Normalement l'accès du palais est interdit aux plus de 13 ans. Mais ma fausse carte d'identité ne me donne pas plus de douze ans et demi. Bien sûr, au début les gardiens étaient un peu surpris en m'apercevant, et chaque fois on me demandait de montrer un document attestant de mon âge. Maintenant ils se sont fait à ma tête. A part quelques-uns qui me regardent toujours bizarrement. Qui se demandent comment cela se fait-il que mon âge n'évolue pas depuis la première fois que j'ai mis les pieds dans ce palais des merveilles, il y a cinq ans. Mais personne n'ose se plaindre. Alors je continue de venir.
Le palais des animaux magiques ne ressemble à aucun autre. Il est grand. Très grand. Parfois je me demande comment on ne déplore pas plus de disparitions d'enfants au sein de cet univers étranges de couloirs labyrinthiques et de grands escaliers. Au coeur de cette jungle de pièces qui se succèdent à l'infini et de salles étranges qui, selon d'habiles mécanismes, basculent sur elles-mêmes. Le plancher prenant soudain la place du plafond et vice versa.
Les premières fois que je suis venu en ces lieux, tous les vingt pas je traçais discrètement de petites croix sur les murs, avec un vieux crayon à papier, pour être sûr de retrouver mon chemin. Elles sont toujours là. En dehors de moi personne ne les remarque tant elles sont discrètes.
La presse n'en parle jamais mais je suis certain que chaque année plusieurs dizaines d'enfants se perdent dans ce palais et ne réapparaissent jamais. C'est ainsi que je me souviens encore de certains enfants, Carole, Mathieu, Flora, que du jour au lendemain on ne revit jamais plus, bien que coutumier du lieu. Et moi-même, plusieurs fois, je ne dus qu'à la présence de mes petites croix de pouvoir rejoindre la sortie. Car, dès que vous vous aventurez trop loin dans ces salles vous ne trouvez plus le moindre gardien pour vous guider. Comme si eux même avaient peur de plus pouvoir retrouver la sortie.
Tous les animaux magiques sont réunis dans ce palais. Certains sont vivants. D'autres sont momifiés pour l'éternité. Le grand dragon, lui est bien vivant. Plusieurs fois j'ai failli finir grillé, pour l'avoir déranger dans son sommeil. Heureusement il est trop grand pour passer d'une salle à l'autre. Lorsqu'on l'a enfermé ici ce n'était encore qu'un bébé dragon. Mais maintenant, vu sa taille, il ne sortira plus jamais de cette prison qui recèle tant de merveilles.
J'aime bien le phoenix et la licorne. Et le minotaure aussi. Mais ils sont devenus trop communs aujourd'hui tant la littérature et le cinéma s'en sont emparés. Le chat Murr et le chat de Cheshire m'intéressent bien davantage. Toujours plongés dans de déconcertants dialogues auxquels parfois j'essaie de participer. Plusieurs fois le chat Murr a voulu s'emparer de mon âme d'enfant, mais l'adulte que je suis a toujours su déjouer les pièges qu'il ne cesse de me tendre lors de nos joutes verbales.
De toutes les créatures qui vivent dans le palais il n'y a que le roi des singes que je n'apprécie pas vraiment. Il passe son temps à faire de mauvaises farces aux enfants. Curieusement il se méfie de moi. Je crois qu'il a deviné que je ne suis pas réellement un enfant.
Dans un aquarium géant on peut voir tritons et sirènes, ainsi que la baleine qui avala Jonas… Plus loin, dans une de ces salles où personne ne s'aventure à part moi, il m'arrive de croiser un hippogriffe ou une de ces femmes changées en renard des contes japonais.
Oui, ils sont tous là. Certains que je n'ai pas encore rencontrés. Mais je sais qu'un jour je croiserais ces bêtes merveilleuses que j'ai toujours rêvé de voir. Le sphinx, l'Hydre de Lerne, le lapin blanc toujours pressé, le lion poltron du pays d'Oz, et bien d'autres encore. Quelque part au détour d'un couloir ou d'une pièce encore inexplorée ils m'attendent. Quelque part dans ce palais des animaux magiques où j'ai toujours douze ans et demi...
Markus Leicht







