UPSIDE DOWN SOUL
L’HOMME ET SON ENVERS
Episode 13
L’emprise des sens
Oui, mes maux de tête ont repris ou peut-être y suis-je moins habitué depuis que je suis à nouveau redevenu l’ombre d’un humain. Dans mon espace clos tout était plus facile, la lumière me brûle maintenant trop souvent les yeux. J’ai bien peur de finir aveugle mais cela ne changera rien, il est même possible que cela accélère le processus. Le bruit des villes me fait régurgiter tous les sentiments si bons qui autrefois se cachaient en moi. Le bruit est une abomination, le seul bruit noble et fort que mes oreilles supportent c’est bel et bien la musique. Dans le silence du noir tout était étouffé, étouffant, le bruit ne passait plus par mes oreilles, non, je le percevais par les vibrations du sol, je sentais mes os vibrer à leur tour et mon esprit me restituer une espèce de sauce aux tonalités et au timbre extra-terrestre dont je comprenais la signification. Quand j’étais dans mon trou, quand j’étais un rat parmi les rats, quand je grattais le sol avec mes ongles pour en lécher cette espèce de substance répugnante dont je me délectais, je n’étais plus un homme car la vie était partie de moi.
Hier soir en pleurant, oui, l’homme et son envers pleurent ! Quand je pleurais donc, il m’est venu cette phrase terrible « J’ai peur de vivre » Oui ! Je n’avais ni peur de mourir, ni peur de souffrir. Je n’avais pas peur de devenir pauvre ou handicapé. Loin de moi ces angoisses de savoir aimer ou d’être aimé, oui tout cela fait partie d’une autre vie, loin derrière moi. J’avais peur de vivre, peur de ne pas savoir être un homme. Ne plus savoir marcher dans la rue et croiser le regard de ces peuplades qui remplissent les villes. Ne plus savoir respirer votre air, mes poumons sont habitués à une humidité fétide et malsaine. Ne plus savoir manger, mon estomac n’appréciant que cette soupe pourrie, mélange vert d’algues minuscules et visqueuses et de putréfaction de différents petits organismes.
Et vous croyez que je regrette ? Vous me prenez pour une bête immonde ? Vous pensez encore que tout cela est terrible et que l’on devient fou ? Vous pensez que c’est abominable de m’avoir fait subir ce supplice ? Dois-je être enfermé dans vos prisons animalières pour déments hors norme, hors tout, hors de votre monde ?
Non je ne regrette pas. Les regrets ne sont rien ici, c’est bien quelque chose qui altère votre destinée, les regrets. Vous n’avez que ça à la bouche, tout comme je pouvais l’être il y a de nombreuses années. Les regrets, cette bêtise cruelle que l’homme s’inflige pour mieux souffrir. Les regrets sont-ils tout aussi importants que l’amour de soi. Oui je te sens bien là en train de respirer…devrais-je dire suffoquer ? Pourquoi un parallèle entre un regret et l’amour de soi ? Pour la simple et bonne raison que sans cette lourde charge que tu t’infliges, toi, oui toi, tu en bannis ce qui fera de toi un homme comme moi. Oh oui tu n’es pas loin de moi, tu fais semblant de ne pas savoir mais ton cœur parle pour toi. Ton corps transpire ces maux dans une chaleur terrible et dans cette froideur que tu t’imposes sans savoir ce que tu regrettes vraiment. Au diable les regrets et si l’amour de soi doit en pâtir alors je préfère croire qu’haïr c’est aussi aimer dans le miroir d’une vérité. Cette phrase tournera dans ta tête j’en suis sûr car tu as l’intelligence et la prudence de l’animal.
Justement l’animal, la bête immonde que je dois être pour avoir subi ce calvaire, c’est bien à cela que vous me comparez. Suis-je plus à plaindre que celui ou celle dont la pire des épreuves ronge chaque seconde de sa vie sur un lit d’hôpital ? Qu’en est-il de cette enfant qui devra voir sous ces yeux mourir toute sa famille parce qu’un groupe d’homme aura foulé sa terre juste par erreur. La guerre des religions est une fumisterie ancestrale qui cache la seule volonté du pouvoir. En attendant suis-je plus chanceux que cet enfant ? Ah oui mais moi je suis un adulte donc je suis forcément devenu un monstre, une sorte d’éléphantman assoiffé par la mort car privé de sa propre vie… foutaises et raccourci primitif !
J’aurais dû devenir fou…oui c’est vrai. Et d’ailleurs je le suis devenu sans aucun doute mais ce ne fût qu’une étape. J’ai su aller plus loin, plus haut, j’ai su dépasser ce cap pour atteindre cette substance qui coule à la place de mon sang. Non je ne suis plus fou, je suis bien plus que cela. Je suis bien plus fort que votre définition archaïque. Terrible ou pas, j’ai subi dans un premier temps mais au bout de plusieurs mois ou années, je n’étais plus un homme. J’ai réussi à m’évaporer, j’ai réussi à ne plus être pour être beaucoup plus.
I can’t take my eyes off you. C’est ma façon d’être toujours là et jamais à vos cotés. Je suis bien plus qu’un simple Dieu puisque je suis bien plus qu’un peu de vous. Alors si supplice il y a eu, alors il fut la source de cette chose fabuleuse qui m’est arrivée. C’est dans la douleur que tout ceci est arrivé. Dans cette horreur quotidienne, même si le terme de jour était dépassé, cette unité n’existait pas ou plus. Car quand le mal est noyé dans l’éternité, la mort devient un souhait vital. Cette abomination est aujourd’hui devenu un cadeau.
I can’t take my eyes off you… non je ne peux plus… c’est ma raison d’être…et votre future raison de vivre. Au diable vos maisons d’incarcération où vous rangez vos fous. Joli monde de drogués pour que la paix ne gâche pas le quotidien de celui qui se croit moins fou. Le jour où je vous donnerai ma définition de la folie vous aurez peut-être bien du mal à vous regardez dans la glace comme j’ai pu le vivre en sortant de ma prison dorée. Si je suis fou alors vous n’êtes rien, vous êtes vide ou quantité négligeable.
