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Mon bloc perso.
Bonavinuta!
Bienvenue sur le blog Corse noir'soeur de vos nuits blanches
Blog non agressif et sans arrière-pensée. ..
Des articles après le Blog perso....
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RE NDEZ-VOUS:

- 5 décembre 2009, Salon Culture et écriture Institut Perrimond Roucas Blanc Marseille 7ème
- Les 20, 23 et 24 décembre 2009 Cultura La Valentine Marseille

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CHANTS CORSES: Pas de lien MP3 mais de l'écoute en ligne aux adresses ci-dessous...

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Le 1er juin 2009 à 22H15 .... 200.000ème visiteur I
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Les dix droits imprescriptible s du lecteur ( édictés par Pennac dans son ouvrage "Comme un roman")
1°/ Le droit de ne pas lire.
2°/ Le droit de sauter les pages
3°/ Le droit de ne pas finir le livre
4°/ Le droit de relire.
5°/ Le droit de lire n’importe quoi.
6°/ Le droit au Bovarysme (maladie textuellement transmissible…)
7°/ Le droit de lire n’importe où.
8°/ Le droit de grappiller.
9°/ Le droit de lire à haute voie.
10°/ Le droit de nous taire.

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A dopu!
A plus tard!
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Corse noire
Publié le 31 décembre 2006 à 07:53
Par flicorse
Dans son recueil « Les passagers d’Istanbul », Esther HEBOYAN nous offre neuf nouvelles, neuf récits intimes de vies qui établissent une généalogie arménienne post-génocidaire. Il s’agit d’êtres et surtout de femmes à la fois victimes de leur destin qui, paradoxalement, les a rendues plus fortes. A travers des familles, s’établit une filiation identitaire faite de souvenirs suaves comme des loukoums, tendres, parfois burlesques. Si le titre du recueil est aussi celui de la dernière nouvelle, chaque personnage est le «passager » d’un pays d’accueil, un passager dont l’identité se brouille comme la langue qui se perd ou s’enrichit selon le point de vue. On prend conscience de la survivance fragile de l’arménité en Turquie mais aussi dans tous les ailleurs de l’Anatolie.

Les Arméniens ont été intégrés dans la nation turque avant le génocide. Nombre des leurs parlent mieux le turc que l’Arménien. Certains sont restés après le génocide, dans une sorte d’exil intérieur. Ils sont allés survivre surtout à Istanbul, grande ville cosmopolite. Et puis, à court, moyen ou long terme, nombreux se sont exilés définitivement, s’arrachant des racines qui leur restaient. Ce sont à ces petites gens « démunis, exilés, sans langue», passagers d’Istanbul puis d’autres villes du monde, qu’ Esther HEBOYAN a voulu donner la parole.

L’auteur fait partie de la génération née en Turquie, à distance (par sa naissance et par sa scolarité en Turquie) du génocide. Son enfance est liée à Istanbul qu’elle évoque toujours avec nostalgie. Ses langues de naissance sont d’abord l’arménien, puis le turc. Sa famille s’est exilée en Allemagne et ensuite en France. A chaque escale, elle a du surmonter une rupture et apprendre une nouvelle langue. Elle est allée ensuite aux Etats-Unis découvrir son El dorado : la littérature américaine (Peut-être que cet attrait a quelque chose à voir avec les rêves hollywoodiens de quelques femmes arméniennes, lectrices de revues de cinéma). Actuellement, elle est universitaire dans l’Artois et, traductrice, impliquée dans des travaux sur les langues, avec le constat qu’elle a du apprendre l’allemand, le français et l’anglais, puis réapprendre le turc. Elle estime que sa maîtrise de l’arménien est rudimentaire par rapport au français et à l’anglais. Il lui faudrait trouver le temps et l’énergie, selon elle, nécessaire pour atteindre un niveau de compétence satisfaisant pour l’arménien. « L’oralité est une chose , dit-elle, savoir écrire correctement dans une langue est autre chose ». C’est sans doute ce constat qui a motivé son attrait affirmé pour l’écriture. C’est sûrement, en elle, la femme arménienne (envers et contre tout renoncement à sa vraie généalogie) qui a senti le besoin d’écrire les neuf nouvelles du recueil « Les passagers d’Istanbul ». Il ne s’agit pas de récits archéologiques mais de la mémoire généalogique d’une arménité tenace et vivante chez ses passagers qui transportent partout leurs trésors avec eux… trésors culturels, il s’entend !...

Esther HEBOYAN nous parle du défi d’exister envers et contre l’exil, de son appartenance à une diaspora confrontée puis intégrée aux autres cultures, et de la volonté d’être arménienne : un corps, plutôt qu’un corpus à ressasser.

passaistan_bul.jpg Recueil de neuf nouvelles aux Editions Parenthèses, collection "Diasporales"

Le recueil s’ouvre sur Aroussiak, une grand - mère qui s’exprime dans une « langue composite à résonances et approximations turco -arméniennes ». Tout juste adolescente, elle a été mariée avec un boucher de 10 ans son aîné. Cette vieille arménienne, épouse bafouée, illettrée et indigente, a pour devise : « Le bidon d’huile du bon dieu vient à qui veut » (une façon à elle de dire « Aide-toi et dieu t’aidera ») illustrée par son poulailler du Bon Dieu, garde-manger pour les jours de disette. Que reste-il d’elle, après que « la mort et l’exil qui parfois ressemblait à la mort eurent dispersé les êtres et les choses » : quelques photographies dans une vieille boite récupérée par une petite-fille pour qui sa « Medz mayrig » ( grand –mère en arménien) reste la plus belle, la « Güzel » du village d’Istanoz près d’Ankara. Et puis vient la petite sœur d’Ava Gardner, la belle Sylva convaincue qu’elle ressemble à Ava Gardner par son amie Méliné délaissée par les hommes et décrite avec « une tête de corbeau sur un corps de moineau », la coupable idéale de tous les péchés de son entourage. Suivent le phénoménal Oncle Zareh et Diguine Yester, une femme pieuse et respectée, réunis lors d’un banquet familial bien arrosé de Raki. Ils précèdent Mardiros Artinian alias Agha, bel homme « les yeux bleus envoûtant, le chef orné de boucles châtain et la parole magnanime », admiré des femmes et envié par les hommes… « Et Mardiros Agha posait, soupirait, saluait tantôt en turc tantôt en grec ou en arménien. » Avec la nouvelle « Un si long chemin », l’antagonisme entre son père Antranik le timoré et son oncle Krikor, globe trotter religieux, va faire le bonheur conjugal de Serko… On y trouve un dialogue polémique entre les deux frères sur l’usage de la langue arménienne en Turquie. Quant à la jeune Hilda, elle va au cinéma, chaperonnée par ses deux grands-mères « avec leurs mots bien à elles, des mots brusques, effervescents à jamais perdus », juste avant la séquence d’automne entre Hagop qui n’a jamais rien promis et son épouse Ani qui, résignée, se contente de ce qu’elle appelle « la vie nue ». Hagop « a laissé une précieuse partie de lui-même, là-bas, là d’où il vient même si il ne sait plus très bien d’où il vient ». Lui, qui ne rêvait jamais, a fait un rêve étrange et pénétrant…Tous sont des passagers d’Istanbul comme les personnages de la dernière nouvelle du recueil : Hovsep rebaptisé Joseph, Anika devenue Annie et leurs enfants, Yester répondant au prénom choisi d’Esther avant de découvrir trop tard celui d’Esterina dans un mélodrame italien, alors que Herantouhi s’est retrouvée Isabellisée , victime de la lettre « H »…

« Les passagers d’Istanbul » est la dernière nouvelle du recueil, celle de l’exil, du trouble de l’identité, de l’intégration à un nouveau schéma socio –culturel qui passe par l’apprentissage de la langue de l’exil et l’oubli de la langue originelle, la montée de la xénophobie… l’occasion, par les temps qui courent, pour accepter un vaccin de rappel de l’exception culturelle française. La devise « Liberté, Égalité, Fraternité » ne devrait pas devenir un slogan vide de sens dans une France qui exporte l’humanitaire et expulse sans humanité. Finalement, ne sommes – nous pas tous des passagers d’une humanité en marche ?



Cette anthologie familiale contient son florilège de mots, de lieux et de noms dont l’étrangeté fait imaginer des personnages fabuleux, « enluminés », peut-être parce que l’exil et l’entropie des souvenirs rendent le passé parfois plus beau dans une vérité romanesque. Lorsque l’on referme le livre, les personnages font un carrousel dans notre imagination, tant Esther Heboyan leur donne chair, nous les rend familiers.

Les passagers d’Istanbul nous invitent à un voyage nostalgique avec ce sentiment que le temps ne délivre aucun billet de retour, même si le présent se nourrit du passé, souvent avec humour et tendresse. Chacune de leur vie est comme une strate de cette humanité arménienne et les mots, par poussées orogéniques affleurant cette vérité romanesque (écrirait, je pense, Martin Melkonian), renaissent des cendres d’un séisme en date du 24 avril 1915. Latent, transparaît ce sentiment d’appartenir à une entité historique et culturelle menacée par la fragilité d’une transmission familiale orale qui pousse au besoin d’écrire.



Engagés dans une croisade contre l’oubli, les passagers arméniens de l’exode et de l’exil font escale depuis 1915. Toujours à la croisée entre deux cultures, ils emportent partout, avec eux, cette Arménité qui a son berceau en Anatolie. Lors d’une table ronde organisée pendant la journée du livre arménien à Marseille, une participante a demandé : « Arméniens, qu’apportons – nous au monde ? J’aimerai qu’un non -arménien réponde. » Malheureusement, le temps était écoulé et la séance est restée sur cette question. Mais, finalement, la réponse apparaît évidente : Le peuple arménien apporte son humanité vieille de plusieurs millénaires et sa culture riche de ce long passé. Il apporte son histoire marquée par le premier génocide du 20ème siècle et l’exil d’une diaspora meurtrie jusqu’aux enfants qui naissent avec cette tragédie en héritage. Aujourd’hui, les Arméniens de cette diaspora représentent une richesse pour les pays d’accueil où ils ont su s’intégrer avec intelligence et sans se renier. Ils comptent, parmi eux, nombre de talents, notamment dans les domaines de l’art et de la littérature. Ils respectent sans faille leur devoir de mémoire et se font les passeurs d’une culture toujours et plus que jamais vivante. Le peuple arménien, par sa solidarité trans-générationnelle et sa diaspora, contribue à notre humanité pluri – culturelle en devenir.

hebocarzou.JPG heboyagucel.jpgtraduit par E.Héboyan
F.Cetim L. Carzou et E.Heboyan

Dans une lignée généalogique, les grands parents sont les mémoires vivantes d’un passé plus lointain. Plusieurs auteurs arméniens, dont Esther HEBOYAN, ont senti le besoin de revenir, par l’écriture, sur les bribes d’un passé incarné par une grand-mère arménienne restée en Turquie après le génocide. Nous avions consacré un article à Louis Carzou pour « La huitième colline ». Nous signalons la 7ème réédition du roman « Le livre de ma grand-mère » écrit par Féthiyé Cetin ( publié en 2004). Cette avocate des droits de l’homme et des minorités raconte le secret de toute une vie : être une grand-mère arménienne dans une famille turque. C’était le secret de sa grand-mère Héranouche, décédée en 2000.



Entretien avec Mme Esther HEBOYAN :

Question 1 : Vous montrez avec talent l’existence de cette arménité qui a repris racine à Istanbul et qui, après l’exil, est nostalgique de cette ville turque. Avant le génocide, les arméniens étaient déjà turcs et parlaient souvent mieux le turc que l’arménien. D’ailleurs, vous utilisez des mots arméniens et des mots turcs, voire même de dialecte turco -arménien comme « Arman Astvadzis ! » qui signifie « Ah ! Mon dieu. » Finalement, on s’aperçoit que les ambiances familiales et les souvenirs d’enfances en Turquie après le génocide sont très proches des récits faits par des familles arméniennes venues en France immédiatement après le génocide. Finalement, qu’est-ce qui différencie une femme arménienne et une famille arménienne en Turquie, d’une femme arménienne et une famille arménienne en France ?

Réponse d’Esther HEBOYAN
: Vaste question. Pour pouvoir y répondre, il faudrait prendre en compte quelques paramètres – le niveau socio-économique, les possibilités de développement intellectuel, social et politique, les mentalités, les repères culturels, etc. Pour ce qui est de la langue, comme dans tout espace où coexistent plusieurs peuples, il y avait et il y a des interférences entre le turc et l’arménien. En Turquie, les Arméniens qui n’avaient pas accès aux institutions éducatives arméniennes parlaient effectivement mieux le turc que l’arménien.


Question 2 : Vous êtes née en Turquie dans une famille d’origine arménienne. Vous avez émigré en Allemagne puis en France avant de séjourner longuement aux Etats-Unis où, après plusieurs années, vous avez pleuré en entendant parler turc parce que vous avez réalisé que, faute de pratique, vous perdiez votre langue de naissance. Aujourd’hui, vous êtes universitaire en France et notamment spécialiste de la littérature américaine. Vous faites des traductions d’ouvrages turcs (Je pense à la traduction de Nedim Gürsel ). Vous parlez plusieurs langues mais pas l’arménien. Vous écrivez aussi des poèmes dans la revue « Neige d’août » sortie en octobre 2006. Vous avez dirigé un ouvrage « Exil à la frontière des langues » paru en 2001. Certains auteurs exilés choisissent de s’exprimer dans la langue du pays d’accueil. D’autres restent fidèles à leur langue. Pensez-vous que la langue soit un élément nécessaire à la survie de la culture arménienne et de l’arménité chez la diaspora en France?

E.H : Il faudrait corriger quelques informations qui circulent depuis peu sur le net et qui sont erronées. Non, je n’ai pas pleuré en entendant les gens parler le turc aux Etats-Unis, mais plutôt après avoir lu les nouvelles en français de Nedim Gürsel sur l’exil qui bien entendu me renvoyaient à mon propre exil. Non, je n’ai pas perdu ma langue maternelle ; je parle arménien mais ma compétence est limitée. Quant à savoir si la survie d’un peuple dépend de la pratique de sa langue… A priori, on pourrait croire que oui. Cependant, il y a énormément d’Arméniens en France, en Suisse, en Allemagne et ailleurs, en Turquie même, qui ne parlent pas arménien mais qui se sentent arméniens, alors… « Neige d’août » est une très belle revue dirigée par Camille Loivier ; le numéro d’octobre 2006 contient quelques uns de mes poèmes.

Question 3 : Pensez-vous que les Editions bilingues soient un bon compromis entre l’identité culturelle et l’édition dans le pays d’accueil pour les auteurs faisant partie d’une diaspora?

E.H : C’est une très belle trouvaille qu’il faudrait exploiter davantage.


Question 4 : Vous avez intitulé votre ouvrage « Les passagers d’Istanbul ». Pouvez-vous nous parler du choix de ce terme « passager » pour évoquer l’arménité et l’exil ?

E.H : Pour autant que je m’en souvienne, au début des années soixante Arméniens et Turcs d’Istanbul se destinaient à partir s’installer en Europe et ailleurs. Les entreprises ouest-allemandes surtout ont encouragé un mouvement de masse qui n’a finalement jamais cessé. Le terme « passagers » est un terme lyrique pour désigner des formes d’exil.


Question 5: Vous avez participé à une œuvre collective en écrivant une nouvelle sur Istanbul dans un recueil édité par les Editions Albiana. Il s’agissait pour chaque auteur d’écrire une nouvelle située dans une ville. Pouvez-vous nous parler de cette expérience avec l’Edition corse ?

E.H : François-Xavier Renucci m’avait demandé de traduire une nouvelle de Nedim Gürsel. Par la suite, nous avons échangé des projets d’écriture ; notre collaboration est née de cette façon.


Question 6: Comme nous avons la chance d’avoir en vous une spécialiste de la littérature américaine, quelle est l’évolution des goûts pour le polar et le roman noir aux Etats-Unis?

E.H : La littérature américaine est un domaine très varié et très fécond. Je n’ai pas suivi l’évolution du polar américain. Il m’arrive de lire ou de relire les maîtres du genre – Dashiell Hammett et Raymond Chandler dont j’apprécie l’écriture minutieuse et le rythme nerveux.


Publié le 21 décembre 2006 à 16:21
Par flicorse

Martin Melkonian est né en 1950 à Paris. Ecrivain confirmé, il possède une bibliographie d’une quinzaine d’ouvrages et Les Editions Parenthèses, en 2006, ont édité un autre ouvrage dont il est l’auteur « Ils sont assis » (c’est ainsi qu’on désignait le fait d’être enfermé dans un camp en Union soviétique). Il est aussi peintre et on lui doit en 2005 aux éditions d’écarts « Edward Hopper luttant contre la cécité ». Il expose actuellement dans une galerie à Gap (05).

Martin Melkonian fait partie de ces personnages pour lesquels on éprouve immédiatement de la sympathie. Il vous reçoit avec un grand sourire et, lorsqu’il s’excuse de sa lenteur feinte pour vous dédicacer un livre, il remplit cette lenteur de quelques mots qui sont des pistes pour votre lecture. Et puis, lorsque vous le quittez, ces mots que vous pensiez vite oublier car un salon du livre est comme une grande salle des mots perdus, ils vous reviennent… Vous les redécouvrez et vous vous les appropriez. Vous avez alors l’envie d’écrire une apologie de la lenteur et une autre de l’oubli… La lenteur est le temps que l’on vous donne et non pas celui que l’on vous vole. L’oubli est une chance de redécouvrir et d’inventer le passé à la lumière d’un présent insaisissable. J’ai attendu un peu avant d’ouvrir le livre et de prendre connaissance de sa dédicace en forme de sous – titre : « Ce miniaturiste où l’écriture naît des cendres ». Son livre est une réédition. Quelle chance, je n’avais pas lu la première, avant de le rencontrer. « Le miniaturiste » ouvre une suite autobiographique commencée en 1984 et les autres romans ont suivi : Désobéir, Loin du Ritz, Les marches du Sacré-Cœur, Monsieur Cristal et le Clairparlant.


miniatu.jpg melkonian-martin.jpg


Le Miniaturiste
est un roman autobiographique situé dans le 10ème arrondissement de Paris (jadis populaire) et déjà publié au Seuil en 1984. L’auteur se souvient de son enfance au 204 du Faubourg Saint-Martin dans le minuscule appartenant – atelier où il a vécu avec un père, artisan tailleur, et sa mère. L’ouvrage est divisé en trois chapitres importants de la vie : voir, parler et mourir.


Voir :

Le peintre va chercher ses couleurs dans la vie où rien n’est figé. L’homme veut faire durer le présent mais il est déjà dans un autre moment, un présent insaisissable qui se nourrit d’un passé qui toujours s’éloigne. L’écrivain, spéléologue de l’intime, déchiffre les hiéroglyphes de sa mémoire, sonde les cendres du passé et, pour écrire, se sert des plumes de ce Phoenix qu’est le temps. Sous les cendres, couvent les braises d’une humanité morte et toujours renaissante. L’écriture, qui naît des cendres, enveloppe de sa chaleur le lecteur plongé dans l’univers du miniaturiste Le passé est sauvé de l’oubli par l’écriture qui naît de ses cendres. L’écrivain est un passeur de mémoire. L’imagination du lecteur, sollicitée par ce Miniaturiste, enlumine forcément ses récits. Dans notre mémoire, les êtres et les lieux de l’enfance deviennent des enluminures imaginées avec les couleurs de nos propres récits intérieurs. Les récits intérieurs ainsi enluminés de Martin Melkonian s’offrent, à chacun de nous, dans l’intemporalité de notre imaginaire.


Parler :


« Renoncer à sa propre langue (accepter ce renoncement), c’était renoncer à bien plus, qui ne se chiffre pas, porter en soi le deuil d’une inconnue, d’une civilisation imaginaire qui tient dans la faculté de prononcer, c’est maintenant vivre (continuer) avec un accablement sans fond et sans nom. » Nous dit l’auteur.


L’écriture naît des cendres, terreau du « rhizome voyageur » qui a perdu ses racines et cherche une terre d’accueil « propice à une fixation définitive à des milliers de lieux de son point d’origine, de son circonstanciel et sûrement douloureux prélèvement ». L’encre bleue est un «recouvrement archéologique » sur le papier, avec, pour repères, « la peau, peut-être aussi une mémoire cénesthésique, animale, et la volonté de créer de nouveaux talismans » et, pour dessein, laisser quelques traces dans des paysages et des lieux « jusqu’au seuil d’un néant immobile où ne comptent que les traces de l’avoir été ». Le Miniaturiste raconte son histoire individuelle « amoureusement reconquise » et cette histoire nominative, palpable, incarnée, savoureuse d’un passé infinitésimal porte trace de l’autre histoire « majuscule » des hommes, générique et impalpable.


L’écriture passe par la langue et l’auteur s’interroge : « Pour quelle raison, mon père renonça à sa langue – à notre langue – et cultiva l’autre, l’adoptive, à l’excès ? », toute en se réservant des échanges idiomatiques avec la mère qui « parlait un amalgame d’arménien, de turc, de grec et d’italien ». Sans aucun doute, par volonté d’intégration. Peut-être aussi pour ne pas transmettre la lourde douleur du génocide à son fils , qui, adolescent, a souffert de la révélation de cette langue « encore vivante humectée de salive » qui, chuchotée, « remuait en lui, soulevait des nappes d’oublis », cette langue d’une autre rive de lui-même qu’il ne pouvait atteindre, « avec ses assemblages rythmiques et gutturaux », ses trois variétés de « r » dont le félin, « ruminant, s’avance à mezzo – voce, sans coup férir, comme si de rien n’était, puis, qui, en quelques fractions de secondes, laisse échapper un grincement chuinté, comme le chat ou le tigre, en position défensive, sur le point de griffer ou de mordre, grasseye, crache, feule ».


Il évoque ses souvenirs de « slum » (bidonville) vertical, cette pauvreté « qui blessait son regard et, d’une certaine façon aveuglante, le tatouait à chaud ». C’est dans ce nid familial, sur sa terre natale constituée d’un deux pièces et d’un réduit de cuisine, au 204 de la rue du Faubourg Saint –Martin que Martin a perdu sa « langue coupée, hachée menue comme l’Arménie » et qu’il en a conquis une autre : dans cette chambre partagée où son père (qui avait appris le français en lisant des romans policiers dans la collection Le masque) lui inventait et lui réinventait mille histoires de Cendrillon. Quelle conquête ! Quelle chance pour le lecteur!


Martin Melkonian nous offre un livre profond dans un lyrisme qui révèle sa grande sensibilité d’enfant arménien, fils unique d’un tailleur du Faubourg Saint Martin. C’est cette partie arménienne de lui-même qui fait dire à l’adulte quinquagénaire que la première langue garde toujours sa part de territoire : « il est des sentiments uniques, exclusifs, qui ne relèvent que d’une ethnie spécifique, sans équivalence d’une langue à l’autre ». Cette langue arménienne est associée, dans la mémoire de l’auteur, aux escaliers de son immeuble que son père gravissait en comptant les marches en arménien « meg, yergou, yerek… » Un, deux, trois… cette langue arménienne ne cesse d’être pour le restant de ses jours un appel. Il les redescend seul dans la mélancolie, lorsqu’il rate une ou deux marches comme cela arrivait à son père malade


Mourir :


« Je relevais ses oreillers, je retapais son lit, je rangeais sa table de chevet, je pliais et dépliais ses jambes… Je lui donnais à manger, je lui faisais la lecture, je lui caressais la main. » La mort s’installe lentement chez le père et use les forces vitales du fils. Il prend sans doute conscience que ses gestes attentionnés et tendres sont des soins palliatifs dictés par l’amour filial face à la mort hospitalière. Après, il y a la séparation, la douleur, la solitude… et la nécessite de ne plus commenter ce que Martin Melkonian écrit avec cœur et talent, dans une langue française dont il joue des subtilités, pour nous dévoiler son goût prononcé pour la miniature et la divination des mots.

Face à la douleur, l’auteur se livre à une introspection inspirée du Bouddhisme et qui débouche sur son nirvana : l’écriture.



Ecritum humanum est :


24 décembre 2007
:

En cette fin de décembre, tous les fils savent-ils qu’un père est plus qu’un père Noël et que les plus beaux cadeaux ne sont pas les plus évidents ?… notamment sa tendresse et les histoires racontées avant de dormir. Il se fait surtout le passeur d’une identité et de l’amour des mots qui sauvent de l’oubli, seconde mort plus définitive. L’écriture naît des cendres… Tu es poussière et redeviendras poussière. C’est écrit dans la Bible qui, depuis les temps immémoriaux, renaît de ses cendres. Les paroles s’envolent et les écrits restent. Je préfère t’écrire car je n’arrive pas à te parler… Ecrivez-nous !... C’est écrit !...

Le pire dans un destin, c’est d’y laisser des pages blanches…

24 avril 1915 :

S’agissant du peuple arménien, un génocide s’accompagne souvent d’autodafés des livres. C’est pour cela qu’« écrire » fait partie du devoir de mémoire des survivants et de leurs descendants. Les auteurs arméniens le font avec talent.

Publié le 18 décembre 2006 à 13:51
Par flicorse

BABEL, film du réalisateur mexicain Alejandro Gonzàlez Inàrritu, prix de la mise en scène au 59ème festival de Cannes et prix du jury œcuménique, sorti en 2006. Principaux acteurs : Brad Spitt, Cate Blanchett, Gael Garcia Bernal et Kôji Yakusho.

Babel serait le nom hébreu de Babylone, ou un mot akkadien « Bab-ili » la Porte de Dieu, ou encore « Bab-el » la cité de dieu. La tour de Babel a été d’abord évoquée par les Sumériens. Puis, selon la Genèse, les descendants de Noé représentaient l’humanité entière et parlaient la même langue adamique, jusqu’à l’édification de cette tour qui déclencha l’ire céleste. Dieu « brouilla les langues ». Les hommes ne se comprirent plus et ne purent plus faire œuvre commune. La tour de Babel resta inachevée et l’humanité se dispersa sur la terre avec de multiples idiomes et dialectes. Cette parabole biblique met en garde les hommes qui défient le pouvoir céleste de Dieu et, par exégèse, met en évidence la nécessiter de se parler, de communiquer et de se comprendre pour mener à terme un grand projet. Il n’est pas étonnant que la tour de Babel reste une source d’inspiration pour nombre d’auteurs.


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amchiennes.gif inarritu1.jpg


Babel
, c’est le titre du dernier volet de la trilogie réalisée par Alejandro Gonzalèz Inàrritu , après « Amours chiennes » ( Amores perros) en 2000 et « 21 grammes » en 2004. L’auteur fait une nouvelle mise en scène des destins de plusieurs personnages, avec l’accumulation de faits contingents qui deviennent les rouages du drame humain. Dans chacun de ses trois films, les destins se nouent de façon accidentelle. Se servant de la nature humaine comme métier à tisser les fils disparates des vies de ses personnages, Inàrritu cherche une trame commune. C’est une grande ambition et un vaste champ d’investigation dans lequel les thèmes sont nombreux.

Donc rien à voir avec le Babel de Gérard Pullicino qui, en 1999, avait réalisé, avec ce même titre, un film fantastique. En choisissant ce titre de Babel, Alejandro Gonzalèz Inàrritu a voulu « englober toute l’idée de la communication humaine, ses ambitions, sa beauté et ses problèmes, en un seul mot ». Il y déroule des vies totalement indépendantes qui vont se rejoindre à la suite d’un coup de feu dans le désert marocain. Ce sont deux jeunes marocains qui ont le fusil et qui ont appuyé sur la détente en déclenchant un drame accidentel qui va être le théâtre d’un choc des cultures entre des destins, jouets de malentendus. Le drame apparaît alors comme la conséquence d’un enfermement obsessionnel, d’un repli intra-muros des individus, murés dans l’incompréhension et la méfiance de l’autre. Dès lors, quels points communs peuvent exister entre deux jeunes chevriers marocains, un couple de touristes américains en proie à leur crise conjugale, une nourrice mexicaine avec deux enfants américains et une jeune sourde – muette japonaise révoltée dont le père est poursuivi par les policiers de Tokyo ? La solitude et la douleur.

Les êtres sont condamnés au malentendu d’être autre. Entretenu pour que l’homme ne défie plus Dieu, ce malentendu éloigne du ciel les hommes qui, tout en se référant à des valeurs religieuses, ne se sont jamais montrés aussi peu solidaires. Privée de tour de Babel, l’humanité creuse des tunnels de solitudes. La multiplication et les progrès des moyens de communication devraient favoriser leur solidarité alors qu’ils se laissent guider par la paranoïa collective, telle qu’on a pu la ressentir après des attentats terroristes spectaculaires. Inàrritu explique que « chaque empire a tendance à avoir un regard sur l’autre… Généralement l’incompréhension engendre la paranoïa, tout le monde dès lors est un terroriste en puissance. Cette idée est devenue obsessionnelle aux Etats-Unis ».

Si le constat est solipsiste et communautaire, Alejandro Gonzalez Inàrritu nous parle aussi de notre destin individuel lié à celui de l’humanité, de la douleur mais aussi des amours et des sentiments dans ce XXIème siècle qui voit s’installer la méfiance. « On est extrêmement vulnérable à travers les êtres que nous aimons, dit-il » et il ajoute, sur les personnages du film qu’ils « souffrent de leur incapacité à entrer en contact avec autrui : époux, enfants ou frontières… tout tourne autour de ce besoin d’être touché lorsque les mots ne fonctionnent plus. » Il nous entraîne sur des pistes humaines dans le désert marocain. A la croisée humaine de trois continents, il recherche ce qui peut se trouver d’universel dans l’intime. Il scénarise des réactions en chaîne humaine et nous fait entendre des échos dans le désert. Pour lui, « il s’agit d’un film sur les êtres humains et non sur les Marocains, les Mexicains ou les Américains ».




Babel versus Babel : Un humanité pluriculturelle ou rien ?


Pour revenir à la Tour de Babel, que peut-on trouver d’autre dans cette parabole ? Ne serait-elle pas aussi une mise en garde contre la pensée unique, l’intégrisme, l’eugénisme et plus généralement toute hégémonie ? Si l’homme, dans son unité perdue, n’a pas atteint le ciel, cet échec n’avait-il pas pour but de lui montrer une autre voie, celle de son humanité ? L’humanité réduite à un seul peuple et une seule langue ? Ce projet fou ne vous rappelle rien ?... Donc, plus jamais ça !

La tour de Babel serait-elle, à rebours de ce que montre le film d’Inàrritu, le symbole de ce que l’humanité ne doit plus être, car la voie de cette humanité en devenir devrait se trouver dans la pluralité. Le premier but à atteindre ne serait pas le ciel mais la solidarité dans la diversité. Cette solidarité ne peut pas être une fin en soi mais le ciment de notre humanité dans la mesure où tout projet commun s’inscrit dans des perspectives humanitaire et humaniste, en commençant par porter un autre regard sur l’autre.

Enfin, faut-il parler la même langue pour faire œuvre commune ? Pour Inàrritu : « Ce n’est pas un problème ; une langue peut être en effet vite apprise. En revanche, je pense que le problème concerne ces idées reçues qui maintiennent une séparation entre les peuples » et il ajoute : « J’ai voulu explorer la contradiction entre l’impression que le monde est devenu tout petit en raison de tous les outils de communication dont nous disposons, et le sentiment que les humains sont toujours incapable de s’exprimer et de communiquer les uns avec les autres au niveau fondamental... »

Chaque culture, chaque civilisation qui disparaît est un appauvrissement pour l’ensemble de l’humanité. Les langues sont des facteurs identitaires de première importance. Elles permettent la survie et le prolongement de cultures minoritaires. « Interdire l’usage de sa langue à des peuples conquis » était la première mesure inique prise par leurs colonisateurs pour les intégrer de force. L’avenir, ce n’est pas un seul peuple et une seule langue mais des peuples polyglottes.

Les langues ont des passerelles : les traductions. Si on prend pour exemple la littérature qui se nourrit de mots et transfuse la langue, les éditeurs s’honoreraient à proposer davantage de textes en éditions bilingues lorsqu’il s’agit de sauver un patrimoine culturel et promouvoir une culture dans ce qu’elle a de vivant.

Enfin, il ne faudrait pas que, sous l’effet d’une hégémonie linguistique, des langues ne participent plus aux babils des enfants qui, plus tard, seront à la recherche archéologique et généalogique d’une identité perdue. La langue est un outil de pouvoir et de domination. Si les minorités sont aujourd’hui menacées, qu’en sera-t-il de certaines grandes nations demain ?… Qu’elles soient culturelles, économiques, politiques etc…, toutes les Babélisations ne sont pas bonnes à suivre ! C’est Dieu qui le fait comprendre si on tient compte de l’exégèse.


Exrtait de la genèse 11 de la Bible « la ville et la tour de Babel » , en français

« Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots… Allons bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre. L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Et l’Eternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là à ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté. Allons ! Descendons, et là, confondons leur langage, enfin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres. Et l’Eternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville. C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Eternel confondit le langage de toute la terre, et c’est là que l’Eternel les dispersa sur la face de toute la terre. »


… et en Corse : A Bibbia - Genesi 11…


« Tutta a terra avia una sola lingua è e listesse parolle…. Aio ! custruimuci una cità è una torra chi a cima tocchi u celu, è fèmuci un nome, affinchi no un siamu spargugliati nantu à a fàccia di tutta a terra. L’Eternu falo per vede a cità è a torra ch’elli costruianu i figlioli di l’omi. E l’Eternu disse : Eccu, formanu un solu populu è hanu tutti a listessa lingua, è ghjè quessa ch’elli hanu intrapresu ; avà nunda l’impédiciaria di fà tuttu cio ch’elli avarianu prughjittatu. Aio ! falemu, è cunfundimu u so linguàgiu, affinchi l’uni un capiscanu piu u linguàgiu di l’altri. E u Signore i sparguglio luntanu da culà nantu à a faccia di tutta a terra ; è cissonu di custruisce a cità. Hè per quessa ch’ella fu chjamata Babele, perchè ghjè quà chi u Signore cunfuse u linguàgiu di tutta a terra, è ghjè da quà chi u Signore i spagliuglio nantu à a faccia di tutta a terra. »

Nous nous excusons auprès des puristes pour l’absence de nombreux accents toniques, absence due à de « pures » raisons techniques…


Note
: La belle édition bilingue de La Bible ( A Bibbia ) date de 2005. Nous la devons aux Editions DCL avec le soutien de la Collectivité Territoriale Corse. La traduction corse est de Christian Dubois en collaboration avec Ghjuseppe Maria Antone Rabazzani. Il s’agit d’une édition œcuménique réalisée sous la direction de Gabriel Xavier Culioli.


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Publié le 15 décembre 2006 à 17:32
Par flicorse
Invitation au trépas, traduction du premier polar en langue corse : « Saïonara ! U salutu di a morte ».

trepas1.jpg traduction de Natalina Danieri

Invitation au Trépas est le premier polar de Jean-Marie COMITI dans la collection nera des Editions Albiana. Il l’avait écrit en langue corse sous le titre « Saïonara. U salutu di a morte » et signé sous son identité corse Ghjuvan Maria Comiti, chez le même éditeur en 2002, avant la création de la collection Nera qui remonte à 2004. Le titre de ce premier polar en langue corse est accompagné de « Saïonara » et on retrouve ce salut nippon pour la traduction « Invitation au Trépas».


Si je regarde l’évolution du héros du polar, lorsqu’il est policier, en France et plus généralement en Europe, il a la cinquantaine : l’âge des bilans et de la prise de recul sur soi-même et sur la société. Il est désabusé mais adepte, faute de bonheur possible, de petits plaisirs culinaires ou autres, fatigué mais tenace, mais sans illusion. Cette lucidité désenchantée le conduit à la solitude. Il est aussi un homme de devoir se jouant des peaux de banane et des pressions hiérarchiques et politiques. Il peut être mélomane, philosophe ou lettré. Il a des fêlures dans sa vie privée. Les héros du polar d’aujourd’hui sont plus dans la lignée d’un Maigret que d’un San-antonio mort avec son créateur. Ce sont des flics encore plus nonchalants que leur prédécesseur (Maigret). On pense bien entendu à Fabio Montale mais aussi à Pépé Carvalho ou au commissaire Montalbano qui vieillit dans la fiction. Aujourd’hui, on pourrait parler de « Tortue – attitude » chez l’archétype du flic dans le polar européen. C’est sans doute du à un besoin inconscient de cette lenteur que nous refuse le modernisme.


Le héros de Jean-Marie Comiti, l’inspecteur sicilien Cordilione est dans cette lignée européenne. La belle cinquantaine grisonnante, habité d’une force tranquille, il vient d’être blessé par balle lors de sa dernière enquête. Sa blessure le fait boiter. A la mairie de Palerme, il reçoit une décoration sollicitée, pour lui, par le commissaire Desantis, un homme autoritaire, considéré comme droit et honnête, un chef de service pragmatique et attentionné avec ses subordonnés.


Notre inspecteur « cœur de lion » n’a rien d’un super flic. Il a ses phobies et notamment celles des ascenseurs, des bateaux, des ordinateurs… Il a sa fracture intime : un divorce qui a laissé une profonde amertume sur son passé amoureux. Toutefois ses faiblesses n’empêchent en rien sa pugnacité et sa ténacité lorsqu’il s’agit de mener à son terme une enquête euclidienne. « Cordilione se fiait toujours à son intuition et lorsqu’il ressentait ce picotement qui partait du bas des reins et remontait jusqu’à la nuque, il se disait alors qu’il fallait dérouler le fil et se laisser conduire. C’est ce qu’il fit ». Dans tous les cas, il enfourche sa vielle Lambretta capricieuse entre deux réparations chez son garagiste.


Le récit commence par le comportement fou d’un certain Denis Benediri, avionneur sicilien fortuné qui agresse un vigile de sa propre banque et se fait descendre en présence de celle qui devient sa jeune veuve. Notre inspecteur Cordilione est chargé de l’enquête au cœur des secrets d’une société sicilienne troublante. L’affaire se complique par l’enlèvement du fils de feu Benediri avec une demande de rançon et apparaît de plus en plus machiavélique lorsque le fils est découvert mort chez un détective privé devenu introuvable. Et puis, au milieu de tout cela, notre Cordilione ne chevauche plus seulement sa vieille Lambretta et succombe à la croupe de sa provocante collègue Lydia. Bien sûr, nous ne dévoilerons pas l’épilogue de cette intrigue digne d’un Hercule Poirot. La recherche de la vérité conduira notre fin limier sicilien dans les îles voisines, Sardaigne et Corse.


Une particularité dans le récit : une voix -off moqueuse (s’exprimant en vieux français) y est une présence fantomatique du bon sens et de l’humour aux côtés de l’inspecteur Cordilione.

Une âm’ errante hanterait-elle notr’ héros ?

La question valait bien un alexandrin boiteux.


Extraits : « Cordilione exerçait son métier avec passion. Plus les choses étaient compliquées, plus il y trouvait du plaisir. Il se raccrochait au moindre élément d’un problème, l’examinait sous tous les angles, essayait d’en tirer un quelconque indice jusqu’à ce qu’il lui donne un sens et rende compréhensible une situation… Pour lui, le regard en disait toujours plus que les mots sur la personne et c’était cela qu’il observait avant tout. »




Jean-Marie COMITI écrit aussi des nouvelles et des essais. Chercheur en linguistique, sociolinguistique et sciences de l’éducation, maître de conférence, il enseigne à l’université de Corte. A ce titre, il s’est totalement impliqué dans l’enseignement de la langue corse depuis plusieurs années. Il a écrit notamment un ouvrage sur le sujet en 2005, « La langue corse entre chien et loup » préfacé par le poète Jacques FUSINA, aux Editions L’Harmattan. Il y analyse les causes multiples de la disparition des idiomes de la langue corse. Ses observations ont donné lieu à de nombreux débats insulaires sur des thèmes récurrents : origines de la langue corse, sa place dans la famille romane, son statut scolaire, sa place dans les médias et la société…


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Publié le 15 décembre 2006 à 11:28
Par flicorse

Corsitude et corsité : Dilemne

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« Dilemne » est un roman noir sans meurtre et sans enquête policière. Le héros de l’intrigue est un jeune journaliste. C’est surtout le récit de l’amour filial tel qu’il est vécu par un Corse. La Corse est une île, c’est-à-dire un vaste bateau ancré dans la Méditerranée. C’est à la fois un enfermement et une invitation de l’esprit au grand large. Le père du héros vit ses derniers jours dans son petit village de la côte orientale. Ses voyages, il les fait à travers ses lectures, se retranchant en fin de vie dans une chambre - bibliothèque. C’est ce père, « érudit et passionné des mots », qui va entretenir avec son fils des liens intellectuels et qui, dans le souffle de vie qui lui reste, ira chanter un long chjam’e rispondi à Casamacccioli pour la foire du Niolu, scandant ainsi sa fierté d’avoir un fils journaliste chez « Grands reporters », dont il posséde tous les exemplaires depuis le premier du 23 janvier 1944. « Il n’avait de l’admiration que pour les poètes, les écrivains, les journalistes, bref tous ceux qui vénéraient la plume ». C’est l’amour filial fusionnel qui poussera le fils à vouloir réussir sa vie professionnelle loin de la Corse tout en restant solidement enraciné dans son île.


La corsitude est faite de liens charnels, passionnels et intellectuels. C’est ce sentiment d’appartenance à une famille, une histoire, une terre et une culture qui légitime la revendication de la corsité. En Corse, l’enracinement est aussi celui d’un arbre généalogique qui unit les générations au-delà de la mort. En refermant « Dilemme », me sont venus les quelques vers du refrain de la chanson Rivecu écrite par Jacques FUSINA et chantée par I Muvrini.

Je cite déjà cette chanson dans l’article précédent sur le Printemps des poètes. Donc pour mémoire, je rappelle ce passage de l’article précédent :

En préambule Jean - François Bernardini nous dit : « Quand les chansons se souviennent de la première pierre, du premier pas, elles ramènent nos voix vers un petit village de Haute-Corse : Tagliu Isulaccia. Là, encore enfant, autour d’un établi de menuisier, mon père nous apprenait son chant, son chant d’amour, mais, ce chant ne se dit pas… RIVECU !... et nous vous livrons le refrain :


Le soleil s’est couché U sole s’hè ciuttatu

Il y a longtemps déjà Ch’hè une pezzu ad avà

Mais quelque chose demeure Ma s’hè vivu li fiatu

Où je t’entends parler E ti senti parlà

Mais quelque chose demeure Ma s’hè vivu li fiatu

Où je te revois mon père… Et ti rivecu ô Bà…


C’est ce « quelque chose » qui fait tout. C’est ce quelque chose qui explique la communion charnelle et intellectuelle d’un Corse avec son île peuplée de vivants et de morts. C’est ce « quelque chose » qui fait vivre chez le fils ce qu’il y avait de meilleur chez le père. C’est ce « quelque chose » qui déterminera son humanité par héritage. C’est ce « quelque chose » qui fait de nous, de père en fils, des passeurs. Dans le roman de Pierre LEPIDI., c’est ce «quelque chose » qui créera le dilemne et forcera au choix.


Notre héros débarque donc à Paris en stage chez « Grands reporters » et fait d’abord équipe avec un jeune aristocrate pour trouver un scoop qui leur permet d’obtenir les deux seuls CDD offerts aux stagiaires par le journal, juste avant le départ à la retraite d’un vieux journaliste et ainsi la promesse d’un CDI pour l’un d’eux. Les deux journalistes en herbe entrent alors en concurrence. Pendant que l’aristo prend de l’avance, notre Corse s’égare dans l’érotisme et les produits illicites avec la sulfureuse Nathalie, plutôt nympho et adepte du piercing. C’est un premier amour d’adulte et un moyen d’échapper à la Cursità, ce mal du pays qui rend l’exil douloureux. C’est aussi les moeurs parisiennes qui l’éloignent de la Corse. « J’estimais, dit-il, que l’écart entre le monde people et déjanté de Nathalie et celui de mon petit village était bien trop grand ». Et puis, son père décède et c’est par devoir de mémoire qu’il va se battre pour évincer l’aristo et obtenir le poste bientôt libre. Pour cela, il lui faut un scoop; un renseignement l’entraîne à Nice où un truand (qui finit toutes ses phrases par « d’enculé ! ») lui remet des fausses factures relatives à des malversations municipales… Malheureusement un entrepreneur proche de son père est trempé jusqu’au cou dans ces magouilles. Notre journaliste doit-il aller jusqu’au bout ou renoncer à cette enquête journalistique prometteuse? Quelle est la bonne réponse au dilemne qui s’installe en lui ? L’auteur nous parle de cette fracture existentielle qui peut être ressentie par un jeune Corse exilé , tiraillé entre sa culture et son avenir professionnel sur le continent, entre la modernité du monde et les valeurs ancestrales de la Corse. Et puis ce sentiment parfois d’être fautif lorsqu’un ami lâche : « Tu es devenu pinz’ ou quoi ? ». Ce reproche est devenu une réalité pour les Corses de la diaspora lorsqu’ils ont découvert dans la bouche de compatriotes le terme d’empinzzudés (signifiant francisés) employé à leur égard.


Extrait : « Quand je rédigeais un papier ou une enquête dans les colonnes de Grands reporters, je pensais à mon père. Je le faisais pour lui. Parce que je savais qu’allongé dans sa mansarde, au milieu de son univers fait de livres et de timbres, il me lirait. Je l’imaginais, tournant lentement les pages de sa revue favorite à la recherche d’un article signé de ma main. En écrivant face à mon écran d’ordinateur, je le voyais en train d’esquisser un sourire, de chausser ses lunettes puis de plisser son front avant de commencer la lecture… »


Dilemne a fait l’objet d’un entretien de l’auteur avec Joël Jegouzo dans un article consacré aux Editions Albiana sur le site Noircommepolar.

Pierre LEPIDI a dit (redondance involontaire et qui aurait eu un effet ludique s’il se prénommait Jacques) : « Pour ce qui est de Dilemme, je rêverais qu’il sorte en langue corse… Les thèmes qui y sont abordés sont ceux de l’exil, de la passion amoureuse et des choix difficiles que nous impose parfois la vie. Ils sont donc universels. Si le livre pouvait un jour être également traduit en wolof, en allemand ou en arabe hassanya : je serai vraiment très fier. »


Pierre LEPIDI est un ancien élève de l’Institut des Médias ISCPA de Paris. Journaliste, il travaille depuis 1995 au service des sports du quotidien national LE MONDE. Voyageur et passionné du continent africain, il a publié des récits de voyages : Les carnets d’Afrique en 2004 chez Polymédia (intégralement au profit de l’association Frères de foot qu’il préside) et Nouakchott – Nouadhibou en 2005 chez Ibis Press (illustré par des photographies de Philippe Freund). Avec un autre photographe, Clément Saccomani, il a participé à une exposition de photographies et de reportages sur l’Arménie qui a eu lieu à l’institut français de Budapest du 26 octobre au 30 novembre dernier.



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