« Que les choses soient bien claires : je ne tutoie que les personnes avec lesquelles j'entretiens des relations sexuelles. » Pierre Desproges.
Travaillant avec des Anglais, j'ai toutes les peines à leur expliquer les valeurs comparées du tu et du vous en français courant. Il semble que, tout en étant more or less civilisé, on puisse fort bien vivre une vie entière en se passant de la nuance.
C'est un sujet d'une importance toute particulière ici, et d'ailleurs tu n'as pu fréquenter jusque-là ce blog sans remarquer le choix audacieux que j'ai fait dès le départ, choix résolument à contre-courant de l'usage incontesté du français écrit, tant dans la presse qu'en littérature : autant que faire se peut, on évitera de s'adresser directement au lecteur, et s'il est impossible de faire autrement, il faut le vouvoyer (ou "le voussoyer", version cuistre). On appelle ça le vous de politesse. Question de respect, dit-on. Voire.
« Est-il bien nécessaire / De me dire vous plutôt que tu / Si c'est pour par-derrière / Me botter le cul ? », demande ingénument Camille (mon idole, je le dis au passage). De politesse, le vous ?! Allons donc ! Si « Là-bas en Angleterre / Ils se disent tous you, c'est plus clair » peut-être, mais c'est bien la preuve que ça n'empêche rien : on peut être poli ou pas poli en tutoyant comme en vouvoyant. Pour répondre à l'insondable perplexité de mes clients, j'ai été amené à faire des recherches sur ce point crucial, au terme desquelles il apparaît très clairement que le vouvoiement est moins affaire de politesse que de distance ; laquelle, comme on sait, peut être respectueuse... ou hautaine. Osera-t-on prétendre, par exemple, que la formule "Mais t'es con !" est moins respectueuse que "Vous êtes un crétin" ?
C'est parfois très utile de savoir garder ses distances ; en particulier lorsqu'on a l'intention de botter le cul d'un crétin : ça rend le coup incroyablement plus douloureux, et ça facilite l'esquive dans les secondes qui suivent. Pratique aussi, lorsque le même crétin tente une approche du style "On se dit tu ?", de pouvoir lui répondre "Si vous voulez" ! Pourtant, la généralisation du tu, la simplification à l'anglaise (à ceci près que you = vous) a ses partisans et ses adeptes. Surtout chez les enfants, les adolescents et dans les milieux ouvriers (j'en parle d'expérience) : en somme, dans des catégories qui, précisément, subissent la distance, la condescendance des grands – en taille, en âge ou en fortune.
Tout ça pour dire... quoi ? Que le tutoiement adopté sur ce blog n'est pas une position de principe intangible ; c'est un choix : comme si je m'adressais à quelqu'un de proche, à un ami peut-être, ou à moi-même ("Bon OK mais t'as vu l'heure ? Tu crois pas qu'il est temps de conclure, maintenant ?!"). Faut croire que ça me met en confiance quand j'imagine, de l'autre côté de mon écran, quelqu'un que je pourrais tutoyer. Mais il y a plus...
Il est naturel que des pairs, des personnes de même condition se disent tu : c'est le cas entre ouvriers, entre cadres, entre profs, entre élèves et, d'une manière générale, à l'intérieur d'une même équipe. Dans la musique, non seulement on se dit tu d'office, mais on se fait la bise ; qu'on se connaisse ou qu'on se rencontre pour la première fois – et même si ça doit être la dernière ! Parfois, ça tient du baiser de Judas, parfois c'est trop (dans les coulisses du festival de Bayreuth, t'imagines !), mais c'est comme ça.
C'est l'usage, qu'on le veuille ou non. Il y a de tout, dans les musiciens : des beaux, des laids, des gentils et des méchants, des bavards et des taciturnes, des gros béliers et des petits yorkshires, des qui sentent pas bon, des pomponnés trois fois par jour, des mal rasés, des qui bavent, des qui mouchent...
Tous, quand ils se rencontrent, qu'est-ce qu'ils se disent je sais pas mais faut d'abord qu'ils se fassent la bise.
Ce qui d'ailleurs, et là encore, n'empêche rien en matière de coups bas...
Peut-être il faut voir là un souci pratique : pendant ce temps, on laisse les mains tranquilles (vu que les mains, c'est vachement précieux pour jouer de la musique...).
A la Beuglante, on n'a pas ce genre de problème : tout le monde s'aime et se le répète à chaque... répét', à chaque concert, à chaque rencontre. Alors, se dire tu, ça va de soi. Et se faire la bise, moi franchement j'ai rien contre.
Et puis d'ailleurs, comme disait Pierre Desproges,...
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