Je me souviens de ces vieilles femmes assises aux pas des portes, brodant et jacassant et regardant passer les petits vacanciers aux shorts ridicules, aux yeux écarquillés.
J’étais parmi ceux là, frais moulu de la ville, tiré par les parents, respirant à plein nez l’air iodé de la mer: ce n’est pas pire que la soupe qui sert à faire grandir. Nos amis de Bretagne nous présentaient leurs mères, sœurs cousines et parentes, bigoudènes dans l’esprit, le cœur et le costume. Elles parlaient entre elles dans leur langue souriante. Elles causaient de nous, quelques mots de français ça et là échappés levaient un peu du voile de leur langage opaque. J’écoutais discrètement les adultes évoquer l’histoire de leurs vies, des histoires de marins, la mer qui les emporte, l’alcool qui les oublie, qui noie les souvenirs, les cancers qui les rongent, le tabac qui embrume un peu plus l’horizon.
Petit enfant rêveur, j’admirais ces femmes qui arboraient fièrement ces tabliers tout noir, ces châles lumineux, ces coiffes de dentelles blanches comme l’écume des vagues, ajourées vers le ciel, tournées vers le bon Dieu. Les deuils et les embruns de leurs vies difficiles, prenaient l’aspect joyeux d’un costume de Tudy, d’Aven ou d’ailleurs. Paris était pour elles au-delà du bout du monde, elles y avaient famille autant qu’à Miquelon. Comme ailleurs la mine, la pêche et la mer hypnotisaient les cœurs.
Elles avaient été jeunes, amoureuses puis mères. Mais la pêche a changé, le travail s’est réduit comme une peau de chagrin. Les enfants de leurs enfants vivent sur la terre ferme, loin d’où finit la terre. On se côtoie, on est potes sur le plancher des vaches, on parle le même langage et on regarde passer les femmes venues d’ailleurs.
Ce matin à Paris entre la gare du nord et l’arc de triomphe, il fait froid, il fait beau, il fait tôt, les parisiennes sont rares. Une femme venue d’ailleurs passe son chemin, un bébé dans un bras, un enfant à bout de doigt. Elle marche au rythme des alizés. Son boubou bleuazur dessine ses rondeurs, plaqué sur son corps par le vent d’hiver. Un fin duvet de neige trahit ses pas, comme son enfant qui ne veut pas, qui crie, qu’elle traine en palabrant. Plus loin une jeune femme, voilée d’un hijab noir, accompagne un homme en costume de messe. J’arrive rue de Châteaudun, quelques femmes en saris et châles chatoyants discutent dans un coin de rue.
Des enfants multicolores se croisent et se regardent. Ils ont presque 10 ans. Tiraillés entre mère et appel de la rue, leurs yeux n’hésitent plus, ils fixent, ils interrogent et les jambes maladroites ondulent entre les deux.
Il est maintenant 9 heures, le boulevard Hausmann s’étire vers l’Etoile. Pas d’ado dans les rues, la nuit a été longue. Intello ou voyous, ils ont tefé ensemble, entre amis, entre potes. Ils ont regardé danser les meufes, les sœurs des copains. Ils ont peut-être rêvé du travail de demain.







