Imaginez moi adolescente, une lampe de poche à la main, Un crocodile sous un banc de sable dans l'autre, sous ma couette car j'étais censée dormir depuis longtemps. C'est l'un des rares livres que j'ai lu en une nuit.
Amélia Peabody Emerson
Fin du XIXème siècle. Amelia Peabody, à 30 ans, est célibataire (vieille fille serait un terme plus adéquat à l'époque) et heureuse de l'être. Le mariage de l'a jamais tentée. Et il faut l'admettre : Amelia est une extravagante et une anticonformiste. Au fin fond de l'Angleterre, elle prend soin de son vieux père, qui lui fait partager jusqu'à ses derniers instants sa passion pour l'Egypte ancienne.
Son père décédé, Amelia décide qu'elle a assez vu les pâturages gorgés d'eau de l'Angleterre et part pour l'Egypte. Là, Amelia va croiser la route d'un éminent égyptologue caractériel, un nombre considérable de momies et réaliser enfin son rêve : pénétrer les mystères, et les tombeaux, de l'Egypte ancienne.
Drôle et attachante, audacieuse et moderne, on aime immédiatement Amelia Peabody pour son sens unique de la répartie, son humour caustique, son humanisme et son tempérament d'acier qui lui permet de surmonter haut la main ses thrillers exotiques, sans oublier le ton intimiste et le charme suranné de l'Angleterre de la fin du XIXème.
Amelia Peabody a été inspirée par une égyptologue amateur : Amelia B Edwards. Les aventures de notre archéologue en jupons à l’époque victorienne comportent près de vingt volumes, et font revivre l’âge d’or de l'égyptologie, quand l'Angleterre s'enthousiasmait pour ces découvertes.
Lorsqu’elle apparaît dans le premier roman : « Un crocodile sur un banc de sable », on est en 1884, et Amelia a trente ans (elle se rajeunira par la suite). C’est au cours de sa première visite en Egypte que notre indomptable héroïne rencontre son vaillant héros, le Professeur Radcliffe (mais il vaut mieux ne pas l’appeler comme cela !) Emerson au musée de Boulaq au Caire. Emerson est « le plus grand archéologue de tous les temps » et sa plus fameuse découverte sera la tombe de Tetishéri à Thèbes.
Le couple partagera les mêmes passions : l’Egyptologie, l’aventure et l’amour conjugal. Emerson est irascible et « tête de bois », il est surnommé « le maître des imprécations » par les Egyptiens qui l’adorent. Amelia n’a elle-même rien d’une fragile violette, et c’est le genre de femme à plonger la tête la première dans n’importe quel souterrain sombre et enterré, juste armée de son ombrelle et d’une bonne ceinture de flanelles pour éviter les courants d’air.Les livres parlent de crimes, de vols et de meurtriers, mais mêmes les cadavres n’empêchent pas nos deux héros de poursuivre leurs fouilles, et ils trouvent le temps de réaliser de splendides découvertes archéologiques.
La plupart de ces découvertes, et les procédés avancés attribués à Emerson sont en réalité ceux de William Flinders Petrie. Par exemple, Emerson avait trouvé un merveilleux dallage peint à El Amarna mais il dut le combler pour éviter le vandalisme, et il resta ainsi enfoui pendant sept ans avant d’être « trouvé » par Mr Petrie.
Mais Peters permet même à Mr. Petrie d’apparaitre dans ses livres pour y jouer son propre rôle, mais de façon très accessoire. Il fréquente peu nos héros – parce qu’Amelia ne s’entend pas avec sa femme. Un autre personnage réel apparait au milieu des rôles imaginaires, un jeune homme sympathique : Howard Carter. C’est un ami mais il craint un peu les Emerson, tellement plus brillants que lui. Wallis Budge, Maspero, Brugsch and Grebault font aussi de courtes apparitions, mais la vraie vedette, c’est l’Egypte elle-même.Présentation extraite du livre "Amelia Peabody Egypt" :
Comme de nombreuses filles non mariées de l’époque victorienne, elle vécut auprès de son père, veuf, et l’entoura d’attentions jusqu’à sa mort, remplissant ainsi le rôle d’une gouvernante non rémunérée.
Il la remercia de ses loyaux services en en faisant sa seule légataire, mais elle dût lutter pour empêcher ses frères aînés de contester le testament.
Ensuite, elle fit un tour d’Europe et rencontra son destin en Egypte. D’abord à travers Radcliffe Emerson qu’elle épousa dès sa première saison à Armana, ensuite en découvrant le métier de sa vie : l’égyptologie. Amélia ne reçut jamais de formation conventionnelle en la matière – ce qui était le cas de nombreux excavateurs compétents de l’époque – mais sa vive intelligence et son apprentissage auprès d’Emerson la rendirent plus que qualifiée.
Elle n’eut qu’un seul enfant, Walter Peabody, surnommé Ramsès – Amélia prétendait qu’un tel enfant était plus que suffisant pour une mère. Elle publia de nombreux articles dans plusieurs journaux et assista son mari dans l’édition de ses livres.
Elle est aussi connue de nos jours comme l’auteur des très appréciés « Contes et légendes d’Egypte » qui sont une pièce d’anthologie, sans parler de ses journaux qui offrent tant aux profanes qu’aux spécialistes des indications passionnantes sur la vie des époques victorienne, édouardienne et après guerre en Egypte et en Angleterre, mais aussi des détails curieux concernant les premières années de l’égyptologie.
L’amour parmi les ruines
Extrait du journal non-publié du Professeur Radcliffe Emerson
Janvier-février 1885
10 janvier 1885Musée de Boulaq avec Walter. Un sacré désastre. M. est nul. Ai même trouvé une satanée bonne femme qui nettoyait de la poussière sur les urnes !!! Aurais voulu étrangler T. Cook qui a lancé ce programme. Egypte envahie par stupides touristes. Les femmes sont les pires. Pourquoi diable ne restent-elle pas chez elles ? Celle-là m’a même crié dessus quand je l’ai empêché de manipuler sa proie. Walter a du m’entraîner dehors.
Hôtel S. après diner. Dure épreuve. Walter m’y a envoyé. A prétendu que je devais m’excuser auprès de la dame. Grotesque. C’est elle qui a commencé. Je suspecte W. d’avoir des vues sur la fille qui accompagne Miss Peabody. Plutôt jolie dans son genre, très anglaise. Rien à voir avec Miss P. basanée comme une gitane et butée comme un homme, avec des cheveux noirs, et des yeux gris acier, durs comme des dagues. Charmante, vraiment !
Je n’arrive pas à croire que je gaspille du papier à parler de cette femme. Demain, on repart à Armana. Je ne la reverrai jamais.
3 fév. 1885
Cette damnée femme est encore là. Celle de l’autre fois ! Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? J’ai été un peu mal fichu pendant quelques jours quand elles sont arrivées ici – comme par hasard… Mais MOI, je ne crois pas aux coïncidences. Maintenant elles sont installées avec armes et bagages. Je ne vois pas comment me débarrasser d’elle, ou de sa compagne. Walter perd la moitié de son temps à faire les yeux doux à la fille et les autres obéissent à Miss P. au doigt et à l’œil. Elle et W. prétendent qu’elle m’a soigné et ramené des portes de la mort. N’importe quoi : Je dois vite récupérer avant qu’elle ne dirige cette expédition à ma place. Elle est déjà partie nettoyer mon dallage. MON dallage !6 fév.
Je savais bien que Miss P. allait créer des ennuis mais là, elle dépasse les bornes, même pour une femme. C’est sûrement de sa faute. Jamais rencontré un cas pareil. J’ai peut-être été un peu injuste en l’accusant d’avoir volé la momie que Walter avait trouvée. J’ai du mal à croire que même l’indomptable Miss Peabody pourrait ramper hors du camp au milieu de la nuit avec une momie sous le bras. Non, je pense plutôt qu’elle a inventé toute l’histoire de cette satanée chose qui rode alentours. Elle a la tête trop dure pour croire à ces inepties. Ou alors elle veut juste le faire croire aux autres. Mais les villageois prétendent aussi l’avoir vue. Quand ils ont refusé de venir travailler, je suis allé au village pour leur mettre un peu de bon sens dans la tête. Le vieux maire et les autres semblent avoir peur de son fils, qui a eu le culot de me demander de quitter ce site maudit. Il a même fait une remarque insultante au sujet des femmes. Walter a du me l’arracher des mains. Absurde de perdre son calme à cause de quelque chose d’aussi banal – mais comment un être aussi misérable a-t-il eu le courage de me défier ? Ce ne peut pas être lui qui se promène déguisé en momie. Même si quelqu’un le fait, Mohammed n’a pas assez d’imagination pour avoir trouvé cela…7 fév.
A défaut d’un tempérament agréable, je dois avouer que Miss P. possède un certain cran. Elle a émis une suggestion intéressante – la même que j’aurais pu faire, sauf que j’aurais préféré pouvoir d’abord les expédier ailleurs, elle et Miss Evelyne, avait de tendre un piège à la « Momie ». J’aurais du savoir qu’elle refuserait. Elle tient à participer. Je ne vois pas ce que je pourrais faire pour l’en empêcher. J’ai été sacrément tenté de la remettre de force dans sa dahabieh. Mais je n’ai jamais été violent envers une femme. Et celle-là ne se laisserait pas faire sans se débattre un bon coup.
Plus tard.
Le piège a raté. Nous n’avons pas mis la main sur la chose. Je dois avouer que son accoutrement fait un sacré effet au clair de lune. Nous avons juste appris un truc utile : Mohammed était bien dans son lit pendant que la momie battait la campagne. Mais je n’ai jamais cru qu’il était notre homme. Alors qui ?8 fév.
Je commençais à m’habituer à voir mon site envahi par ces femmes, quand il faut qu’un nouvel importun se pointe: et c’est un ami à elles, bien entendu. Un aristocrate suffisant et creux. Il y a vraiment quelque chose de détraqué chez ces gens-là. Il court après Miss Evelyne, qui lui est vaguement apparentée. Cela explique qu’il débarque ainsi, je suppose, quand on voit les désastres que l’attirance sexuelle cause aux facultés cérébrales, non que je présume que celles de Lord Chalfond aient jamais eu la moindre valeur. Il sourit d’un air fat et affecté quand je l’appelle lourdement « Milord » ou « Votre Grandeur ». Les sarcasmes glissent sur cette tête de bois sans y pénétrer. Mais il est au courant pour la tombe royale. Comment l’est-il ? Les gens d’ici en connaissaient l’emplacement depuis des années, et moi aussi d’ailleurs, mais je suis sacrément sur et certain qu’aucun de mes collègues n’a cette information. Et Chalfond n’est pas du genre à fréquenter des « locaux », pas plus, à mon avis, qu’il ne s’intéresse à l’égyptologie. Intéressante petite énigme.
Deux jours après :
La justice m’oblige à admettre que je ne peux plus entièrement blâmer Miss P. pour la brutale accélération de nos problèmes, qui se multiplient et s’aggravent notablement. La destruction de mon dallage peint pourrait être un acte de vengeance, soit de Mohammed soit d’un autre homme du village, et la petite avalanche dans la tombe royale - justement alors qu’elle et moi y étions - pourrait avoir été un accident. Jusque là, il n’y avait pas de réel dommage. Cependant, la réapparition de la momie la nuit dernière et la blessure de Walter aurait pu avoir des conséquences plus sérieuses. Chalfond prétend avoir visé la momie, il dit que c’est Walter qui s’est jeté dans sa ligne de mire en se ruant pour protéger la fille. Je ne pense pas que Chalfond voulait vraiment le tuer. Personne ne ferait de drame si un pauvre Egyptien mourait accidentellement mais tirer sur un Anglais entrainerait une enquête plus approfondie – et je pense aussi qu’il me connaît suffisamment bien pour savoir que je ne lui aurais pas laissé le temps de passer en jugement. Donc, c’était bien un accident. Un autre accident. Pour ne rien arranger, nous avons aussi perdu l’un de nos fideles serviteurs, Michel, le drogman d’Amelia. Chalfond prétend qu’il s’est enfui. Je dois en parler au Reis Hassan. Nous irons demain jusqu’à la dahabieh.
Nuit suivante :
Difficile de faire pire. J’avais persuadé Amelia de rester pour la nuit avec Miss Evelyn sur la dahabieh, histoire de voir si la « momie » la suivrait jusque là-bas. Cela a été le cas mais la ridicule performance de Chalfond a réussi à convaincre tout l’équipage de l’invincibilité de la chose. Aucune des balles n’a pu l’atteindre pendant qu’elle hurlait ses malédictions. Ce satané bâtard doit être impliqué dans l’histoire, bien qu’il ne puisse être lui-même la momie. Je ne vois pas encore ce qu’il cherche, mais il a déjà presque convaincu Evelyne qu’elle nous mettait tous en danger. Bien que je déteste intervenir dans ce genre de choses, je sens que je vais devoir convaincre rapidement mon frère de faire sa déclaration. Je ne l’ai jamais vu dans un état pareil. Je ne vois pas d’objection à leur union ; ils sont tous les deux jeunes et pauvres et manifestement aussi profondément épris l’un que l’autre. Donc, pourquoi pas ? Elle pourrait être assez folle sinon pour accepter Chalfond, et je suis sûr que cet homme est une canaille, même si je ne peux pas le prouver. De plus, cette fille a de quoi devenir une artiste compétente.
Plus tard :
Enfer et damnation ! Je suis amoureux de cette bonne femme ! Je n’aurais jamais supposé que ce genre de chose m’arrive à moi, mais c’est la seule explication logique à mon actuelle confusion mentale. Mon cerveau est tellement embrouillé que je pourrais presque croire que c’est la Fatalité - plutôt qu’une simple coïncidence – qui m’a jeté dans sa chambre juste à temps pour y tuer le cobra qui était au pied de son lit. Je n’ai même pas honte d’admettre que je me suis senti une faiblesse dans les genoux après coup. Ca peut se comprendre. Ca s’est joué à un cheveu ! Mais seul un homme amoureux fou aurait ensuite profité de son évanouissement pour la saisir, la serrer fort et déposer une pluie de baisers sur son visage. Quelle folie !
C’est uniquement l’arrivée des autres qui m’a rendu mes esprits, en même temps qu’elle reprenait aussi les siens. Heureusement pour moi ! C’est une femme riche et je n’ai rien – sauf trop de fierté pour risquer un rejet humiliant. Elle a une langue qui laisserait des marques de feu sur l’âme d’un homme, ma si chère Amelia, et une intelligence et une force d’âme et un courage et une loyauté, et en plus elle me fait rire, je ne peux pas m’empêcher de l’asticoter. Elle n’a aucune idée à quel point elle est adorable quand elle se rebelle et qu’elle me crie dessus, aussi arrogante du haut de son mètre soixante que si elle en faisait le double.
Je la veux. Et je ne peux pas l’avoir. Mais je peux au moins la tirer indemne de cette histoire. Les choses commencent à se décanter. Jeter Evelyne dans les bras de Walter était un bon début, mais cela n’a pas eu l’effet que j’escomptais sur Chalfond. Qu’est ce que ce diable d’homme cherche au juste ? Il devra agir cette nuit, je pense. Il faudra que je déchire ces pages avant de l’affronter. Je ne sais pas ce que la nuit m’apportera, ni si l’un des autres me survivra, mais personne ne doit lire ces épanchements larmoyants.(Apparemment le Professeur Emerson ne mit pas à exécution sa dernière volonté, et ensuite, il oublia de détruire ces feuillets, ce qui n’est guère étonnant, vu la suite que prirent les évènements qui ont été décrits dans le premier volume publié des mémoires de Madame Emerson. Ces documents froissés ont été découverts dans une crevasse de l’une des tombes d’Armana, en 1997, par un membre de l’expédition de la Société Egyptienne d’Exploration. Comme ils n’offraient aucun intérêt à cette même organisation, ils ont été remis par la suite au présent éditeur.)

> Lire le commentaire