Chapitre 2
Alain prépara un copieux petit- déjeuner
Lui se contentait de céréales, mais Alice était gourmande le matin
La café était fort et brûlant, le lait aussi était chaud, sur un large plateau il mit le couvert et du sucre, des viennoiseries, du pain complet, une pomme et deux mandarines.
Il porta le tout dans la chambre à coucher, ses chaussons ne faisaient pas de bruit sur la moquette bleue qui recouvrait toute la maison.
Le plateau dans les mains, il poussa du bras la porte qui s'ouvrit sans bruit, les volet étaient fermées mais la lumière du jours depuis les fenêtres du salon éclairait le grand lit où Alice était allongée, un bras sous la tête.
Du premier coup d’œil, il vit qu’elle feignait de dormir, il en ressentit du chagrin, il réprima un soupir, releva la couverture et mit le plateau de façon à ce que sa femme ne le renverse pas accidentellement.
Il ne pu s’empêcher de regarder le visage d’ange d’Alice
Avec tendresse, délicatement, il se baissa et embrassa le front de sa femme, il la sentit retenir sa respiration… Elle aussi devait étouffer un soupir se dit-il
Ce qu’ils se connaissait bien se dit-il, Bon Dieu ce qu’ils se connaissaient bien
Ce que l’un sentait se communiquait sans parole, l’autre le ressentait aussitôt ; dans des situations comme celles-ci, les mots devenaient un danger
Il n'avait pas envie de sortir de la chambre, il aurait aimé prendre une chaise s'asseoir à côté d'Alice et passer la journée à lui caresser les cheveux, le visage, les paupières à regarder le lobe de son oreille et à lui dire les bêtises qui lui passeraient par la tête, rien que des bêtises amoureuses.
C'est quoi ces enfantillages ?se dit-il Il se força à sortir de la chambre, il avait envie de dire ce n'est rien chérie, tu verras ce n'est rien. Il ne le dit pas. Depuis son accident, une sorte de distance pudique s'était établi avec se femme, il voulait lui laisser le temps, elle avait besoin de temps pour se retrouver elle-même
Il faut que je sois patient, elle-même, ne s'emporte pas, mais elle a encore du mal à s'accepter se dit-il
Il prit son pistolet, regarda l’heure et sortit prendre sa voiture
Alain avait trente-quatre ans, avec le physique d'un homme qui s'est entraîné régulièrement pendant de nombreuses années. Doté d'un physique qui plaisait aux femmes, il savait être charmant en société.
Alain croit que la sincérité se travaille, et il avait dans son regard une lueur de sincérité qu'il pouvait faire jaillir sur commande, il devait à ce talent un certain nombre de conquêtes.
Il prit la voiture, ils habitaient à Nanterre Mont Valérien le rez-de-chaussée d’une maison à deux niveaux. On accédait à la maison par un grillage, le petit jardin faisait cinquante mètre carrés en tout, tout en blancheur, bien entretenu, il dégageait de la douceur.
Noyé dans ses pensées, Alain se dirigeait vers l’Hôtel de la police où il était inspecteur principal dans la brigade criminelle.
Dans une heure il rappellera Alice pour son rendez-vous de Dix heures
Ils devront probablement quitter leur maison se dit-il, le loyer ne serait bientôt plus dans leurs moyens,
La police ne paie pas assez bien.
Dés qu’il fût sorti, Alice poussa de ses mains pour redresser son corps et regarda le petit-déjeuner continental, elle sentit une profonde pitié l’envahir et ses yeux la piquèrent mais aucune larme ne coula.
Elle tira à elle le plateau, mit du sucre et du lait dans son café, y ajouta du lait encore chaud et mélangea le tout à la petite cuillère d'argent. Elle trempa le bout d’un croissant dans son café au lait, mais comme depuis deux mois, son corps refusait de manger le matin
Un sentiment d’injustice lui faisait un noeud dans la gorge, s’était-il douté que je ne dormais pas ? Se demanda-t-elle Oui bien sûr, quelle question!
- Pauvre garçon se murmura-t-elle
Ils s’étaient connus voilà deux ans. Avec son air de ne jamais douter de rien, Alain, comme il le lui avoua plus tard, avait décidé presque du premier coup d'oeil qu’elle était la femme de sa vie.
Elle, depuis le commencement, il l’étonna, et elle s’étonna elle même
Ella se remémora les premiers moments de leur rencontre
Comment elle, témoin mineure dans le braquage d’un supermarché qui avait mal tourné, fut contactée le lendemain par l’inspecteur qui a recueilli son témoignage, et comment elle accepta son offre de prendre un verre.
Il y avait dans les manières d’Alain une hardiesse qui poussait à répondre par une hardiesse pareille.
Elle essaya de se rappeler ses sentiments de cette période, elle était flattée de son regard insistant, et excitée par le jeu qui allait se passer, l'éternel jeu où la femme se dérobe et où l'homme la poursuit.
Ils se revirent plusieurs fois par semaine, lui du haut de son 1m84, le visage souriant et plein de confiance avec sa conversation directe et plaisante pimentée de jargon de banlieue, elle avec une gaieté qui ne la lâchait pas dés qu’il le voyait et qui l’abandonnait dés qu’ils se quittaient.
Elle s’était d’abord sentie attirée vers cet homme, physiquement attirée, puis ce fut un besoin, comment en était-elle arrivée là? Chaque moment avec lui était un plaisir pour elle, un plaisir et une souffrance, il était devenu sa drogue.
Un jour qu’elle n’avait pas pu le voir à cause d’un meurtre sur lequel il travaillait, elle su qu’elle était amoureuse de lui.
Et lui, comme une horloge, comme s’il lisait dans son âme lui demanda le lendemain d’aller passer ensemble la fin de semaine avec sa famille à Toulouse.
Bien évidemment, elle accepta aussitôt, tout étonnée de sa hardiesse et avec une peur sourde au ventre, elle sentait que quelque chose d’important allait se passer durant ces deux jours mais elle ne voulait pas savoir ni imaginer quoi.
Alain avait traîné dans tous les bouges de France, ses fréquentations étaient parfois franchement suspectes, le fait qu’il n’avait pas encore essayé de la séduire et de la prendre physiquement ajoutai à son étonnement d’autant qu’elle était sure de ne pouvoir lui résister, d'ailleurs elle ne souhaiter que succomber.
Ils passèrent deux journées mémorables chez les parents d’Alain, depuis, Toulouse dans ses souvenirs se rattacha au bonheur
Elle adora la petite mère d'Alain, une petite femme, mère d'un si grand garçon!
Sur le chemin du retour, elle avait un sentiment d’inachevé, elle débordait d’amour pour Alain, et lui aussi semblait l’aimer, mais il ne disait rien.
Alain s’arrêta pour prendre un jeune couple qui faisait l’autostop, deux anglais qui ne parlaient pas un seul mot de français, la conversation tomba très vite, et Alice sentit grossir un chagrin dans sa poitrine.
Ce fut vingt kilomètres plus tard alors qu’elle réprimait ses larmes devant le jour qui tombait que la voiture s’arrêta soudainement prés d’un petit bois.
Alain demanda aux deux anglais de les attendre et l’invita elle à faire une petite promenade dans le bois.
Elle ne rie pas, mais sorti toute frissonnante, ils marchèrent entre les arbre, lui, puissant et calme, elle haletante et tétanisée de peur, et soudain, il s’arrêta et sans un mot il la serra dans ses bras doucement puis de plus en plus fort. Elle oublia sa peur, elle s’oublia elle-même et sans volonté de sa part, ses bras vinrent encadrer la tête chérie et elle l’attira à elle.
Quand ils revinrent à la voiture, les anglais dormaient, elle avait les yeux perlés de larmes, ça y est il l’avait demandé en mariage.
Alors elle comprit que ce qu’elle attendait ce dont elle avait le plus peur et le plus envie venaient dans ce petit bois de se faire, elle regarda la borne kilométrique, ce lieu sera à jamais gravé dans sa mémoire et le reste du trajet, émue jusqu’aux larmes, elle garda sa main sur la main chaude d’Alain.
Ils avaient eu beaucoup de chance, le quotidien d’un jeune couple n’a pas émoussé leur tendresse, Alain fut toujours prévenant et abandonna facilement les longues habitudes de célibataire pour devenir le merveilleux mari qu’il est.
Tout fut comme dans un conte pour enfants, ils se satisfaisaient pleinement à eux deux, n se fatiguent pas de converser et de jouer, tout était vraiment trop beau se dit Alice, mon Dieu comme on se fait vite au bonheur
Le 31 Octobre de cette année avait sonné le glas de ce bonheur, elle se revit sur le trottoir, le chauffard ivre dont elle voyait se rapprocher le visage étonné qui perdit le contrôle de sa voiture, elle se souvint du choc sur ses jambes, de sa tête qui heurta le pare-choc de la voiture, se rappela le chauffard dégrisé qui fit marche arrière et fonça dans la route.
Le reste se passa très vite, et finalement, elle quitta l’hôpital en fauteuil roulant, ses membres inférieurs ne lui obéissaient plus et la nuit lorsqu ‘Alain la serre une main sur son sein contre lui, elle ne sent plus ses jambes poilus dans le creux des siennes, elle sent seulement deux tiges lourdes et encombrantes qu’elle doit désormais déplacer. Les médecins étaient formels, il n'y avait aucune chance qu'elle remarche à nouveau.
Le téléphone sonna, elle tendit son bras pour prendre le combiné, elle savait que c’était Alain :
- C’est toi mon chou ?demanda-t-elle
- Oui mon amour, je voulais savoir si tu étais réveillée
- Oui,Merci pour le petit déjeuner, il n’en reste que des miettes
- Tu ne veux pas que j’appelle Cathy ? elle pourrait t’emmener
- Non mon chéri, tu sais que je dois réapprendre à compter sur moi
- Très bien dit il
Elle sentit une petite gêne dans sa voix
- Ce n’et rien Alain dit elle en l’appelant par son prénom, je m’y ferais, on y a tous intérêt
- Tu as raison rappelle moi quand tu auras fini
- Ok à tout à l’heure
- Je t’embrasse
- Moi aussi
Son chou, elle sourit, combien devenait douce cette force brute de son homme dans ses frêles mains, elle était toujours étonnée qu’elle puisse juguler cette tornade qu’étaient ses sentiments, c’est la force de l’amour se dit-elle dans un sourire.
Elle se mit dans son fauteuil. Devenir handicapé, c’est changer brutalement de rang, c’est ne plus pouvoir prendre le bus car on ne peut pas monter les marches, c’est repérer les rares métros qui offrent une entrée pour handicapés, c’est se sentir ridicule et observée, c’est aussi perdre rapidement son travail bref c’est une erreur à ne jamais commettre car la société ne pardonne pas aux faibles.
Elle ira voir ce matin le centre d’assistance aux handicapés, elle a rendez vous pour dix heures, s’il ne fait pas trop froid, elle en profiterait pour lire dans un jardin.







