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Publié le 27/06/2008 à 20:28
Par Docteur Gervaisot
Un de mes patients qui travaille comme intermittent dans le milieu du spectacle, me racontait son expérience toute récente avec la cocaïne. Il s'agissait d'une expérience unique, sans intérêt pour lui même, et qu'il n'avait pas spécialement envie de répéter. Le contexte par contre lui avait été beaucoup plus instructif. Ce brave monsieur m'a raconté les faits un peu cela: « Je reviens d'un tournage de plusieurs semaines où on a bossé 24 heures sur 24 ou presque. On n'avait pas le choix, il fallait boucler le film dans les délais, et de toute façon, on n'a pas trop de tournages, il nous faut nos heures si on ne veut se retrouver au chômage sans ASSEDIC »
Je précise que cette personne est une personne courageuse, responsable, qui a une famille à charge et qui n'abuse pas du système. Elle fait parfois du bénévolat pour aider de nouveaux metteurs en scène à se faire un nom, pour plus tard éventuellement l'employer préférentiellement.
Laissons le raconter la suite:
« On a bossé comme des malades. Il y avait de la cocaïne partout sur le tournage. L'ambiance était survoltée. Un de mes collègues qui jusqu'à l'année dernière tournait au cannabis, s'était mis à la cocaïne. Je ne le reconnaissais pas. Il était insupportable. Une collaboratrice de longue date a dit qu'elle ne travaillerait plus jamais avec lui.
J'ai tenu comme ça pendant une dizaine de jours puis j'ai fini par accepter un rail pour goûter. Ça m'a filé la pêche toute l'après midi, j'ai travaillé comme un dieu, mais bof! Je ne recommencerai pas ». Mon patient était d'autant moins dupe de ce cadeau empoisonné que nous avions déjà discuté de la place et du rôle des stupéfiants dans le « show bisness ». Il avait regardé ce tournage de façon très critique et le fonctionnement pervers du système lui semblait maintenant une évidence.
On n'a rien inventé en occident: sur les hauts plateaux d'Amérique du sud, les paysans mâchent depuis des générations de la feuille de coca pour tenir physiquement et ne pas ressentir la faim. Ça leur est souvent fourni par l'exploitant et fait partie du salaire. Dans ces pays, il n'y a ni inspection du travail pour contrôler la durée journalière du temps de travail, ni médecine du travail pour contrôler l'état de santé des travailleurs et les éventuels usages de produits dangereux. Étrangement, sur les hauts plateaux de tournage, en France, la situation est assez similaire, les produits sont simplement multiples: cocaïne pour les excités et les mégalos, cannabis ou alcool pour ceux qui ne les supportent plus.
Publié le 09/06/2008 à 22:26
Par Docteur Gervaisot
Ahmed est français, il est né en France, il a toujours vécu en France, il se sent et se revendique français et fier de l‘être. Formidable direz-vous mais pourquoi en parler. Parce que notre ami a une relation très paradoxale avec sa mère patrie. Il a un gros casier judiciaire constitué de cambriolages et de consommations de stupéfiants, l’un ne va pas sans l’autre. Ahmed est ou plus exactement était défoncé toute la journée. Au prix du gramme d’héroïne, ce n’est pas le simple petit trafic de stupéfiants qui pouvait le ravitailler et lui éviter les états de manque. Bref sa vie se résume à une enfance sans originalité et dix ou quinze ans de galères alternant entre défonce, états de manque, prison, vie de SDF et tentatives de réinsertion. Tout cela ne l‘a jamais empêché de répondre présent lors des grands évènements familiaux.
Depuis un à deux ans, Ahmed va mieux. Sa vie est un va et vient entre l’Algérie en famille, et la France dans la rue ou en prison. Des jugements sur des faits qui datent maintenant de quelques années, et qui le rattrapent les uns après les autres, viennent lui apporter un toit occasionnel. Comme tout va de paire, Ahmed s’et mis à parler d’un passé lointain qu’il n’a pas connu, mais que ses proches lui ont distillé tout au long de sa vie. Et on comprend mieux. Dans ses aïeux il trouve quelques harkis et quelques fellagas. Pour information, le mot « harki » qui signifiait mouvement, a en Algérie un sens péjoratif: « traître ». Le mot « fellaga » signifie « bandit de grand chemin » . Difficile d’y trouver son aise. Au cours des dernières consultations, il me rapporte des histoires de guerre, sordides, qui auraient touché sa famille. Nous en parlons en terme de résistance, de torture, de choix pour le bien être de la famille, autant de formulations importantes qu’il comprend, qui correspondent à sa culture française et à l’histoire algérienne de sa famille. Son identité française y retrouve ses racines, confuses mais cohérentes. Harkis ou fellagas, un jour ou l’autre, ses aïeux ont tous émigré en France, pour vivre mieux. Ahmed est bien français, par sa vie comme par ses racines.
Aujourd’hui, Ahmed a décidé de s'installer en Algérie, pour vivre mieux. Il n’est pas le seul français à avoir décidé de faire sa vie en Algérie. Il a ouvert un petit commerce et ça marche. La bas, il ne prend plus aucun produit. Il revient très souvent en France pour voir sa famille. Il sait qu’un jour il sera arrêté à la douane française pour une peine résiduelle de quelques semaines. Il prend cela avec philosophie, « j’ai une dette envers la société, il est normal que je la paye ». Sur ce point, je ne suis pas d’accord avec lui, qu’il ait des dettes envers les personnes qu’il a cambriolées, cela ne fait aucun doute, ce n’est pas lui qui le niera, mais qu’il ait une dette envers la société, dans son cas, la formule n’a aucun sens.
La dernière fois qu’il est revenu, il m’a ramené des dattes. Je n’étais pas là. Il les a confiées à mon associé qui les a mangées. C’est pas bien mais ça n’est pas grave, c’est même dans le contexte plutôt amusant.
J’ai réussi à convaincre Ahmed d’écrire au juge d’application des peines pour lui dire qu’il va bien, qu’il travaille à son compte en Algérie, qu’il ne cambriole plus personne, qu’il ne se défonce plus là bas, qu’il assumera sa peine parce que c’est normal, et parce qu’il est français, et qu’il ne peut pas s’empêcher de revenir régulièrement dans son pays natal.
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