« Ça a commencé il y a dix minutes... »
Ce n'est pas la première fois en plus... c'est quand même rageant ! Pour sa soeur ça avait été pareil, allez savoir...
On n'est jamais là quand il faudrait, on doit se faire une raison : c'est comme ça ! Et ce n'est pas si grave. Il y aura d'autres choses que l'on ratera encore dans toute la durée de sa triste existence... on s'en veut terriblement sur le moment, puis on oublie jusqu'à la prochaine fois...
C'est comme ça qu'on rate toujours le début du film, le facteur avec son recommandé, le train, le bus, la saison des amours, la levée de la poste, l'ouverture de la banque, le jour de chance, le rendez-vous chez le gynéco et autre plaisir... Fatalement, notre vie se joue toujours à dix minutes près...
Mais tout de même... C'est un des moments les plus importants de sa vie, une étape franchie, un pas. Mal assuré, claudiquant... C'est un instant inoubliable qui va compter énormément, parce qu'il est nécessaire, parce qu'il est la base de tout le reste. Une première pierre. Un des moments les plus émouvants. Et sa propre mère n'est pas présente pour le voir, l'accueillir, l'encourager et le chérir. Heureusement que pour l'accouchement, on m'a obliger à être présente, sinon je l'aurais loupé aussi !
J'ai raté un des moments les plus émouvants de sa vie. Un symbole de volonté et de courage, de réussite et d'ambition. Parfois on aimerait tant revenir en arrière, rembobiner et recommencer... En mieux...
J'aimerais revenir à ce moment où la secrétaire m'a interpelée « Juliette, Mme Rosemond veut te voir... » Tout ça pour ça... pour me dire qu'elle avait été enchantée de travailler avec moi et patati, et patata... pour rien quoi ! Rien, mais quand même un bon quart d'heure de consummé !
Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour l'anéantir ce maudit quart d'heure ! Remettre la pendule à 17h02 et tout recommencer...
Regarder la pendule, la photo sur mon bureau, remettre mon manteau, mon écharpe, attraper mon sac, attraper au vol le dossier de M. Leroux pour le poser sur le bureau de Françoise, la secrétaire, qu'elle me dise simplement « ah merci... tu vas récupérer tes pitchounettes ? Alors profites-en bien, bon week end ! » Chercher les clés dans mon sac, me mettre à l'abris du vent dans la voiture. Contact, musique, marche arrière... Arriver sur le parking en bas de l'immeuble, sonner, « entre » je monte, l'ascenseur, le coeur serré, l'appréhension, cinquième, je sors sur le palier "Langevin" la porte s'ouvre sur un petit museau chocolaté « Maman ! » elle me saute dans les bras...
« Salut ma puce ! Je suis contente de te voir ! » Je l'embrasse tendrement. Puis Martin. Pour une fois ça ne me fait pas cette drole d'impression quand je rentre. Cette impression qu'il m'attend toujours. Quand on était ensemble, il avait toujours ce regard de reproche, ce regard qui n'osait ni regarder la montre, ni la couleur du ciel, mais qui savait pertinement que j'étais en retard. Et bien non, cette fois, je ne le suis pas. « Comment tu vas ? » il me fait la bise. Il n'y a pas pire offense que de faire la bise à une femme qui vous aime et que vous avez aimé un jour. « Bien, dure journée... et toi ? » Il est en vacances, il avait gardé les filles toutes la journée. Au programme, coloriage, gomettes, sieste, Barbies et atelier patisserie pour Elise...
« Où est Anna ? » Mademoiselle est assise par terre, sous la table de salle à manger-cabane, elle donne à manger à Nestor-le-gros-ours. Quand elle m'aperçoit, son visage concentré se décrispe et ses lèvres se retroussent sur son quintette impétueux de dents : elle me sourit. Je m'accroupie à quelques mètres d'elle. « Tu viens me voir ? »
A cet instant, ni une ni deux, Anna laisse tomber ours et cuillère, s'extirpe de sa cachette, se met debout en s'aidant de la chaise qui la dissimulait à moitié, stoppe quelques instants, corrige son équilibre, appréhende la distance -trop-facile-je-me-lance- vacille un peu et ça y est, la course est lancée. Elle s'élance vers moi, sur ses deux pieds uniquement, à vive allure pour ne pas perdre le fil, la bouche ouverte, le regard fixe sur l'horizon. Elle marche. « Elle marche ! »
L'arrivée fut cahotique, heureusement Maman avait eu la bonne idée de tendre les bras, et sa poupette y tombe dedans, dans un grand éclat de rire. Elle est aussi stupéfaite que moi. On se regarde toutes les deux, Martin dans l'embrasure de la porte rit et n'en croit pas ses yeux non plus. Et l'ainée qui s'empresse de commenter « Bravo Anna ! tu vois ce n'était pas si compliqué ! »
Scène attendrissante que j'aurais voulu réelle...
Mais je suis arrivée dix minutes trop tard !
Le palier atteint, la porte était entrouverte, mais pas de museau chocolatée en vue, seulement un Papa, avec un certain regard de reproche -tu-es-en-retard- qui me dit vivement en se dirigeant vers le salon « Anna marche ! Ça a commencé il y a dix minutes !! »
