Manue et son amie Véronique avaient pris un risque sûrement délibéré en lançant l'invitation : les trois musiciens présents étaient plutôt éteints, et les deux acolytes qui nous avaient devancés, plutôt allumés. Un peu plus nombreux que prévu, un peu trop partis, chacun dans sa sphère... Il en fallait, du savoir-vivre, pour réussir à converser jusqu'à l'aurore en pareille compagnie...
Félicitations, Manue ! Ressorti de chez toi, j'y trouve du mystère partout : ce breuvage étrange au cynorrhodon (est-ce qu'il a un pouvoir ?), ces tableaux qu'on croirait qu'un zéphir les traverse, ces objets trophées de pays lointains, ce pantin posé dans un coin, prêt à repartir (mais où ? En Chine ?), ces musiques Open on all sides*, aériennes et capiteuses comme des parfums d'Orient faits pour les grands espaces... On était pourtant serrés, à sept dans ton salon, mais pour un peu on se serait cru assis en cercle sous une tente touareg, un carbet de Guyane, enfin un lieu qui respire avec le monde extérieur.
Je m'imaginais replongé dans l'atmosphère d'un petit cénacle rennais que j'ai longtemps fréquenté, prêt comme autrefois à entendre untel raconter sa traversée des Indes en solitaire, telle autre lire une page d'un manuscrit en cours, un autre présenter à la guitare sa dernière trouvaille, une autre le prototype d'une nouvelle machine de son invention ; quant à moi j'étais prêt – du moins je le croyais, – à exposer les grandes articulations d'un pamphlet encore à l'état de brouillon... Sur ce plan, il faut bien le dire, nous n'avons pas été à la hauteur.
Là, les copains, m'est avis qu'un frisson glacé vous parcourt l'échine... Eh bien non, je ne vais pas raconter l'épisode des blagues qui tombent si bas que personne ne se baisse pour les relever : je les ai toutes oubliées, et je rends grâce à ma mémoire d'avoir si bon goût. N'empêche : nos hôtesses ont eu le tact de ne pas nous en vouloir, et rien que ça, c'est très mystérieux !
Faut-il aller loin, jusqu'au Japon par exemple, pour trouver un exemple d'accueil aussi raffiné ? Et que faut-il faire pour le mériter ? Un autre concert à la Godinette ? Alors vive la musique, et merci la vie !
Je n'ai pas de photos de vous en geishas, dommage : ça vous irait très bien.
*- Titre d'un morceau de je sais plus qui (Geri Allen ? Michael Brecker ?...), que je me promets de te faire entendre dès que j'aurai remis la main dessus.
