Ça fait un moment que je ne vous ai pas mis une petite nouvelle. Voici une petite histoire absurde.
Le dimanche j'aime bien partir à la campagne. La voie ferrée qui relie Bellevaudan à Val le Chatel est des plus tranquilles. Et puis on y trouve encore des fanfrelons, juste après le Bois du Clos Fleury. Chaque fois j'en écrase au moins une demi douzaine. J'aime bien. Ça fait de gros splash et de larges taches grises à pois jaune sur les travées et le machefer entre les rails. Je trouve ça très décoratif.
Mariane, ça ne lui plait pas trop. Elle trouve que ça salit la draisine et que c'est dégueulasse, par-dessus le marché. Il faut reconnaître que la purée de fanfrelons ça a vraiment une apparence et une consistance peu ragoûtante.
Les enfants ça les amuse. Ils attendent toujours avec impatience qu'un fanfrelon ou, de préférence, une famille fanfrelon s'aventure sur les rails.
- Ecrase les, s'écrie Emilie, dès que le cas se présente.
- Plus vite, conseille Caroline.
- Fanfrelons, pan, pan, chante Maurice, le plus jeune.
Moi, je fonce.
Alors je fais marche arrière pour poursuivre et écraser celui qui a échappé au massacre. Pas de pitié pour les fanfrelons ! comme dit une chanson du top 50. D'ailleurs, à part se faire écraser, un fanfrelon ça ne sert strictement à rien. A tel point qu'on peut se demander pourquoi Noé en a sauvé un couple dans son arche.
Pour les curieux précisons que les fanfrelons se présentent comme des grosses bulles à roulettes. A l'intérieur il n'y a que du vide et leur peau grise est couverte de pois jaunes comme vous l'aurez sans doute déjà compris. Une fois par an, des gardes champêtres, ayant reçu une formation adéquate, remontent la petite clé en fer blanc cachée dans leur pelage, pour les maintenir en vie, ou du moins dans leur semblant de vie mécanique.
Parfois les trafiquants volent les défenses des bêtes mortes. Les Fanfrelons possèdent six défenses au dessus d'un semblant de museau. Elles n'ont aucune valeur en elles-mêmes. Les trafiquants les réduisent en poudres de diverses couleurs qu'ils revendent au marché noir. Poudre d'escampette, poudre aux zieux, poudre de perlimpinpin, poudre noire, poudre de lune, on en trouve de toutes sortes. Ces trafiquants savent vraiment y faire. Moi j'ai bien essayé une fois mais je n'ai obtenu que de la poudre cracra, comme dit Mariane.
Mais je respecte trop les fanfrelons splashés pour voler leurs défenses. N'était-ce pas John Wayne, qui remarquai avec juste raison : « Un bon fanfrelon est un franfelon mort, donc paix à son âme et à ses défenses ».
Laissons les donc courir tranquillement sur leurs roulettes dans le Paradis des fanfrelons. Leur vie est si peux intéressante ! Juste un grand splash, en somme ! Car il faut bien dire que la vie des fanfrelons ne prend tout son sens qu'au moment précis où les butoirs de la draisine les heurtent pour les réduire en bouillie. C'est-à-dire dans leur dernier instant.
Mais quelle fin ! Quelle apothéose !
Markus Leicht







