CES CACHETS QUI GRIGNOTENT LES CITÉS
Tranquillisants et produits de substitution font des ravages en banlieue. Ingurgités à forte dose, ils génèrent une sensation d’invincibilité propice au basculement dans la violence. Après la poudre, les pilules ? ENQUÊTE.
Rohypnol, Tranxen, Ceresta. Ces noms ne figurent pas au palmarès des saisies de drogue effectués dans les cités. Et pour cause : tous les trois sont des tranquillisants disponibles sur ordonnance. Des produits licites. Or un usage détourné de ces médicaments tend à se développer dont les ravages n’ont rien à envier à ceux de la poudre blanche. Ingurgités à haute dose, accompagnés de larges rasades de bière ou de whisky, ils produisent la même excitation que la cocaïne et une mise entre parenthèses de la réalité semblable à celle occasionnée par une prise d’héroïne. " Dans les quartiers populaires, le phénomène est assez massif, affirme Dominique Duprez, sociologue au CNRS. C’était fréquent chez les parents, notamment chez les femmes et cela s’étend maintenant aux jeunes. Les médicaments grignotent la part de l’héroïne qui est en baisse, toutes les analyses épidémiologiques le confirment. " Le Subutex, qui est un produit de substitution à l’héroïne, alimente des dérives équivalentes. Réduit en poudre, il se " shoote " et génère sa propre dépendance. " On voit des jeunes qui passent directement au Subutex, sans s’arrêter par la case héro, ajoute Dominique Duprez. " Une enquête menée en mai 1998 pour la direction régionale des services pénitentiaires auprès de 170 récidivistes de la maison d’arrêt de Loos-lez-Lille confirme le poids de ces produits. Les personnes sondées sont majoritairement jeunes, d’origine modeste, souvent sans ressources et pour la plupart originaires de la périphérie de l’agglomération lilloise. Plus d’un tiers d’entre eux (35 %) confessent qu’ils consommaient du Subutex ou des médicaments plus d’une fois par semaine avant leur première incarcération. En comparaison, les consommateurs de cocaïne sont largement moins nombreux (25 %) et ceux d’héroïne à peine plus (39 %).
Cet essor s’explique par la semi-faillite de la substitution. Les comprimés suppléent au Subutex quand le manque revient en force. Mais il y a autre chose. " Dans les quartiers, le toxico souffre d’une image dévalorisée, explique Élise Longé, directrice du centre de réduction des risque Effervescence à Saint-Ouen. Les médicaments de même que la consommation intensive de shit permettent de se défoncer sans recourir à la seringue qui est l’apanage du camé. " Le quartier Beaubourg-les Halles est d’ailleurs devenu le haut lieu du trafic dans la région parisienne. " C’est 60 à 100 francs le cachet de Subu (contre 200 la boîte de 7 en pharmacie - NDLR), et 30 à 50 francs celui de Rohypnol, souffle Ahmed, trente-sept ans, un ex-habitué.
Attention les dégâts ! Dans une tribune récemment publiée par Libération, trois médecins (1) demandaient l’interdiction du Rohypnol. Ils pointaient non seulement les risques de coma liés à une trop forte consommation mais aussi les dérives possibles vers la délinquance. Le flunitrazépam, la molécule mère, produit en effet un " état d’ébriété semi-conscient accompagné d’un sentiment d’invincibilité et suivi d’amnésie ". C’est " l’effet Rambo " sous l’emprise duquel, certains usagers peuvent être conduit à voler, cambrioler ou agresser à leur insu. " Je ne sentais plus rien, je me sentais capable de tout, raconte Ahmed. On se réveille en taule sans savoir pourquoi ". " Certains pickpockets en prennent avant d’aller faire les poches car ça enlève la peur ", précise Djamel, un membre de l’équipe d’Effervescence. Et un membre du parquet confirme : " Chaque fois que l’on entend Rohypnol dans un dossier de violence, ça donne un cocktail détonant. " Impossible néanmoins de quantifier la part des médicaments dans le passage à l’acte. Leur détection dans les urines n’est pratiquée que dans les affaires de trafic de stupéfiants. " On a très souvent des prévenus qui allèguent le jour de l’audience une consommation de ce type là, confie le parquetier. Est-ce à titre de stratégie ? On ne sait pas. " En définitive, les seuls usages avérés de cachets à des fins délinquantes sont les cas dits de soumission chimique. " Dans le milieu des rencontres homo par Internet, on voit des histoires où l’un fait boire à l’autre des médicaments sans lui dire et profite du fait qu’il est shooté pour le détrousser, raconte un expert en toxicologie auprès des tribunaux. Dans le monde de la haute couture, il y a souvent des accusations de viols sous l’emprise de ces produits. " Preuve que l’usage détourné des médicaments outrepasse les limites des quartiers.
Comment s’en sortir ? Toute la difficulté tient au fait qu’il s’agit là de produits licites, associés à l’idée de soin. " À partir de quel stade considère-t-on qu’une personne est accros aux cachets, interroge Laurence, membre d’Effervescence ? Si l’on dit que c’est quand elle avale son somnifère tous les soirs, alors beaucoup de gens sont concernés. " De fait, piquer des comprimés dans la pharmacie des parents est à la portée de tous. Tous les âges et toutes les classes. " On n’est plus dans les années quatre-vingt où l’on ne se défonçait qu’à un seul produit, ajoute Laurence. Maintenant, il y a le choix. Il reste à faire un gros travail de prévention. "
Benjamin Barthe
(1) " Merci pour le Rohypnol ", par Michel Ruel, Alain Morel et Laurent Elghozi, in Libération du 18 décembre.







