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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, chaque jour à huit heures, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ours, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Rencart : A Porto Vecchio le 21 pour le solstice et NDC
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Publié le 25 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
- J’avais déjà presque cinquante ans ! Imaginez le temps que j’ai perdu à ne pas savoir qu’il passait ! C’est la raison pour laquelle je rattrape aujourd’hui le temps en ne le perdant plus et en le regardant passer… J’avais donc cinquante ans et j’étais très amoureux d’une femme avec laquelle je devais passer un week-end dans une petite auberge en Haute-Savoie. Elle était arrivée avant moi et j’étais dans ma voiture, roulant gaiement pour la rejoindre. C’était un vendredi soir et il faisait nuit. Lorsque j’arrivai presque à destination, j’aperçus dans la vallée les lumières du village qui allait nous accueillir. Je fus soudain saisi par l’émotion et je ne pus résister à l’étrange besoin d’arrêter ma voiture sur le bord de la route. Et j’ai regardé, l’une après l’autre, les lumières qui clignaient. Evidemment, elles m’ont fait penser à des étoiles… C’est à cet instant-là que j’ai réalisé que l’une de ces lumières m’attendait et qu’elle n’était allumée que pour moi. Dans son scintillement inconscient, elle brillait dans l’attente de deux êtres qui s’aiment et qui vont se retrouver. J’ai alors arrêté le temps -« mon » temps- et je l’ai écouté me dire que cette minute était d’une intensité incroyable. J’ai vécu cette minute pour m’en souvenir et là, lorsque je vous la raconte, j’ai cinquante ans et je suis fou amoureux d’une jeune femme qui m’attend dans une auberge.
Rodolphe se tut. Son regard était ailleurs, plongé au creux d’une vallée savoyarde. La femme au chapeau rouge l’accompagna religieusement dans son silence. Le souvenir de Rodolphe bondissait dans sa tête. Reconstitué d’avoir été raconté, il resurgissait, intact et émouvant. La dame au chapeau rouge s’empara alors de l’appareil photo et à son tour, il fut ébloui par la lumière aveuglante du flash.
Satisfaite, elle reposa l’appareil et s’enquit :
- Qu’allez-vous écrire sous cette photo ? Après un long moment de réflexion, il répondit :
- « Moi, Rodolphe, surpris par une dame au chapeau rouge, j’ai rangé précipitamment mon souvenir. Ce dernier se rassembla et retourna sagement à sa place ».

                                              --------
 

Je suis la dame au chapeau rouge. J’ai souvent revu Rodolphe. Il avait cette philosophie de la vie de ne jamais prévoir -ou si peu-, d'écouter parler les instants et d'y revenir ensuite pour être sûr que j'avais moi aussi su les écouter et si j'avais entendu les mêmes choses que lui. Il tenait toujours à me faire partager ses sensations de l'instant. Suspendre le temps pour le regarder s’égrener... Parenthèses d'or...
 


FIN

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 24 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
- Je peux m’asseoir ?
- Vous l’êtes…
- C’est une lettre d’amour ?
Intriguée, elle l’observa longuement en silence. Il laissa patiemment aux yeux gris le temps nécessaire à se rassurer.
- C’est une lettre de mon amie d’enfance, répondit-elle soudain. Une vieille lettre qu’elle m’avait écrite avant de mourir et que je viens de retrouver entre les pages d’un livre. Elle dormait là depuis presque trente ans.
Il prit la dame en photo. Eblouie par le flash, elle cligna des yeux plusieurs fois.
- Vous auriez pu me prévenir !
- Surtout pas. Vous n’auriez plus pensé qu’à l’image que j’allais fixer… Là, vous pensiez à votre amie. Elle était vivante et vous écrivait une lettre. Sous cette photo, je crois que j’écrirai « lorsque le gris morose caché sous un chapeau est rattrapé par le bleu, pureté du jour heureux ». Vous vous souveniez de cette lettre avant de la retrouver par hasard ?
- Vaguement.
- C’est terrible ce que vous dîtes… Vous faisiez donc partie de ceux qui courent après le temps et en oublient de s'arrêter sur l'instant du moment.
- J’étais jeune… A cet âge, on extrapole sur l'avenir et on glisse sur le présent. Vous n’étiez pas ainsi vous aussi ?
- Hélas ! A trop vouloir prévoir, on néglige l’instant et on altère nos souvenirs. Pourquoi chercher à savoir absolument de quoi demain pourra être fait alors qu'aujourd'hui n'est pas terminé ?
- Dans sa lettre, mon amie se savait très malade et me disait « je t’aime ». Je n’ai pas été capable de m’imprégner de ses mots et d’écouter leur tendresse. J’ai juste pensé « elle va mourir et je n’aurai plus d’amie ».
Ses yeux gris culpabilisèrent et se brouillèrent d’émotion. Rodolphe, touché, lui tapota la main dans un geste fraternel et solidaire.
- J’ai compris qu’il nous fallait savoir arrêter le cours du temps, alors que j’étais très amoureux, avoua-t-il en baissant le ton. Je peux vous le raconter ?
- Oui… 


(A suivre)

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 23 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Rodolphe ajouta calmement :
- Merci mon ami. Je peux à présent prendre congé. Quand je serai parti, continuez à penser à vos pieds. Demandez-vous pourquoi ils sont là, aujourd’hui et à cet endroit. Puis, fermez les yeux et imprégnez vous de cette sensation merveilleuse qu’est l’attente d’un rendez-vous galant. Il vous faudra vous en souvenir quand vous serez… vieux et con !

Il le salua d’un signe de tête et s’éloigna en sifflotant. L’inconnu ne le vit pas se cacher non loin de là et baissa pour la troisième fois son nez vers ses souliers, le sourcil songeur et le visage figé. Il ne vit pas non plus Rodolphe le prendre en photo. Il ne saura pas non plus que le soir même, sous cette image volée, il écrira de sa petite écriture serrée : « Un moment qui se fond et s’enchaîne. Ne le laisse pas fondre sans le regarder pour ne pas qu’il disparaisse sans avoir existé ».

Notre chasseur de temps continua de vadrouiller. La matinée était ensoleillée et le bleu du ciel l’incita à chantonner : «
Le soleil a rendez-vous avec la lune mais la lune n'est pas là et le soleil l'attend, ici-bas souvent chacun pour sa chacune, chacun doit en faire autant… ». Il s’interrompit et esquissa un petit pas de danse en se plantant, droit comme un « i », devant une femme d’âge mûr coiffée d’un petit chapeau rouge enfoncé sur le crâne, assise à la terrasse d’un café. Absorbée par la lecture de ce qui ressemblait à une lettre, elle tournait son café d’un geste absent. Elle ne le remarqua même pas.
- Arrêt sur image ! Claironna-t-il.
Elle sursauta et se redressa, interloquée, pour le dévisager.
- Votre chapeau vous va bien mais il cache vos yeux. Vous n’aimez pas vos yeux ?
Elle posa la feuille aux plis marqués et cessa de tourner inutilement la cuillère dans la petite tasse verte. Rodolphe affichait un large sourire bienveillant.
- Vous n’aimez pas vos yeux ? Répéta-t-il.
Quoique décontenancée par cette incursion brutale, elle lui sourit à son tour :
- Et cela changera quoi à votre vie si je réponds à votre question ?
- A ma vie ? Probablement rien… Mais à cette minute qui passe, cela changera tout ! Je suis tempographe. Je photographie l’instant, le palpe et le touche de mon objectif. Et si l’instant me répond, je suis heureux.
- Je suis un instant ?
- Enlevez votre chapeau.
- Mes yeux sont ce qu’ils sont. Ils ont vu, ils verront encore mais n’ont plus rien à prouver. J’ai passé soixante ans, je ne les cache pas, je les repose.
Elle enleva son chapeau et lui jeta son regard gris en pâture.Rodolphe tira une chaise à lui et s’y installa, face à elle.


(A suivre)

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 22 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Il combattait le temps en figeant des secondes, petits éclats d’instants qu’il extirpait de l’oubli. Pied de nez à l’inexorabilité du temps. Il se disait tempographe et riait de la perplexité de ceux à qui il le balançait.
- Photographe, vous voulez dire ?
- Non, tempographe. Je fixe les images, je cherche les raisons pour lesquelles elles existent et lorsque je les ai trouvées, j’arrête le temps pour les regarder. Je farfouille dans le temps quoi ! Je suis farfouilleur de l’instant, si vous préférez !

Sa réponse accentuait l’étonnement des gens et il s’en amusait encore davantage.
 Rodolphe était un septuagénaire vif et enjoué. Ses longs cheveux d’argent ruisselaient sur ses épaules. Ses petits yeux noirs et rieurs incrustés gaiement sous son front dégarni donnait à son visage longiligne l’irrésistible envie de lui sourire. Il y a quelques années, il portait la barbe mais depuis, il l’avait abandonnée, décrétant qu’à soixante-dix ans, on n’avait plus aucune raison de se cacher. Il traînait à longueur de journée dans les rues de Paris, un appareil photo à la main, invariablement vêtu d’un jean « tuyau de poêle », d’une large chemise à carreaux par beau temps ou d’un long pull de laine par temps froid. Il flânait et interpellait des passants, des clients installés à la terrasse d’un café, des gens encastrés dans les files d’attente interminables des cinémas, des automobilistes cloués au rouge d’un feu, des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes.

Ce matin-là, il décida de rôder aux alentours de la Gare du Nord, son appareil photo prêt à bondir et la poche de son jean truffée de piles rechargeables.

Un homme adossé à la rambarde du métro « Blanche » attendait manifestement, un bouquet de fleurs à la main, l’arrivée d’un rendez-vous amoureux. Rodolphe s’approcha de lui et l’apostropha :
- Regardez vos pieds.
L’homme, surpris, baissa les yeux sur ses chaussures parfaitement cirées, puis n’y trouvant rien d’anormal, répondit avec agacement :
- Il est où le problème ?
- Un problème ? Oh ! Vous l’avez perdu il y a longtemps ce problème ? Répondit Rodolphe, faisant mine de chercher sur le sol.
- Vieux con, lança l’homme.
- Comme il vous plaira, mon ami. Pour vous être agréable, j’accepte d’être à la fois vieux et con. Ceci dit, vous avez peut-être raison ! Mais je vous demandais juste de regarder vos pieds. C’est très important.

Le type, pour se débarrasser de l’importun, jeta à nouveau un œil forcé sur ses chaussures puis relevant la tête, le planta d’un regard frisant la colère.  
 


(A suivre)

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 21 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Humeur : Souriante

- Bonjour Madame Tartarin ! Comment allez-vous ? Claironna l’épicière en apercevant la jeune femme qui rentrait dans le magasin, une laitue dans chaque main.

- On fait aller ! Mon mari a la grippe et comme tous les hommes, c’est un mauvais malade…

- Alors là, je ne vous le fais pas dire ! Ça fait 2,60 euros. Bon courage Madame Tartarin !

 

Madame Pignol attendait son tour, l’oreille attentive. Elle posa un paquet de spaghettis n° 7 et une boîte de sauce bolognaise sur le comptoir et dès que Madame Tartarin sortit, elle demanda à l’épicière :

- Y’a une épidémie de grippe ?

- J’en sais rien mais le mari de la dame d’avant vous l’a attrapée en tout cas. Peut-être qu’il a côtoyé des gens qui incubaient ! 5,45 euros. Merci Madame Pignol. Bon après-midi !

 

Madame Pignol quitta l’épicerie pour se rendre à la boulangerie mitoyenne.

- Bonjour Madame Pignol ! Une baguette comme d’habitude ?

- Oui, s’il vous plait. Vous savez qu’il y a une épidémie de grippe ?

- Oh non ! J’aurais dû me faire vacciner. Je le dis tous les ans mais…

Puis Madame Pignol baissant le ton :

- C’est Monsieur Tartarin qui a la grippe et l’épicière m’a dit qu’il l’avait eue à cause de ses fréquentations cubaines.

- Vous me rassurez Madame Pignol. 80 centimes. Madame Cruchon, une ficelle comme d’habitude ?

Madame Cruchon se planta devant la caisse enregistreuse dès que Madame Pignol eut libéré la place.

- Non, une baguette ! Ma fille vient dîner à la maison ce soir !

- Je suis contente pour vous ! Dîtes, vous savez qu’il y a une épidémie de grippe cubaine ?

- Nom de Dieu ! C’est grave ?

- Je n’en sais rien mais Monsieur Tartarin l’a attrapée.

- Il est allé à Cuba ?

- Oui, sûrement. 80 centimes.

- Quelle idée aussi d’aller s’exposer aux maladies étrangères…

 

Madame Pignol sortit d’un pas si rapide de la boulangerie qu’elle bouscula Madame Merlin qui arrivait en sens inverse.

- Oh pardon Madame Merlin !

- Y’a pas de mal Madame Pignol ! Quoi de neuf ?

- Figurez-vous que Monsieur Tartarin est allé à Cuba. Il a ramené une grave maladie de là-bas…

- Et Madame Tartarin ?

- Il parait qu’elle n’a rien. Je suppose que Monsieur Tartarin était parti sans elle… Forcément…

- Tous les mêmes ces hommes. Ça se soigne sa maladie ?

- On n’en sait rien…

 

Madame Merlin, fort contrariée, signifia son congé à Madame Pignol et rentra chez elle. Dans le hall de l’immeuble, elle croisa Madame Bichon.

- Madame Bichon, je viens d’apprendre une terrible nouvelle !

- Quoi ? Que se passe-t-il ?

- Monsieur Tartarin est allé à Cuba sans son épouse -ils avaient dû probablement se disputer- et voilà qu’à son retour, il est tombé gravement malade. Une maladie bizarre qu’il a contractée là-bas. Il va peut-être mourir.

- Comme c’est triste ! Madame Tarascon doit être aux quatre cents coups ! Répondit Madame Merlin avant de quitter l’immeuble.

 

Quand elle rencontra Madame Mouton au bout de la rue, elle se jeta littéralement sur elle.

- Madame Mouton ! C’est incroyable ! Je viens d’apprendre que Monsieur Tartarin est mourant ! Il a une maladie incurable…

- Oh ! Quelle tristesse ! Un si gentil garçon ! Il avait tout pour lui !

- Oui mais n’empêche qu’il était parti en vacances sans Madame Tartatin ! C’est dans un pays étranger qu’il a chopé la maladie.

- Ah ? Alors…

- Autant, il est déjà mort à l’heure qu’il est…

 

Madame Mouton s’empressa de sortir son téléphone de son sac à main et appela Madame Pernichon, sa voisine en vacances dont elle avait, en son absence, la charge de l’arrosage des plantes de l’appartement.

 

- Madame Pernichon ! Je vous appelle pour vous dire… Non, non… Vos plantes vont bien… Je devais vous tenir informée des nouvelles du quartier… Monsieur Tartarin est gravement malade… Il ne passera pas la journée…

 

Alors que Madame Pernichon rentrait de vacances le lendemain après-midi et que sa voiture stationnait devant l’immeuble afin de décharger ses valises, elle aperçut Madame Tartarin sur le trottoir d’en face. Elle traversa vivement la rue et se dirigea, la mine défaite, vers la jeune femme. Elle lui prit les deux mains et plongea son regard attristé dans le sien.

- Mes condoléances Madame Tartarin. Courage…

 

Copyright © 2008 Martine Rousset