| | Je ne sais plus depuis quand j'ai une clarinette. Huit ans ? Dix ? Mais je me rappelle bien les circonstances : une fête familiale. Un soir, au moment de passer à table, mon frère me fait signe de le suivre. Il a une valisette noire à la main, avec un nom peint en rouge sur le dessus : Bunny. |
A l'époque, je jouais du piano, un peu de guitare et de flûte irlandaise ("tin-whistle"). Sans aucune formation, c'est à dire d'oreille, en autodidacte, et pour moi seul. Mais si je ne pouvais jouer que mes compos et quelques arrangements à ma sauce, je m'y adonnais plusieurs heures par jour avec une passion envahissante. La musique, pour moi c'est le premier sens, le sens propre du mot amour (quelqu'un qui n'a pas vécu ça aura peut-être du mal à le croire).
«Tu veux essayer ?» Un frisson me parcourt l'échine, mon cœur cogne... Je sais déjà qu'un instrument à vent ne se prête pas facilement, même entre proches... L'essayer ? Comment refuser ! Tu aurais pu me proposer n'importe quel instrument de musique, fifre, épinette des Vosges, cazou, harmonica ou castagnettes, j'aurais accepté. Alors, une clarinette !...
Des deux mains, je la saisis aussi précautionneusement que si c'était un oiseau blessé. Pendant que mon frère m'explique quelques rudiments (comment se positionner, placer les dents, les lèvres autour de l'anche, les doigts sur les clés, comment souffler...), je la détaille des yeux : un bel objet en bois précieux, très dense et presque noir : de l'ébène ; parcouru d'une mécanique complexe : clés, articulations, bagues et anneaux en métal argenté. Un objet que tu devines fragile, que tu as envie de choyer, de pouponner, d'astiquer rien que de le regarder.
Fragile, c'est le mot. La clarinette de mon frère est une vieille Noblet en Ut (modèle plutôt rare), série "Artist", de l'époque où Noblet était encore une marque indépendante. Ce qui nous reporte entre vingt et trente ans en arrière. A la regarder de plus près, elle porte les stigmates de la vieillesse : usure des tampons, des joints de liège, et surtout quelques petites fentes qui menacent de s'élargir – la plupart des clarinettes finissent comme ça : elles éclatent, et lorsque l'étanchéité n'est plus assurée, il n'y a plus rien à faire. Mon frère l'a achetée d'occasion, en l'état, pas chère. Par chance, le mal n'a pas évolué, elle est dure à faire sonner mais encore jouable.
«Je n'en joue plus. Si tu veux, tu peux la garder...» Mon frère sait ménager ses effets. J'étais en train de m'échiner à en tirer un son : tout rouge, visage en sueur, joues gonflées, les yeux exorbités et injectés de sang,... mais rien ne sort ! Et dans le suspense silencieux de mes premiers essais, cette phrase qui me coupe le souffle !
Je place cet instant-là hors du temps, comme un de ces instants d'une vie où l'on sent, sans comprendre pourquoi, qu'après ne sera plus jamais comme avant.
Mon frère a-t-il attendu ma réponse bégayante, bafouillée ? J'ai oublié, mais je me souviens qu'au moment où il est parti rejoindre la famille à table, je suis resté seul avec Ma Clarinette, bien décidé à lui faire chanter sa toute première note entre mes lèvres avant de l'essuyer et de la ranger dans sa valisette. Il m'a fallu au moins un quart d'heure pour y parvenir, mais quand j'ai enfin pu me résoudre à aller manger avec les autres, je suis sûr qu'ils ont vu arriver un autre homme. Un peu fatigué par l'épreuve, certes, mais rayonnant de bonheur !
Huit ou dix ans après, Benoît, je n'ai pas fini de te dire merci.
(A suivre...)








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