| | Beuglants, mes frères, si vous saviez !... Bientôt, il me faudra user de ce nom avec d'infinies précautions. Heureux temps de l'innocence où l'on peut dire n'importe quoi sans se soucier des conséquences, et sans craindre d'être pris au mot... Ce temps est révolu, et certains mots sont des pièges ! |
Ainsi, j'ai eu la curiosité naïve d'aller voir ce qu'on entendait autrefois par beuglants. J'aurais dû me méfier : le terme apparaît fin XIX° siècle pour désigner un certain type de cafés-concerts qui se multiplient à cette époque, et le plus souvent, c'est pour les condamner, les désigner à l'opprobre publique. Quand on injurie quelque chose, on peut se dispenser de le définir...
Signalons pour commencer que le café-concert est déjà en soi une catégorie louche, au moins pour les gens de la bonne société d'alors. Il ne faut pas avoir peur du qu'en-dira-t-on pour oser aller s'encanailler en ces lieux de vie déréglée où se mêlent élégants libertins, artistes scandaleux, filles légères, ouvrières et ouvriers.
« "Entrée libre" ; ces mots affichés à la porte, allument les convoitises et poussent les pas. À l'apparition des clients, le placier ou le gérant court au-devant d'eux pour leur indiquer les meilleurs endroits.
« Peu à peu la foule se masse ; on s'empile entre les rangées des stalles, si étroites que plus d'un ventre maudit la tablette qui sert de support aux consommations. À chaque personne qui arrive, c'est un dérangement inimaginable. Des cuillers tombent ; des verres se renversent, heurtés par une basque pétulante. Garçons et voisins vous inondent le pantalon et les manches de bière, de sirops, de cendre. Ailleurs, le plus calme se fâcherait. Ici, c'est impossible, tant il règne d'un bout à l'autre un laisser-aller, une envie de rire et de finir gaiement la soirée. » (ext. de Les Cafés-Concerts, par André Chadourne, E. Dentu éditeur, Paris, 1889).
Voilà pour ces lieux que les gens bien nés se devaient de réprouver. Or les beuglants étaient aux cafés-concerts ce que la racaille est au peuple, ce que la ragougnasse est au ragoût : une sous-catégorie répugnante, une contrefaçon innommable, une émanation pestilentielle des bas-fonds. J'ai trouvé, sur un site curieux (www.lestelechargements.info), la définition suivante, placée en introduction à un extrait de La traite des chanteuses, ouvrage paru en 1906 sous la plume d'André Ibels, homme de morale, pamphlétaire et sociétaire de la SACEM :
« Les beuglants étaient des cafés-concerts de province. De jeunes filles recrutées sur Paris par des agents lyriques s’y produisaient. Elles avaient été attirées par des promesses : celle d’apprendre à chanter en vingt leçons et celle d’une carrière artistique. La réalité était - malheureusement - tout autre.
« Une fois formées au chant, ces demoiselles étaient envoyées dans un beuglant, non sans avoir signé un accord d’exclusivité avec leur agent. Ce dernier était en effet bien souvent également éditeur, auteur et compositeur de chansons, au mieux paillardes, au pire inqualifiables.
« Les jeunes filles étaient appelées "poseuses" quand elles aguichaient le client avant leur tour de chant, et "soupeuses" quand après leur tour de chant elles rejoignaient le client …. pour souper soi-disant…
« Les beuglants étaient aussi appelés maisons ouvertes par opposition à maisons closes puisque les filles qui y travaillaient n’avaient pas de cartes sanitaires, donc pas de visites médicales, et partant contribuaient à la prolifération des maladies vénériennes. »
La Belle époque, comme on dit. On a sans doute aujourd'hui une vision quelque peu édulcorée, enjolivée de ces lieux de vie parallèle où, pour la première fois peut-être (y a-t-il un historien dans l'assistance ?), se sont mêlées, culturellement mais pas seulement, à peu près toutes les classes de la société nouvelle. Une vision déformée par le témoignage qu'en ont rapporté les artistes du temps, les Degas, Manet, Toulouse-Lautrec, Van Gogh et autres noctambules aujourd'hui célébrés pour qui la folle débauche était à la fois un art de vivre et la source vivante de l'art.
Et la Beuglante, notre Beuglante dans tout ça ? Toi, Nico, savais-tu ce que tu faisais lorsque tu as ainsi baptisé le groupe ? Je le sais bien, une beuglante n'est que ce type de chansons qu'on proférait dans les beuglants et qui, pour les critiques de l'époque, ne méritaient même pas d'être appelées chansons. L'habit ne fait pas le moine... Mais que va-t-on penser de nous parmi les gens instruits ? Ne nous demande pas d'assumer les conséquences de cette paternité fictive ! Pourquoi pas, plutôt, un truc du genre Beach Boys ou Compagnons de la Chanson ? Tu vois un peu dans quel m...... tu nous mets, maintenant que tout le monde sait ce que nous sommes censés faire !







