Quand nous fûmes dégagés de notre carcan de ferraille brûlante, nous n’en fûmes pas libres pour autant. Encerclés de solides barrières de bois, nous étions enserrés de toute part. Une ronde d’hommes à cheval nous ceintura. Ils criaient et pointaient du doigt quelques-uns d’entre nous. Dont moi.
Mais que nous voulaient-ils ? Je me forçai à penser que bientôt ils nous relâcheraient, qu’ils ne voulaient que nous observer, admirer notre musculature, mesurer nos cornes ; écouter mes poèmes ? Les humains m’inquiètent tant que je ne les comprends pas. Et là, je ne les comprenais pas. Puis on nous laissa tranquille. Épuisé, je ne parvins même plus à penser un poème. Pourtant cela m’aurait détendu. Rien à faire, plus rien ne rimait. Rien ne rimait plus à rien. Mes jolis mots et mes strophes bucoliques restèrent suspendus au néant d’une nuit glauque et imprévue. Les humains nous avaient égarés. Les sauvages.
Le lendemain matin, cinq d’entre nous furent emmenés. Sans explication et sans ménagement. Comprendre, juste comprendre… On nous jeta sans précaution dans des boxes dont l’étroitesse nous étouffa. Même moi, Albert le poète, le pacifique, je fus submergé par une colère sans nom, provoquée par l’angoisse du manque d’air. Nous fulminions, soufflions, labourions le sol de nos sabots. Nos appels restèrent sourds. J’entendis une foule d’humains qui criaient et sifflaient. Je ne parvins pas à localiser d’où venaient ces voix, ni à entendre ce qu’elles disaient. Et brutalement, on ouvrit mon box. J’hésitai à en sortir, appréciant un instant si un quelconque danger pouvait exister. Je n’eus pas le temps de l’évaluer, je fus surpris par des coups violents sur les fesses. Des coups très violents. Surpris, je jetai les sabots en arrière dans une ruade de protection. Inutilement. Je sortis alors en trombe, dans l’espoir de pouvoir m’échapper. C’était un guet-apens. Je réalisai rapidement que le danger subsistait.
Hébété, planté au milieu d’une piste recouverte de sable, j’entrevis soudain un homme vêtu d’une sorte de peau de serpent ridicule. Je ne savais pas qu’un homme savait marcher. Je ne les avais vus que montés sur leurs chevaux andalous, bais ou gris pour la plupart. Un homme à pied… Ce doit être dangereux. L’homme se dandina, d’un pied sur l’autre, manifestement pour me provoquer. Il me menaça de ses armes étranges et terriblement effilées. Instinctivement, je fonçai vers lui ; j’allai l’exploser, l’atomiser, le pulvériser et je rentrerai chez moi dans ma broussaille. Il m’évita bizarrement dans un geste efféminé. Une clameur soudaine monta autour de moi. Fou de rage, je le chargeai à nouveau. Il m’agaçait le regard avec un tissu rouge virevoltant. Il m’évita encore ; seul le tissu me frôla le dos. Désemparé, je baissai pour la troisième fois la tête et courus vers lui, tremblant de colère. J’étais devenu haineux, sentiment étrange et nouveau. Une douleur vive et indescriptible m’envahit le dos. J’avais envie de pleurer, d’hurler mais un taureau, même poète, ne peut le faire. Je fus une seconde fois déchiré par une souffrance inouïe, sans nom. Je luttais péniblement. Mais pourquoi cette torture ? Dans quel dessein ? Mon incompréhension était totale. Je souffrais le martyr. Je chargeai à nouveau. En vain. L’homme affichait un rictus cruel et hargneux. « Par pitié, laissez-moi tranquille », essayai-je de crier. J’eus soudain l’idée de penser un poème, peut-être l’entendrait-il ? J’en ressortis un ancien du fond de ma mémoire de bovidé.
Rayon de soleil qui traînaille sur ma tête
Rai d’or qui m’effleure et que rien n’arrête
Ces deux vers me caressèrent le front, me rassurant l’espace d’une seconde, mais je ne me souvenais plus de la suite, la douleur l’avait annihilée, emmenée avec elle dans un vide dénué de sens.
Mais que nous voulaient-ils ? Je me forçai à penser que bientôt ils nous relâcheraient, qu’ils ne voulaient que nous observer, admirer notre musculature, mesurer nos cornes ; écouter mes poèmes ? Les humains m’inquiètent tant que je ne les comprends pas. Et là, je ne les comprenais pas.
Le lendemain matin, cinq d’entre nous furent emmenés. Sans explication et sans ménagement. Comprendre, juste comprendre… On nous jeta sans précaution dans des boxes dont l’étroitesse nous étouffa. Même moi, Albert le poète, le pacifique, je fus submergé par une colère sans nom, provoquée par l’angoisse du manque d’air. Nous fulminions, soufflions, labourions le sol de nos sabots. Nos appels restèrent sourds. J’entendis une foule d’humains qui criaient et sifflaient. Je ne parvins pas à localiser d’où venaient ces voix, ni à entendre ce qu’elles disaient.
Hébété, planté au milieu d’une piste recouverte de sable, j’entrevis soudain un homme vêtu d’une sorte de peau de serpent ridicule. Je ne savais pas qu’un homme savait marcher. Je ne les avais vus que montés sur leurs chevaux andalous, bais ou gris pour la plupart. Un homme à pied… Ce doit être dangereux. L’homme se dandina, d’un pied sur l’autre, manifestement pour me provoquer. Il me menaça de ses armes étranges et terriblement effilées. Instinctivement, je fonçai vers lui ; j’allai l’exploser, l’atomiser, le pulvériser et je rentrerai chez moi dans ma broussaille. Il m’évita bizarrement dans un geste efféminé. Une clameur soudaine monta autour de moi. Fou de rage, je le chargeai à nouveau. Il m’agaçait le regard avec un tissu rouge virevoltant. Il m’évita encore ; seul le tissu me frôla le dos. Désemparé, je baissai pour la troisième fois la tête et courus vers lui, tremblant de colère. J’étais devenu haineux, sentiment étrange et nouveau. Une douleur vive et indescriptible m’envahit le dos. J’avais envie de pleurer, d’hurler mais un taureau, même poète, ne peut le faire. Je fus une seconde fois déchiré par une souffrance inouïe, sans nom. Je luttais péniblement. Mais pourquoi cette torture ? Dans quel dessein ? Mon incompréhension était totale. Je souffrais le martyr. Je chargeai à nouveau. En vain. L’homme affichait un rictus cruel et hargneux. « Par pitié, laissez-moi tranquille », essayai-je de crier. J’eus soudain l’idée de penser un poème, peut-être l’entendrait-il ? J’en ressortis un ancien du fond de ma mémoire de bovidé.
Rayon de soleil qui traînaille sur ma tête
Ces deux vers me caressèrent le front, me rassurant l’espace d’une seconde, mais je ne me souvenais plus de la suite, la douleur l’avait annihilée, emmenée avec elle dans un vide dénué de sens.
(à suivre)








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