Chaque fois que Nico annonce notre chanson La Pluie, j'y pense : et s'il se mettait à pleuvoir à ce moment-là, qu'est-ce qu'on se dirait dans l'assistance ?
Ça fait partie de nos réflexes conditionnés : que quelqu'un se propose de chanter quelque chose, il y en a forcément un autre qui va l'en dissuader : « Arrête ! Tu vas faire pleuvoir... » Du tac au tac. De ces formules qu'on répète par pure imitation (par psittacisme, disent les psychiatres), sans jamais se demander ce que ce qu'on dit veut dire.
Depuis je ne sais combien de temps, j'ai en horreur les paroles automatiques, impensées... C'est plus fort que moi, ça m'interroge. Et cette formule-là m'a interrogé longtemps avant que j'en arrive à une hypothèse qui, à défaut d'être démontrée, a le mérite de me soulager.
Quel rapport peut-il y avoir entre le fait de chanter et la pluie qui tombe ? Tu admettras que c'est loin d'être évident. Commençons par préciser le sous-entendu généralement admis en pareille situation : si tu déclenches la pluie en chantant, c'est que tu chantes mal. Autrement dit : qu'il pleuve, c'est mauvais signe. Et c'est important de l'écrire noir sur blanc, parce que ça n'a pas toujours été le cas : il fut un temps, pas si lointain, où toute précipitation était une bénédiction du ciel. C'était avant les congés payés, avant le rite de la bronzette à la plage, et bien avant la flambée de l'immobilier dans les zones arides, incultes... comme la Côte d'Azur !
En ce temps-là, celui qui avait un truc pour faire pleuvoir était le bienvenu. Et ce, quel que soit ce truc. Et si en plus, la tentative était couronnée de succès, alors là le type était tranquille pour son avenir : désormais, il serait reconnu et estimé – et rétribué – comme sorcier. (Et persécuté aussi, mais c'est une autre histoire...)
Comme chamane, aurait-on dit ailleurs. Or il se trouve que dans nos antiques traditions, les rites censés favoriser ou déclencher la pluie étaient faits de danses... et de chants ! Nul ne pourrait dire précisément aujourd'hui à quoi ressemblaient ces chants, mais on peut conjecturer qu'ils n'étaient pas nécessairement harmonieux ni agréables à l'oreille humaine. Ils n'étaient pas faits pour ça.
Quelle idée peut-on se faire, ici et maintenant, de ce qu'étaient les chants chamaniques dans nos contrées ? La documentation est plutôt rare sur le sujet. Du moins la représentation moderne que donnent les grands médias des rites chamaniques, d'où qu'ils viennent, est toujours musicalement exotique : du pôle Nord à la Patagonie, de l'Afrique sub-saharienne à la Sibérie, ce ne sont que râles gutturaux, psalmodies inarticulées, bruits inhumains émis le corps en transe et les yeux révulsés. Sans garantie d'authenticité, bien sûr*. Mais ça donne déjà un aperçu de l'imaginaire populaire que les médias de masse sont payés pour flatter.
Dès lors qu'on ne peut plus croire aux pouvoirs du chamane ou du sorcier sur les Eléments, on ne pourra que focaliser son attention sur ses gesticulations absurdes, ses incantations hallucinées, ses rituels obscurs, bref : sur tous ces signes extérieurs qui à nos yeux font de lui un être incompréhensible, repoussant... ou ridicule. Question : qui nous a appris à nous moquer de ce que nous ne comprenons pas ?
Je ne saurais dire combien de fois La Beuglante a chanté La Pluie en plein air. Fort heureusement, cela n'a jamais eu d'incidence évidente sur le temps qu'il faisait. Fort heureusement parce que si la pluie, dans un moment comme ça, s'était mise à tomber,...
...j'en serais venu à croire qu'on y était pour quelque chose !
*- On sait le traitement que ces mêmes grands médias font subir à la réalité quand il ne s'agit que de faire parler à l'écran un paysan du Rouergue... ou un jeune des banlieues : faut que ça sonne terroir !







