Dans l’article précédent, nous avons évoqué Sarajevo. Ivo Andric, écrivain croate, a écrit un très beau texte sur cette ville bosniaque dans le recueil « Contes de la solitude » dont vous nous livrons quelques brefs extraits :
Cette ville n’a pas encore trouvé un Jean-Claude Izzo ou un Montalban mais, nul ne doute qu’elle est un lieu ou, comme Ivo Andric, les écrivains peuvent trouver une source d’inspiration littéraire. Les sociétés modernes sont devenues citadines, même si elles ne sont pas complètement sorties de la culture rurale. C’est cette évolution que traduit souvent la littérature et notamment la Noire dont les intrigues sont le plus souvent situées en milieu urbain. Des villes, à l’instar de Barcelone et de Marseille, sont les héroïnes de roman, bien plus que de simples décors.
Villes noires :
Ce voyage littéraire en quatre récits nous invite dans les ruelles de Naples, sur les canaux de Hambourg (Nous dit-on…) et face à la géométrie parfaite des immeubles d’Ostende.
Nous sommes avertis : « Vous ne vous promènerez plus en ville, comme avant. » L’accroche de la 4ème page de couverture est alléchante lorsque l’on y lit aussi : « les capitales européennes tombent le masques et révèlent leur nature sauvage, débridée, mystérieuse… » mais ne vous attendez pas à autre chose que de petites intrigues bien ficelées mettant en scène les réseaux de trafic d’êtres humains, des crimes mafieux, des amours contrariés, des voyageurs sans bagages… pour les grandes villes européennes, vous irez voir notamment Hambourg sur le catalogue d’une agence de voyages.
Dans la première nouvelle écrite par Thierry Jonquet , « Hambourg » est le nom d’une péniche dont le propriétaire est originaire de cette ville où ses parents sont morts sous les bombardements alliés, lors de la deuxième guerre mondiale. Il a lui-même était blessé et perdu une jambe. Ce sera la seule allusion à la ville, car l’action se passe d’abord en Chine, puis sur les canaux entre Prague et Paris. A croire que l’auteur ne connaissait pas assez Hambourg pour y situer l’action de cette courte histoire mais il a su tourner la difficulté, même si l’astuce ne convainc pas le lecteur de la quatrième page de couverture. Une « grande capitale européenne » ne peut être réduite à une péniche sans provoquer une certaine déception. Heureusement, Jonquet se rattrape en nous présentant des personnages intéressants : - Dietrich, batelier et passeur de clandestins, un gros dégueulasse avec un reste d’humanité enfoui dans sa carcasse adipeuse et répugnante ; - Liu, adolescent chinois à l’âme pure et - Ginka , une jeune prostituée paumée. Tous les trois glissent sur l’eau trouble des canaux. Dietrich, maître à bord, conduit les deux jeunes gens vers leurs destins.
Patrick Daeninckx est sensé nous amener à Ostende. En fait nous faisons le voyage avec les parents de la mariée en partant de Bruxelles. Le mariage est à Ostende et le père, nostalgique des anciennes colonies belges, se lamente car sa fille y épouse un africain du Zaïre ( ex Congo belge ), qui l’a mise enceinte. Heureusement, se dit-il, qu’il peut se consoler d’avoir Rodolphe, son fils, militaire chez les parachutistes. A Ostende, la surprise viendra de ce fils et elle est de taille pour ce père issu de la grande bourgeoisie belge. Une occasion pour l’auteur de dénoncer (encore et toujours) le racisme et le colonialisme.
Comme on est arrivé à Ostende, on y reste avec Michel Quint pour la troisième nouvelle intitulée « L’oiseau de la Kermesse » et dédiée à la mémoire de Ronny Couteurre*. Quint nous sert « un petit plat en prose » à l’accent épicé de la Wallonie, « un hommage au noir des toiles d’Ensor* et à l’infernal théâtre de Ghelderode* ». Vous ne serez pas déçus par le style déjanté de l’auteur, en lisant le récit de « Mieke », danseuse exotique dans un peep-show d’Ostende. Elle vient de perdre Voske, son vieil « imprésario », oiseau de kermesse, bâtard des lendemains de fête, fils d’une amazone engrossée, lors d’une partouze au bal du Rat mort, par le peintre Ensor ou le dramaturge de Guelderode. Pour apprécier la nouvelle de Quint, il faut connaître ces deux créateurs belges.
James Ensor, peintre avant-gardiste, revendiquait une place pour le laid dans la peinture. Pour lui , la vie était une farce, les visages des masques derrière lesquels on trouvait des squelettes. C’était un artiste obsédé par la mort avec une vision pessimiste du monde mise en scène dans des fêtes et des carnavals. Il s’est rendu célèbre par son tableau provocateur : « L’entrée du Christ à Bruxelles ». On peut citer aussi « Les Masques singuliers », « Ensor aux masques » ou « Les squelettes voulant se chauffer ». Il est mort en 1949 et l’essentiel de son œuvre est antérieur à 1915.
Michel de Ghelderode est un dramaturge belge décédé en avril 1962. Il a beaucoup écrit (60 pièces de théâtre, une centaine de contes, 20.000 lettres, des articles sur l’art et le folklore). Il est le créateur d’un univers noir, à la fois cruel et macabre, fantastique et grotesque. De son éducation religieuse à l’Institut Saint Louis de Bruxelles, il retiendra les rites et la magie, croyant plus au diable qu’au Bon Dieu. Il a écrit sur lui-même : « Je me sens vraiment contemporain de ces gens du Moyen âge ou du pré - Renaissance. Je sais d’eux comme ils vivent et connais chacune de leurs occupations. Je suis familier de leur cerveau et de leur cœur comme de leur logis et de leur boutique. » Ses pièces de théâtre ont été joués partout dans le monde. Bien que Flamand, il était d’expression française. Vous trouverez sa biographie et ses œuvres sur le site Wikipédia.
Quant à Ronny Couteurre, on connaît sa grande et large carcasse de géant débonnaire. Il a décidé de quitter le théâtre de la vie le 21 juin 2000 à Frétin. Il avait 48 ans et 30 ans de carrière de comédien, auteur, réalisateur et metteur en scène. Il animait une émission sur FR3 Nord Pas de Calais « Ronny coup de cœur ». On se souvient de lui dans « Les enfants du printemps » ou « Merci Bernard », « Les quatre-Vingt-Unards », « Marion et son tuteur » … Il avait écrit un opéra « Les contes d’un buveur de bière » et faisait des one man show. Il avait baptisé sa maison « La ferme des Hirondelles ».
Nous quittons, dans un vol d’hirondelle, la Belgique pour l’Italie avec Jean-Pierre POUY qui nous amène à Naples pour la dernière nouvelle du recueil. Et même si une hirondelle ne fait pas le printemps, c’est le 31 mai que Chantal, l’héroïne, fête ses trente ans. Ses copains lui offrent deux places d’avion pour Naples et c’est Bertrand (narrateur du récit) qui est choisi au hasard pour l’accompagner amicalement. La nouvelle est intitulée « Le soufre » , celui des solfatares de Pozzuoli et peut-être une allusion à la sulfureuse Chantal… certainement aussi à l’air ambiant de cette ville : « A Naples. Le mythe. Un peu. Napoli. Le baiser de feu. Santa Lucia. Des conneries. Mais on y était…» A peine descendu de l’avion, Bertrand est repéré : pigeon voyageur, proie choisie d’une arnaque bien napolitaine, donc plus folklorique que méchante. Moins folkloriques sont les fréquentations de la mystérieuse Chantal et Bertrand, séduit et abandonné, l’apprendra à ses dépends.
NOTA BENE : La 4ème page de couverture relève plus de l’intention que de la réalité des contenus des quatre nouvelles livrées pour la modique somme de 2 Euros. Ce bémol étant mis, si vous aimez les courts récits, « Villes noires » est bien de la littérature ferroviaire qui se lit rapidement pendant un voyage entre deux gares, entre deux villes… Mais si votre gare d’arrivée est Hambourg, Ostende ou Naples, il ne s’agit pas d’un guide de voyage, même si des illustrations dessinées, avec talent, par Olivier Balez accompagnent chaque historiette. Par contre, si vous allez à Sarajevo, lisez le magnifique texte de Ivo Andric car il est bien mieux qu’un dépliant touristique. Et si vous êtes écrivain comme lui, louez-y une de ces maisons où des personnages de roman viendront frapper à la porte de votre inspiration. Vous aurez alors peut-être un beau récit bien noir à nous raconter là « où la mort n’assombrit pas la vie ».







