public (culturel, éthique, politique, anthropologique), ce ne serait pas simplement exclure un commode mouton noir, ce serait priver l’Université elle-même de sa puissance mémorielle et de sa capacité intégrative, et consacrer ainsi le principe trompeur et méprisant d’une Université scientiste et lisse.

 

En aucune de ses facultés, l’Université ne se résume en une mécanique de savoirs cumulatifs. L’étude du religieux sous toutes ses formes ne se limite pas non plus à une addition  de savoirs positifs ou à la description d’une scène religieuse aux contours bien vagues ; il faut rompre définitivement avec les canons du scientisme et du laïcisme  configurés selon les normes positivistes du XIXe siècle hexagonal et anti-clérical ; des esprits novateurs et réellement indépendants, comme Edgar Morin, Marcel Gauchet, René Girard, Régis Debray ou Jean-Marc Ferry par exemple, nous ont appris à nous libérer de cette chape de plomb et sont devenus des partenaires incontournables pour une théologie en marche.

 

N’en déplaise à un certain snobisme académique à la mode, la théologie et les sciences des religions, par des méthodes qui leur sont spécifiques, traitent au fond d’un seul et même objet, « Dieu, les dieux, la religion, les religions ». La question de Dieu et l’intérêt des êtres humains et des sociétés pour ce qui les dépasse, les transcende, les intrigue sont au cœur de leurs recherches. Paradoxalement, maintenir vivantes la question de Dieu et des dieux et l’interrogation ultime au sujet du mystère de l’univers et de la vie, c’est garantir la pluralité et la vraie laïcité des sociétés, des sciences et des savoirs. La théologie universitaire a pour tâche de problématiser l’usage du mot « dieu » et de rendre palpable la querelle incessante des dieux et des idoles qui anime le temps présent. Solidaire de toute recherche libre et de tout savoir critique, elle fait et dit autre chose que la philosophie, les sciences sociales et historiques ou les sciences des religions, ne cessant d’interroger radicalement la société sur les questions de vie et de mort, de mal radical, de justice, d’amour et d’espérance. En excluant le questionnement théologique de son horizon scientifique, l’Université s’amputerait de tout un pan de son humanité.

 

Les fossoyeurs d’un tel démantèlement ne feraient en définitive que révéler la profondeur de leur incompréhension envers la liberté et la radicalité de la recherche universitaire et du questionnement humain. Il faut donc s’opposer aux velléités de mainmise obscurantiste auxquelles nous assistons et qui risquent de porter un coup fatal à la pluralité intellectuelle et spirituelle dont l’Université est un symbole majeur.

 

Aucun commentaire
Ajouter un commentaire


Mes catégories
Mon calendrier
< Nov. 2009  
L M M J V S D
      1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
30      
Mes archives
Trafic
Noter ce blog :
1 5
213 connectés
1525 visiteurs