Une nouvelle de Julien GRYCAN
Tristan se pencha sur son reflet à la surface de l’eau de la petite mare. Il lui sembla que sa barbe avait encore blanchi ! Vite, il détourna le regard pour essayer de ne plus y penser. Onze ans qu’il était là ! Onze ans depuis qu’il était né…
En se relevant, il aperçut dans le lointain, l’éclair fulgurant provenant d’un objet métallique tourné vers le soleil.
Le soleil était de plomb, comme on dit, et Tristan ne s’y trompa pas. C’était pour lui plus que pour quiconque, une très mauvaise nouvelle.
Il marchait sur le chemin de traverse en terre depuis cinq bonnes minutes lorsqu’il revit l’éclair. L’éclair ouvrit une petite case dans sa tête en parallèle avec sa vie. Il avait cette maladie dont il refusait jusqu’au nom et qui le faisait devenir un père, voire un grand-père à tout juste onze ans !
Le temps lui était compté ! S’il voulait réussir à se sortir de ce cauchemar, il lui fallait rejoindre le pied de l’arc-en-ciel, la base de la naissance de l’éclair, le bord du trou noir… la seconde précédant la grande explosion.
Les autres enfants jouaient à colin-maillard quand lui se battait à qui perd gagne, ou le contraire… Les premiers seront les derniers. Il risquait fort d’être le premier arrivé. Maman, pourquoi m’as-tu fait ainsi ? Et pourquoi moi ? Pourquoi pas lui ? Lui, ce gamin inconscient et insouciant qui, au bout du chemin jouait avec un vieux couteau trouvé à même le sol, au bord du vide. La fin se précisait pour Tristan. Il allait quitter les terres neuves, le bord du cendrier, le fond de la bouteille d’eau de vie ! Mais quelle vie ? La sienne ne tenait qu’à un fil, et il marchait dessus en faisant le malin ! En se balançant contre vents et marées. Tristan se disait : " je tire les écoutes et j’écoute le vent qui siffle et fait danser la flamme bleue de mon existence. " " Jamais mon voilier ne m’emportera au-delà des océans ! Jamais je ne gravirais cette fameuse montagne qui de la terre est le sommet ! " " Mais je n’ai que onze ans, onze ans et quart exactement…".
L’heure de prendre son car, son train ou son ennui n’arriverait plus ! Tristan avait fini son tout petit voyage.
Il tomba à genoux et relevant la tête soudain, il aperçut Marie. Elle était là, belle et sereine, n’attendant que … lui.
Comme une larme coulait sur la joue ronde et flétrie de Tristan, Marie lui dit :" - Tu n’as eu que peu de temps mais tu as tout compris ! " " Pourquoi faudrait-il te perdre dans les méandres de l’entendement en cherchant à devenir un homme ? Tu es un enfant ! Le purgatoire n’est pas pour toi, pas plus que les limbes ou l’autoroute de la voie lactée ! ". Tristan regarda Marie dans les yeux et à cet instant ne fut plus aussi malheureux. Il se décida à se laisser partir, à se laisser mourir…
Marie disparut et le ciel se referma.
Tristan marchait le long du chemin de traverse. Il croisa l’enfant qui jouait avec un couteau et qui ne le vit même pas. D’habitude, les enfants dévisageaient Tristan… Le couteau glissa des mains de l’enfant qui l’abandonna sur place.Ensuite, Tristan longea la mare et y jeta un coup d’œil furtif et désintéressé…Le temps d’un éclair, il vit un visage de gamin de onze ans… Le temps d’un éclair.
FIN ( les dessins sont de Marion VILLAIN )

> Lire les 4 commentaires