| James Brown faisait scandale (le Christ aussi, oui, je sais mais arrête ! Tu vas m'attirer des ennuis...). Moi, cette affaire ne m'intéresse pas et pour clore le sujet, je trouve normal qu'un type qui a violé (?), tué (?), prostitué (?) ou volé une vieille dame se retrouve en tôle, qu'il s'appelle Brown ou Mouchabeu. Mais ce n'est pas de ça que je parle. | ||
| James Brown en chanteur... qu'il était aussi ! | ||
J'ai vu James Brown aux Vieilles Charrues en 1997 – la dernière année du festival dans le bourg de Carhaix-Plouguer. A vrai dire, j'étais venu entendre Claude Nougaro, et je crois bien que je ne serais pas resté écouter James Brown si Nougaro, qui faisait sa première partie, ne l'avait annoncé avec autant de respect, d'admiration et d'émotion dans la voix : «Voici le grand James Brown...» Des mots si simples, sortant de la bouche d'un orfèvre des mots... J'ai été surpris.
Et nous sommes restés. Je m'attendais à voir ce à quoi les médias, radios et télés confondues, m'avaient préparé : un clown refaisant pour la énième fois son célébrissime numéro. Hier, j'ai appris la nouvelle de sa mort sur France Culture, et à la fin de l'envoi, comme il se doit, on a eu droit à un extrait de Sex Machine, le plus connu de ses titres – et si ce n'était que ça ! – dans sa version la plus répandue. Quelle année ? Ça ne m'intéresse pas. Ça ne m'intéresse plus, parce que j'ai vu et entendu et découvert James Brown cette année-là.
Accessoirement, cette même année j'ai découvert – ou démasqué – l'imposture des médias. James Brown n'a rien à voir avec l'image figée qu'ils donnent de lui. Rien. Ou si peu. La photo ci-dessus est celle choisie par iFrance (le moteur de ce blog) pour illustrer l'article sur la mort du maître. James Brown est un maître, et ce titre interdit l'emploi du passé. Un maître, et le grand public n'en saura jamais rien. Un maître, et très accessoirement, un chanteur !
Cette même année 1997, Maceo Parker faisait un tabac en solo dans le style jazz-funk. Maceo Parker, un émule de James Brown, et combien d'autres avant lui ? Brown, lui, était déjà passé à autre chose. J'en profite pour faire remarquer que Les Vieilles Charrues 1997, avec leurs 40.000 spectateurs, ne constituaient pas un concert déterminant pour lui. N'importe : nous avons assisté, au fin fond du Finistère, à un concert extraordinaire d'un homme hors du commun. L'anecdote retiendra – et n'a toujours retenu – que l'anecdotique : les costumes (cf. photo ci-dessus), les gimmicks, les gesticulations jamesbrowniennes (cf. n'importe quel clip de n'importe lequel de ses tubes), la descente dans le public (Anne-Claire, qui s'était avancée, a pu témoigner : «Il est tout petit !»)...
Oui, un petit bonhomme tout enveloppé de paillettes comme une grosse papillote, en plus agité (cf. "Monsieur 100.000 volts", encore pour l'anecdote). Et maintenant, passons aux choses sérieuses. Car James Brown est, pour le soul-funk en particulier et la musique en général, un grand monsieur. Et avec ça, très subtil. Son travail de compositeur et d'orchestrateur le place plutôt dans l'échelle des millivolts que des 100.000 : c'est puissant, d'accord, mais d'une facture tout en finesse, en précision. Le problème, c'est qu'on confond souvent puissance et efficacité. Le hard-rock tire l'essentiel de sa puissance des décibels ; le funk donne l'impression – voire l'illusion – de puissance sonore par la précision et l'efficacité de son orchestration. Ce qui suppose, sur scène, une direction au millimètre des interprètes. En 1997, c'est moins un chanteur qu'un chef d'orchestre que j'ai vu, et moins le chanteur que l'orchestrateur que j'ai applaudi et admiré.
"Parrain de la musique soul", James Brown s'inscrit clairement par son esthétique dans l'histoire du funk, genre dont on peut même dire qu'il est un précurseur. Mais l'autre révélation de Brown en concert, c'est qu'il n'a jamais cessé d'avancer dans la recherche. J'ai entendu ce soir-là une musique plus avancée, plus novatrice que ce que Maceo Parker pouvait produire au même moment. Une musique qui puise ses idées autant dans le free ou l'acid-jazz que dans la recherche contemporaine. Les musiciens qui entourent James Brown sont tous des interprètes de très haute volée, doublés de brillants solistes. Chaque morceau, y compris les tubes les plus anciens (Sex Machine, Men's World, We Live in America), est entièrement refondu, revisité, réarrangé de manière que chaque musicien puisse s'y exprimer dans toutes ses dimensions. Et la petite partie réellement chantée par le héros des médias finit par ne plus apparaître que comme un prétexte, un faire-valoir pour des artistes exceptionnels. Un peu selon le même schéma que Miles Davis, Herbie Hancock, Art Blakey... : le maître s'efface pour mettre en avant ses géniales créatures jouant sa géniale musique.
Avec la vision déformée, stéréotypée que colportent les grands médias, on a peine à s'imaginer un James Brown tournant le dos au public les trois quarts du temps, occupé à diriger ses musiciens, à leur passer la parole, la reprenant parfois pour chanter, danser ou faire une figure imposée (comme de jeter sa veste aux spectateurs). Parfois aussi, il remplace le batteur, frappe quelques mesures pendant que l'autre fait un solo sur des percussions, ou vient sur le devant de la scène pour chauffer le public.
Pour être chauds ce soir-là, nous n'avions pas besoin d'autre stimulation : James Brown et son orchestre en concert, c'est un spectacle total et intense, dans lequel chaque morceau ne forme qu'une partie du tout, sans temps mort.
James Brown a 73 ans pour l'éternité. Supposition idiote : si les médias décidaient maintenant de retracer son évolution musicale des débuts jusqu'à son terme, vu le retard accumulé, l'œuvre – sinon l'artiste – aurait encore de belles et riches et nombreuses années à vivre auprès du grand public.
A l'année prochaine.
P.S. : pour en savoir plus sur James Brown (biographie, discographie, etc.), on peut aller voir sur le site de Ramdam.







