Gilbert Hanneton avait mal dormi. Il s’était réveillé plusieurs fois durant la nuit, alerté par des bruits qui lui parurent suffisamment inhabituels pour qu’il se lève. Des bruits en provenance de la rue, juste sous les fenêtres de son appartement au premier étage. Pourtant, il n’avait rien vu hormis, à une heure, un chat affairé près des poubelles, à une heure quarante-cinq, un couple qui passait en parlant fort, à trois heures vingt-cinq, le même chat accompagné cette fois-ci d’un congénère, à quatre heures cinquante, le voisin du dernier qui démarrait son véhicule et à six heures quinze, le camion des éboueurs.
Il était sept heures et il décida de jeter un œil à l’extérieur. Il descendit et fut rassuré. Sa voiture était sagement garée, la porte d’entrée n’avait pas été fracturée et sa boîte aux lettres était intacte. Seules quelques immondices éparpillées sur le trottoir témoignaient du passage de quelques félins affamés.
C’est vrai qu’il ne s’était jamais rien passé dans son quartier mais on ne sait jamais... Par les temps qui courent.... On ne peut plus faire confiance à personne… Il était en permanence sur le qui-vive et consignait consciencieusement tous les faits inaccoutumés sur un petit carnet. On pouvait y lire des numéros d’immatriculation, des heures, des descriptions de passants. Si un jour il se passait quelque chose, il aurait peut-être des éléments pour identifier les coupables. Coupables de quoi ? Il n’en savait encore rien. L’avenir le lui dirait probablement.
Lorsqu’il remonta chez lui, il croisa Hector Belin du troisième étage. Vieux garçon comme lui, Monsieur Belin vivait, également comme lui, depuis près de trente ans dans cet immeuble cossu de cette petite ville de province. Ils avaient été amis, s’étaient souhaité leurs anniversaires réciproques pendant plusieurs années successives, avaient souvent pris un café ensemble ou discuté dans les escaliers. Et puis, le temps avait passé. Il avait semblé à Gilbert qu’Hector était de plus en plus distant pour finalement être convaincu qu’à présent il le détestait.
- Salut Gilbert ! On te croise de plus en plus rarement dis-moi ! Tu vas bien ?
« Il me provoque » pensa-t-il avec hargne.
- Je suis très occupé. Bonne journée. Répondit-il en continuant à gravir les marches.
- Une journée de printemps qui s’annonce sous les meilleurs auspices ! Au fait, quel jour sommes-nous aujourd’hui ?
Gilbert s’arrêta sur la dernière marche, surpris par cette question inattendue.
- Euh… Dimanche, nous étions le 4. Bredouilla-t-il.
- Nous sommes donc le 8. Le 8 mai.
« Le 8 mai ! Mais c’est mon anniversaire ! Soixante ans tout rond aujourd’hui… Le traître ! Il fait exprès de me le rappeler uniquement parce qu’il a cinq ans de moins que moi. Je savais bien qu’il me haïssait… », se dit-il, agacé par cette humiliation. Volontairement, il décida de ne pas relever cet affront et s’inventa une raison afin de couper court à cette conversation :
- Je file. J’attends un coup de téléphone.
(à suivre)
Copyright © 2008 Martine Rousset








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