on raconte plus d'un conte étrange sur la communion entre l'homme et l'eau, et plus d'une histoire bizarre dans la sympathie entre l'être humain et la rivière...Voici un conte qui me fut envoyé par une inconnue et que j'ai réécrit avec ma mémoire et ma plume...

Félicien Troubleau, dès que bruissait le ventre blanc des flammes d'hirondelles, petit matin, se dirigeait vers le fleuve. L'oeil brillant, le pas léger, il tirait la chaîne de sa plate, levait l'ancre et poussait l'embarcation; il entrait dans le courant .Une main rivée au plat-bord, ballotté et dansant, il filait au gré de l'eau mouvante dans le velouté de l'aube sur sa couche de soie somptueuse.De mémoire de grand-père, on n'avait jamais vu Félicien sans sa barque sur les chemins secrets du fleuve, chaque fois plus loin; on n'aurait pu dire avec certitude qui de notre bonhomme ou de sa barque guidait l'autre. Son grand bonheur était de se faire arbre chablis, de flotter immobile, grisé par les frissons des saulaies et le murmure gravillon des remous, son grand bonheur était d'attendre les oiseaux.... et ils approchaient bientôt en longues glissades prudentes, au-dessus de lui: leurs cris? Il les connaissait tous! Les "piou piou" des gravelots, l'éclat grave des hérons cendrés, la vigile des sternes qui alarmait à l'entrée de leur territoire avec des "kirri-kirri "suraigus...Tous ,ils finissaient par se poser dans le bateau, attirés par les petits poissons vif-argent qui étoilaient l'eau de cette grande Côme improvisée! Alors Félicien se faisait plus immobile encore. Un matin, à son grand émoi, (ô, il avait tant pensé à ce moment-là) un martin-pêcheur vint se poser sur lui : cette fois, il avait réussi, il était accepté, eau et bois, sable et vent à l'image de son univers. Retenant son souffle, il fixait le petit oiseau, tout palpitant de lumière, solitaire aux plumes de toile cirée, lui dont si souvent seul un sifflement bref signalait la présence. Ivre de joie, la gorge serrée, Félicien se sentait pris d'une sorte de torpeur, son corps noueux, ligneux, le soulevait, l'emportait. Le lendemain les pêcheurs ramenèrent un bateau vide, que tout le monde connaissait bien, un bateau vide auquel était amarrée une barque plus petite, faite du bois le plus étrange qu'on n'ait jamais trouvé. Personne ne revit Félicien Troubleau, alors que les habitants du village sentant on ne sait quoi d'extraordinaire, ancrèrent les deux barques à la tête de l'île, là où viennent tant d'oiseaux, et ils n'y touchèrent PLUS.







