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Publié le 01/10/2007 à 11:53
Par lagrougniat
Les grands maîtres vont-ils être mis hors de cause dans le meurtre de Dédé ? Retrouver le huitième volet de "Killing Session", le thriller grougniste de Jean-Christophe GROJEU.


Vous pouvez retrouver l'ensemble des chapitres en cliquant sur la catégorie "Killing Session" ou sur le lien ci-dessous :
http://blog.ifrance.com/lagrougniat/killing%20session




CHAPITRE VIII

  
Julien Tchad remerciait depuis une heure l’inventeur de la télécommande. Il venait de se passer en accéléré plus de huit heures de sessions. Huit heures… il n’arrivait pas à comprendre comment ces fameux « Grands Maîtres » arrivaient à tenir autant de temps, ni comment les spectateurs pouvaient rester scotché à ce spectacle pendant toute une nuit…

 
Mais il commençait à comprendre le jeu. Non pas la Grougniat en elle-même avec ses règles complexes, mais le jeu des grands maîtres. Et cela était en train de fissurer toutes ses convictions. Nadine disait vrai : la session n’est pas qu’une épreuve de cartes. C’est aussi une joute verbale et psychologique, un affrontement entre six personnes qui luttent pour la victoire sans une once de retenue. Mais pourtant, il ressort une sorte de respect entre les grands maîtres, quelque chose d’impalpable mais qui balayait les grandes théories de lutte pour la victoire qui aurait mal tourné du policier. Les attaques faisaient parties de l’épreuve, mais la bataille se limitait à la session.
De plus, la fierté sans limite des six personnages, que Tchad n’avait jamais pu prendre en défaut, ne collait pas avec le côté sordide du meurtre. Vingt huit coups de couteau, ça relevait quand même d’une perte de sang froid manifeste. Et ces cinq là ne semblaient pas du genre à perdre leur sang froid de la sorte. A moins que ce ne soit encore une mise en scène ? Le lieutenant ne savait plus quoi penser…

 
Qui sinon les grands maîtres ? Dédé était un vieil homme, assez inoffensif d’aspect. Mais il est vrai que depuis le début de ses investigations, plusieurs personnes avaient livré un sentiment mitigé sur lui. Autant tout le monde vantait ses qualités d’analyse, de justesse, autant les gens semblaient plus nuancés quand on commençait à entrer dans le caractère profond du grand maître. Et cela étonnait un peu le policier, car normalement le jour même du meurtre, c’est plutôt la louange que l’attaque qui prime. Certains n’avaient même pas hésité à le présenter comme un manipulateur, laissant entendre que ce qui venait de lui arriver n’avait rien de surprenant. C’était plus les conditions et l’atrocité du meurtre qui choquaient, pas le crime en lui-même.

 
Et c’est des membres du staff du Ternay Tour que les critiques les plus sévères étaient venues. L’avantage pour le policier, c’était que ces personnes partageaient la vie des grands maîtres presque en permanence et qu’on pouvait donc accorder du crédit à leur témoignage. Alors que Charles Quintefleuche, le président de La DOIGT (l’organisme régissant les règles du jeu et le Ternay Tour) s’était surtout évertué à défendre les intérêts de sa compétition plutôt que d’honorer la mémoire du défunt, c’est M. Le Croupion qui se fit apparemment un plaisir de donner le cv « non officiel » de Dédé.
Etrange personnage que ce Monsieur le Croupion. Sans personnalité, droit comme un « i » du haut de sa prestance, alors que son rôle dans les sessions se limitait à un pauvre comptage des points. Il semblait représenter une sorte d’autorité dure et inflexible, sa fonction se confondant avec son apparence. Nadine avait expliqué que jamais dans l’histoire personne n’avait contesté une seule de ses décisions. En somme, sa voix était d’or. Et il en tirait une fierté incroyable. Il se fit donc un plaisir de déblatérer sur le grand maître

 
D’après M. Le Croupion, Dédé était un être solitaire. On ne lui connut qu’une aventure, il y a plusieurs années, avec Mme la Bourronne de Mesrine, même si aucun des deux n’a jamais officiellement confirmé. La naissance des deux princesses de Moldavie durant cette période a alimenté les chroniques, mais jamais Dédé n’a assumé aucune de ces paternités. Le fait est que Mme la Bourronne ne le lui a jamais demandé non plus. Sentimentalement, sa vie s’est plutôt résumée à un vide sidéral, tant il s’est senti investit d’un rôle au sein de la Grougniat. Vétéran des grands maîtres en activité (même si on ne connaît pas sa date de naissance exacte), il a traversé les âges et les générations de grougnistes sans jamais faiblir. Il a vu des grands maîtres abandonner, arrêter la compétition sur blessure, voire même mourir dans de troubles circonstances, souvent à causes d’activités annexes dans lesquelles ils n’auraient jamais dû tremper. Lui n’a jamais subit rien de tout cela. Aucune blessure, aucune faiblesse morale et aucune tentation à laquelle céder. Il est resté là, autour de la table sans jamais manquer une session. Sa force mentale n’avait de paire que sa résistance physique.

 
Mais le tableau idyllique du joueur parfait s’arrêtait là. Car M. Le Croupion avait une théorie sur son incroyable longévité : s’il ne craquait jamais pour des plaisirs défendus, c’est qu’il les maîtrisait tous ! Il savait gérer les sessions, car il avait organisé tout le système du Ternay Tour il y a de nombreuses années ave son ami Charles Quintefleuche. Il ne se laissait pas embarquer dans des affaires louches, car il régnait en maître sur toute la nébuleuse des paris en ligne liés à la Grougniat. Il ne se laissait pas atteindre par les tentations de la chair, car il y a bien longtemps que ce n’était plus les femmes qui l’intéressaient  et qu’il avait de nombreux moyens de pression pour museler les médias qui auraient pu dévoiler ses secrets les plus intimes.
Si personne ne parlait, c’est aussi que Dédé avait des dossiers sur tout le monde. La Grougniat était un monde de tentations et chacun, grand maître comme suiveur, avait un jour ou l’autre cédé. Et à chaque fois, Dédé ou un de ses hommes de mains avaient été là. Pour ramener la cassette vidéo ou le document qui pourrait être utile le moment venu.

 
Alors qu’il enquêtait sur la mort d’un pauvre vieil homme injustement assassiné, Julien Tchad venait d’entendre le portrait du « Parain » de la Grougniat. La charge semblait presque irréelle. Et peut-être un peu trop violente pour être vraie. Mais il savait que M. Le Croupion ne sortait pas de son silence pour rien. Il voulait qu’il sache, qu’il sache sur qui il enquêtait. Pour peut-être ne pas s’égarer sur des fausses pistes. Ou peut-être pour se couvrir lui-même… M. Le Croupion un suspect ? C’était peut-être aller loin. Et puis quel intérêt aurait-il à attaquer comme cela alors que la bonne stratégie aurait plutôt été de rester calme et silencieux, ce qui n’aurait choqué personne ? La vengeance du croupion était là, en brisant les louanges alors que le corps n’avait même pas refroidi. Pas d’état de grâce pour le défunt. Déjà l’opprobre s’abattait sur le grand maître et c’était en ça que M. Le Croupion tenait sa revanche. Pourquoi avait-il à se venger ? « J’ai été jeune et je n’avais pas la même force de résistance au monde extérieur qu’aujourd’hui ». Julien Tchad ne chercha pas à en savoir plus. La dernière phrase du croupion résonna dans le silence : « Et tout ça pour mourir sans jamais avoir gagné un seul Ternay Tour »

 
Quand le policier retrouva Nadine, il n’avait plus aucune certitude. Cette enquête qui semblait difficile lui paraissait maintenant insurmontable. La liste des suspects s’élargissait d’heure en heure. Douze heures maintenant que le meurtre avait été commis et il n’y avait rien. La moitié du délai qui lui avait été accordé pour pouvoir garder tout le monde sous la main s’était envolé pour rien. Nadine s’approcha de lui et mis la main sur son épaule. Le policier se mit à table.
-        
Si vous saviez le portrait de Dédé que je viens d’entendre.
-        
On vous a parlé des ses activités « annexes » ?
-        
Au moins d’une partie. Tout le monde semblait avoir un bon motif pour le tuer. Au pire, ce sont même ses fameux collègues qui avaient le moins de raison.
-        
Je vous l’avais dit. Les histoires de la Grougniat sont complexes.
Le policier regarda Nadine. Elle semblait en savoir beaucoup plus que ce qu’elle lui avait dit au départ. Mais sur le moment, il n’avait plus la force d’aller plus avant.

 
De toute façon, son portable retentissait au fond de sa poche.
-         Tchad !
répondit-il d’une voix sèche
La conversation fut courte, mais l’abattement du Lieutenant était perceptible à chaque mot de son interlocuteur. Il raccrocha dans un long souffle.
-        
C’était la préfecture. On m’ordonne de relâcher « le carré VIP ». Je les avais presque oubliés ceux-là.
C’est vrai que parmi toutes les personnes bloquées dans cet hôtel de montagne, il y avait bon nombre d’acteurs, de comédiennes, de chanteurs ou autres personnalités, toutes venues en « guest » assister à la grande finale.
-         De toute façon, je ne vois pas à quoi ils pourraient me servir…
lâcha Tchad. Au moins ça nous fera plus de place.
-         Vous ne les interrogez pas ? demanda Nadine
-        
Pourquoi faire ? J’ai eu assez de problème pour aujourd’hui. Je ne vais pas me coltiner en plus leurs quarante avocats qui doivent attendre derrière la porte.
-        
Vous devriez quand même parler avec certains. Car tous ne sont pas de simples spectateurs.
La phrase eut un effet déclencheur sur le policier. Au lieu d’être abattu par l’apparition d’une nouvelle série de suspect, il voyait enfin quelque chose de nouveau. Et cette information lui redonna étonnement de la force. Il attrapa de suite son portable.-        
Bonjour. Lieutenant Tchad. Je voudrais parler au responsable du car-régie.
L’employé de la BBC prit le téléphone quelques secondes plus tard.
-        
Mac Cullum !
-        
Bonjour. Lieutenant Tchad, police judiciaire. Vous étiez bien la personne en charge de la diffusion des images pour l’Eurovision hier soir ?
-        
Oui.
-        
Aviez vous une caméra chargée uniquement du public ?
-        
Oui, bien-sûr. Vu les stars dans les gradins, nous avons toujours deux cameramen chargés exclusivement des plans public.
-        
Pourrais-je récupérer les cassettes s’il vous plait ?
-         Vous avez une autorisation pour me demander ça ?
répondit Mac Cullum d’un ton grave
-        
Rien du tout ! Mais j’aimerais bien trouver un meurtrier qui se trouve peut-être à moins de dix mètres de vous.
Il y eut un silence. Puis le machiniste reprit :
-        
Je vous amène ça tout de suite.

 
Julien Tchad rejoignait déjà la salle vidéo. Il se tourna vers Nadine.
-        
Vous voulez venir avec moi ? Je ne suis pas très au fait des choses du « People »
Nadine lui sourit.
-         Une petite question avant qu’on y aille…
reprit le policier. Pourquoi ne m’avez vous rien dit sur Dédé ? Sur ses activités ?
La journaliste parut soulagée qu’il lui pose enfin cette question.
-        
Il avait tout prévu pour que je sois assez sympathique dans mes articles.
-        
Sympathique ?
-        
Si on apprenait qu’une journaliste de la Grougniat avait eu une relation avec un grand maître, ça pourrait mettre des doutes sur son objectivité.
-        
Vous ? Avec Dédé ?
-         Non, pas avec lui ! Mais il savait et il me l’a vite fait comprendre.

Julien ne demanda plus rien jusqu’à l’entrée de la salle vidéo.


 

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