Si Jean-Claude Izzo a fait monter le polar marseillais à Paris et si Philippe Carrèse peut mettre en avant la publication de « Trois jours d’engatse » (Collection Misteri de l’Editeur corse Méditorial) antérieure à celle de Total Khéops, ce débat sur l’antériorité des uns et des autres est inutile. Il faut remonter avant la première guerre mondiale pour retrouver les pionniers de ce polar régional : Pierre Yrondy et Jean-Toussaint Samat.
Mais, avant de les évoquer, nous avons découvert dans un livre « Ma belle Marseille » écrit par Carlo Rim en 1934, l’inspecteur Hyppolite Gugliero , alias « Maurice », flic de la Sûreté urbaine de Marseille, qui aurait pu inspirer le personnage récurrent d’une série policière si Carlo Rim ne s’était pas arrêté à une courte présentation dans un livre sur Marseille. Pour la petite histoire, ce livre est dédié à un ami César Campinchi et comprend un chapitre satirique sur la Corse, si présente à Marseille. Nous ne parlerons pas de cette évocation de l’île de beauté, décrite parfois avec lyrisme par Carlo Rim mais aussi avec un humour qui, sans en prendre conscience, véhiculait déjà à l’époque une image fausse et négative du Corse reprise aujourd’hui , sans humour et en toute conscience, par des Franchouillards porteurs d’un racisme rampant. Nous citerons simplement, dans cet opus léger, les paroles du Commandant Orlandi , qui sur le Cyrnos, ressemblait à Neptune et disait à Carlo Rim , journaliste : « C’est la première fois que vous allez en Corse. Bien entendu, vous n’y resterez que quatre jours, vous photographierez la chaise à porteurs de Laetitia Bonaparte et les Calanques de Piana. Vous interrogerez une jeune paysanne de Palmeca que vous appellerez Colomba et un jeune chasseur de Monte d’Oro que vous prendrez pour Matteo Falcone ou pour Spada. Et puis, vous écrirez un article définitif… »
Revenons donc à l’inspecteur Gugliero, flic marseillais, tel que décrit par Carlo Rim dans "Ma belle Marseille" aux Editions Denoël et Steele ( 6ème édition en 1934):
"L’inspecteur Gugliero, le chapeau sur le menton, les épaules mouvantes, traîne, en soufflant, son ombre. Trempée de sueur, sa chemise de soie ne laisse rien ignorer du torse musclé et dodu de lutteur japonais, et ses pieds élégamment chaussés se posent infailliblement sur les pavés les plus hauts, les plus larges, les plus secs de cette rue sans trottoir, que mille seaux de toilette, vidés par les fenêtres, transforment chaque matin en une répugnante caricature de Venise.
Un bistrot. – « Adieu, Maurice ! »Un marchand de jujubes.- « M’sieu Maurice, si vous les aimez ? »Une fleuriste (qui porte sur son dos une grande couronne d’œillets naturels). – «Vè, monsieur Maurice, le beau mort que je me suis fait ! »Un nègre en smoking (mais sans col).- « Salou, missiè Maurissè ! »Maya.- « C’que tu me plais, monsieur Maurice ! »
- Ils m’appellent Maurice, probablement parce que je me nomme Hippolyte, m’explique l’inspecteur… C’est vraiment un pays marrant … - … tragique à ses heures, sûr… pour nous autres. Ah ! Quel métier… et nous sommes payés, il faut voir ! Quand je passe au guichet, à la fin du mois, j’ai tellement honte, que j’ai envie de tout laisser au caissier, en pourboire, et en m’excusant de ne pouvoir faire mieux… Y a aussi les frais de recherches… quand j’en parle, je sens que je vais me trouver mal : deux mille francs à partager entre 340 inspecteurs…- Par jour?... M. Maurice me fusille d’un regard oblique « … par mois!…
… L’inspecteur Gugliero, fataliste, fait, de sa main ornée d’un aveuglant diamant, un geste qui signifie : Après tout, zut !
- Heureusement, poursuit-il, que monsieur Cals est un patron à la hauteur. Des chefs de la Sûreté comme lui, ça ne court pas les rues… ou plutôt, si, ça court les rues ! On n’est pas des bureaucrates, mais des aventuriers !... Il y a des journalistes qui se croient malins en comparant Marseille à Chicago ! Laissez-moi rire. Tous les ans une espèce de major de la police américaine vient se balader ici, en voyage d’étude… Il repart sur le cul avec sa serviette bourrée de rapports et de notes ! C’est lui qui a publié dans une revue de son pays un article qui a mis enfin les choses au point : Chicago est un petit Marseille !... »
Carlo Rim ( de son vrai nom Jean Marius Richard) est né le 19 décembre 1905 à Nîmes dans le Gard et il est décédé le 3 décembre 1989 à Peypin dans les Bouches du Rhône. Il a été dessinateur, essayiste, journaliste, romancier, parolier, photographe, directeur de revue, scénariste et auteur - réalisateur. Il a laissé le souvenir d’un homme pétri d’humour et d’un scénariste, auteur - réalisateur qui a travaillé avec les plus grands acteurs comme Fernandel, Jean Richard, Dary Cowl, Danielle Darieux, Robert Lamoureux, Eddy Constantine, Bernard Blier, Louis De Funés, Yves Robert (son acteur fétiche qui est passé de l’autre côté de la caméra en devenant réalisateur dans la même lignée que Carlo Rim )... Et nous ne pouvons tous les citer! Il les a presque tous rassemblés dans le film à sketches « Escalier de Service » (1954). On peut citer dans sa filmographie des titres comme L’armoire Volante ( Fernandel ) , Le petit Prof ( Dary Cowl), Simplet ( Fernandel), Justin de Marseille , L’amant de paille, 27 rue de la paix, Miroir , le sketche de la gourmandise dans Les 7 péchés capitaux., Virgile et d'autres encore... En 1956, il réalise le film « Les truands » dans lequel Cora Vaucaire chante « La ballade des truands ». Il a été parolier notamment de La complainte des infidèles sur une musique de Georges Van Parys: chanson dont l'interprète était Mouloudji. Il était dessinateur et , dans un pamphlet intitulé « Monsieur Parlement », il est l’auteur d’une caricature du président Auriol.
Il faut aussi évoquer "Les documents illustrés contemporains", publiés sous sa direction et dont la collection a fait le point sur l’actualité, les tendances et l’avenir du cinéma français, à l’occasion du cinquantenaire de l’invention de cinématographe. Enfin, pour le plaisir, quelques citations de lui :
- « On lui prête du génie, mais il ne le rend pas »
- « Au cinéma, bon dialogue ne se paie pas de mots. »
- « Certains hommes, comme certaines lunettes, sont à double foyer. »
Il était aussi écrivain: "Travelling et sex appeal", "Mélisande et l'automate", Mémoire d'une vieille vague, le grenier d'Arlequin, Au temps de Daumier, Fernandel Paris...
Marius Pegomas , détective marseillais crée par Pierre Yrondy :
Pierre Yrondy a créé ce personnage récurrent qui a fait l’objet de la parution d'au moins 35 fascicules aux Editions Baudinière. Tel qu’il apparaissait en illustration, il s’agit d’un personnage faisant les 30 à 40 ans, cheveux noirs coupés courts et coiffés vers l’avant , portant une petite moustache bicéphale avec des lobes foliacés et une barbichette partant en pointe du milieu de la lèvre supérieure pour s’évaser sur le menton volontaire. Il a les yeux d'un bleu très clair; sourcils, barbes et moustaches sont soignés; le visage rond et le nez plongeant et affûté. De ses lèvres bien dessinées, sort une pipe droite qu’il serre dans ses dents, en crispant les mâchoires, ce qui a pour effet de faire descendre les commissures des lèvres donnant à la bouche une expression de sourire inversé, alors que le front fuyant marqué par quelques rides reste soucieux. Il est assisté de sa secrétaire Flora Minuscule, de son chauffeur Tintin Minuscule ( frère de Flora). Il est entouré aussi de Bouillabaisse, qui pilote son avion et de son ami l'érudit Docteur Mercadier. Il résout les énigmes qui embarrassent la police. Il s'en tient aux faits en étant méticuleux dans ses méthodes d'investigation.
Les 35 fascicules, publiés en 1936 par L’éditeur Baudinière, étaient vendus 1 francs. Nous avons retrouvé les titres :
- les gangsters de la joliette – Le crime de l’Etang de Berre – Le trafiquant d’opium – Ficelé sur le rail – L’ogresse de la Canebière – L’étrange aventure de M. Toc – Les bijoux de Lady Merry – L’énigme de Monte Carlo – La terreur d’Aubagne – Un drame au Palis du Cristal – Le naufrage du Sphinx – Un vol de 3 millions – L’aveugle de N-D de la Garde – Le bout de cigare – Une disparition de Bourse – Un mariage tragique – Le Mystère du cabanon – Le revenant d’Aix – Les ciseaux d’argent – Le moulin sanglant – Les incendiaires de La Ciotat – Le doigt coupe – Le Roi de la neige – Une macabre distribution – Le vampire de Martigues – Un cimetière dans le jardin – Le sourire de mort – Un enlèvement audacieux – Le cœur percé – Le village malade – Le Tyran de Nîmes – Une atroce machination - Le laboratoire diabolique – Un dangereux bandit.
Pierre Yrondy a écrit une autre série "Les aventures de Thérèse Arnaud, espionne française. Il est aussi l’auteur de pièces de théâtre comme « Un crime, les fusillés de Vingré » sur la guerre 14/18 pièce de 1924 et « Sept ans d’agonie – le martyre de Sacco et Vanzetti » pièce de 1927. Nous avons trouvé aussi une histoire vécue avec le titre de l’ouvrage : « De la cocaïne… au gaz ! », roman publié par les Editions Baudinière en 1934.
Jean Toussaint SAMAT et ses polars régionaux :
Un auteur contemporain marseillais Jean Contrucci a obtenu le prix de roman policier Jean -Toussaint SAMAT en 2003 avec son roman « La faute de l'abbe Richaud».
Extrait de la déclaration de l’historien Pierre Echinard, à la création du Prix:
"En créant cette année le Prix du roman Policier Jean Toussaint-Samat, l’Académie souhaite montrer son attention à un genre littéraire populaire, qui a pris ces dernières années – concernant Marseille – une dimension exceptionnelle, qu’il s’agisse du “ polar ” avec Jean-Claude Izzo et une pléiade d’auteurs marseillais, ou du roman policier historique avec pour exemple Jean-Christophe Duchon-Doris, magistrat et romancier".
En plaçant de prix sous le parrainage de Jean Toussaint-Samat, l’Académie a voulu également souligner que ce genre n’était pas, à Marseille, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le fruit d’une conjoncture récente, d’une mode passagère, mais qu’il s’ancrait dans une tradition remontant pour le moins aux années 30 de l’entre-deux-guerres, où Jean Toussaint-Samat, fils de Toussaint-Samat, fondateur au XIXè siècle du journal Le Petit Marseillais, publia une série de romans policiers tels L’horrible mort de Miss Gildchrist, Le mort à la fenêtre, Le mystère du Mas des Rièges ou encore Le mort de La Canebière… qui valurent à leur auteur son heure de célébrité".
Le prix qui porte son nom est un hommage à cet auteur, membre de l'Académie de Marseille et père du polar marseillais puisqu’il a publié son opus « L’horrible mort de Miss Gildchrist » en 1932 , grâce auquel il fut lauréat du prix du roman d’aventure. En 1928, il avait déjà co-écrit un ouvrage engagé sur les trafics d’armes et d’hommes sous le titre « Aux frontières de l’Ethiopie ». Il enchaîne les titres avec « Circuit fermé » en 1933. Il écrit deux romans d’espionnage en 1934 : « Les espionnes nues » et « L’espionne au corps bronzé ». Nous avons trouvé bien d'autres titres : « Le mystère du Mas piégé », « La mort du vieux chemin « , « Le mort de la Canebière », "Le mort à la fenêtre » et « Le mort du vendredi saint », « Erreurs de caisse », « Le mort et la fille », « Concerto pour meurtre et orchestre » ( qui a été récemment repris en feuilleton par le Journal littéraire: 2004-2005). Il a publié la plupart de ses romans policiers dans la collection "Cagoule" des Editions La Bruyère. Nous avons retrouvé un exemplaire de « Le mort de la Canebière », dans l'édition d'origine " Editions de France" avec, en première page, la contre indication « … à ne pas lire la nuit ! ». Bien sûr, la liste établie n'est pas exhaustive mais indicative.
A partir de 1925 environ, le roman policier français évolue pour devenir moins scientifique, plus humain et plus original, tout en restant fidèle au roman-problème , alors qu’aux Etats – Unis, Caroll John Daly et Dashiell Hammet créent la Noire qui trouvera sa maturité avec Raymond Chandler et influencera le polar français à la sortie de la deuxième guerre mondiale. Jean-Toussaint Samat fait partie de cette évolution française, avant l’influence du polar amrécicain. Il est dans la lignée des auteurs comme Léon Groc, André Charpentier, Jules Esquirol, Joseph-Louis Scanciaume, Henri-Jeanne Magog, Francis Didelot, Pierre Apesteguy. ..sans oublier les vedettes confirmées ou naissantes : Pierre Véry, Stanislas-André Steeman, Jacques Decrest, Noêl Vindry, Pierre Boileau.En 1932, lorsqu' il publiait son premier roman policier, Simenon publiait " L’affaire St Fiacre " et Maurice Leblanc " La femme aux deux sourires ".
Jean Toussaint-Samat est un Camarguais de naissance en 1871. Il est mort le 22 août 1944 à Aix en Provence. Ses livres ont été publiés et réédités par plusieurs éditeurs: Le Masque, Editions de France, Editions Baudinière, Editions La Bruyère...







