Jean-Michel Décugis, Christophe Labbé et Olivia Recasens
En une matinée, un journaliste du Point a réussi à se procurer, auprès des médecins de son quartier, quatre ordonnances de Subutex, un opiacé à haut dosage qui sert de produit de substitution aux héroïnomanes. Les consultations ont toutes duré moins de cinq minutes, trois fois sur quatre sans auscultation ni même prise de tension. Le 7 novembre, Le Point a ainsi récupéré un stock de Subutex équivalant à 49 jours de consommation. La légèreté avec laquelle est prescrit le Subutex, aussi appelé BHD, génère un trafic de rue.
Ce mercredi, au coeur de Paris, dans le quartier des Halles, ils sont près d'une vingtaine à revendre du Subutex récupéré sur ordonnance. Rien ne les différencie des revendeurs de cannabis ou d'héroïne. Comme eux, ils guettent la police et planquent la marchandise dans des caches aménagées dans la rue. « Le comprimé se négocie autour de 5 euros », explique un officier du groupe Overdose à la brigade des stupéfiants de Paris. « Cela rapporte autant que de vendre des quarts de dose d'héroïne, et pénalement les dealers ne risquent pas grand-chose. » Les toxicomanes, eux, pilent les cachets et s'injectent le produit sur place par intraveineuse. Au grand dam des riverains : « On retrouve des seringues usagées dans les halls d'immeuble et les parkings », raconte une habitante du quartier.
Les pouvoirs publics ont-ils commis une erreur en confiant aux médecins généralistes non formés la prescription du Subutex sans aucun contrôle ? Six ans après son lancement, la BHD est devenue le premier produit de « défonce » des milieux défavorisés. Sur les 80 000 toxicomanes sous Subutex que compte la France, plus d'un tiers déclarent s'être procuré le produit au moins une fois sur le marché noir. C'est ce qui ressort d'une étude réalisée par l'association Aides en septembre. Toujours selon la même étude, certains sniffent, fument ou, dans 40 % des cas, s'injectent la BHD, au lieu de la laisser fondre sous la langue, comme le prévoit la posologie du médicament. Résultat : l'amidon de maïs, rajouté au produit pour le rendre non injectable, bouche les veines, ce qui provoque des infections, conduisant parfois à des amputations.
D'autres encore, pour booster l'effet du Subutex, le consomment avec des antidépresseurs. Un mélange parfois explosif. « On recense de plus en plus d'overdoses dues au mélange de produits de substitution et de médicaments », signale le docteur Gérard Cagny, président du réseau national d'information et de documentation Toxibase.
Surtout, beaucoup de toxicomanes sous Subutex continuent de prendre de l'héro en alternance, ou de la coke simultanément. D'ailleurs, depuis le lancement de la BHD, la consommation de cocaïne en France a fait un bond de 144 % ! Pis, certains sont devenus directement accros au Subutex sans jamais avoir touché à l'héroïne. C'est le cas d'Eva, 32 ans, que Le Point a rencontrée chez elle : « Je vivais avec un héroïnomane qui était sous traitement Subutex. Un jour, alors que je n'avais jamais touché de drogue de ma vie, à part les joints, il m'a fait goûter un petit bout de cachet. Ça m'a fait un tel effet que j'ai recommencé en cachette. Je ne me suis plus jamais arrêtée. » Sonia, 29 ans, est elle aussi devenue dépendante au Subutex par accident. « Au début, j'ai pris du Sub dans les rave parties pour adoucir les "descentes" d'Ecstasy ou de LSD, puis en dehors des fêtes, pour me défoncer tout court. » Aujourd'hui, Sonia avale un cachet de 8 milligrammes tous les matins. Dans une étude réalisée par l'Observatoire des drogues et des toxicomanies, sur 202 usagers s'approvisionnant au marché noir, on constate que 19 % d'entre eux n'avaient jamais pris d'opiacés avant de se mettre à la BHD.
Les tenants du Subutex font valoir que les drogues de substitution ont permis de diminuer par trois l'incidence des infections par le virus du sida et fait chuter de 80 % le nombre d'overdoses à l'héroïne. Par ailleurs, beaucoup de toxicomanes ont pu reprendre une vie quasi normale. Il n'empêche, un objectif essentiel a été oublié en route : faire « décrocher » les héroïnomanes. Aujourd'hui, certains médecins voient dans le Subutex une drogue légale qui a fait d'eux des dealers en blouse blanche. « On a remplacé une dépendance par une autre, sans régler le problème de fond », explique le docteur Olivier-Koehret, vice-président de MG France, premier syndicat de médecins généralistes.
3,5 millions de boîtes par an
Curieusement, la France est le seul pays à avoir choisi le Subutex comme premier produit de substitution aux opiacés. Avec plus de 3,5 millions de boîtes vendues par an, la BHD occupe le onzième rang des médicaments les plus remboursés. Partout ailleurs, on a misé sur la méthadone, qui ne concerne chez nous que 12 000 toxicomanes. Pourtant, la prescription de méthadone est bien plus encadrée. Administrée sous forme de sirop, sa délivrance se fait uniquement dans des centres de soins spécialisés et depuis peu à l'hôpital, le tout assorti de contrôles urinaires réguliers qui permettent de s'assurer que les patients ne prennent pas d'autres opiacés. Surtout, si la méthadone a fait l'objet de nombreuses évaluations scientifiques, ce n'est pas le cas du Subutex. « Une étude sur l'efficacité de notre produit en termes de sevrage serait trop compliquée à mettre en oeuvre, se défend Alain Rimalho, directeur médical de Schering-Plough France, l'inventeur du Subutex. Nous pouvons seulement dire qu'un nombre très significatif de patients peuvent s'en sortir. »
Quel est l'état de santé des patients, après des années de Subutex ? Là encore, aucune étude n'a été conduite sur le sujet. En attendant, les ventes de BHD en France ont rapporté en 2000 au laboratoire américain plus de 27,4 millions d'euros (180 millions de francs).
Aujourd'hui, de nombreux experts estiment qu'il est urgent de rééquilibrer le recours aux médicaments de substitution en faveur de la méthadone. La Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie planche sur la possibilité d'étendre la prescription de ce produit aux médecins de ville, sous certaines conditions de sécurité. Encore faudra-t-il se donner les moyens d'un accompagnement psychologique qui fait cruellement défaut. « Nous bénéficions de la présence d'un seul psychologue cinq heures par semaine, alors que nous recevons plus de trente patients par jour », explique Christian Miel, président de l'association ABCD, qui est chargé du centre Méthadone de Boulogne- sur-Mer.
Aujourd'hui, beaucoup de toxicomanes vont faire le plein de méthadone en Suisse et en Belgique, en dehors de tout protocole de soins. A Mons, près de la frontière française, la moitié des héroïnomanes qui s'approvisionnent dans les pharmacies sont français. « Parfois, certains se font arrêter dans le train par les douaniers qui confisquent la marchandise », raconte le sociologue Yves Ledoux, du Réseau d'aide aux toxicomanes.
Il y a un an, un praticien belge a été rayé de l'ordre des médecins pour avoir prescrit en série des ordonnances de méthadone directement dans la gare. Afin de satisfaire la demande, un pharmacien de Mons avait dû commander 15 kilos de méthadone, soit l'équivalent de 80 % de la consommation de ce produit en Belgique
http://www.lepoint.fr/sante/document.html?did=123615







