Une ligne droite, tracée il y a fort longtemps dans un cahier d’écolier, se trouvait bien quelconque. Elle se pensait fade, inutile, insignifiante, négligeable et s’ennuyait terriblement.
Un jour, elle prit tout son courage et s’en alla visiter le reste du cahier. Elle se balada de page en page, cachée entre les lignes, et admira les angles, les triangles, les cercles et surtout, découvrit les étoiles dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Elle envia au passage ses sœurs perpendiculaires lesquelles au moins connaissaient la rencontre, et même ses sœurs parallèles qui malgré tout, ce côtoyaient l’une et l’autre. Tous ceux-là avaient un but.
Quand notre pauvre ligne droite retourna sur sa page entre la morale et la frise, une larme minuscule glissa tout au long de son trait d’encre violette pour mourir en son extrémité.
« L’étoile ne se termine jamais », se dit-elle, « elle est gaie, riche, dynamique, surprenante. Mais comment a-t-elle fait pour être une étoile ? ». Elle se sentait tristement lisse et sans surprises. Totalement et désespérément rectiligne. Elle ne servait qu’à relier ou qu’à souligner un mot dont lui seul avait de l’importance. Elle était un accessoire. Accablée par le désespoir, elle songea un instant à en finir. En finir… Elle qui se terminait de toute façon d’un côté ou de l’autre, comment pouvait-elle s’y prendre pour finir avant que l’encre ne se soit arrêtée ? Elle était piégée… Elle n’avait plus qu’à attendre que le temps ne l’efface. Elle espéra néanmoins que cela ne la ferait pas souffrir. Elle craignait tant que la douleur ne tente sadiquement de la faire se tordre pendant son agonie alors qu’elle en était incapable.
Tendue, elle resta ainsi plusieurs jours immobile et raide, posée sur sa rayure Seyes, la morale suspendue au-dessus de sa tête telle une araignée à son fil et la frise aux arabesques insolentes sous elle. Elle tenta bien d’engager la conversation avec cette frise effrontément colorée et à la géométrie joliment compliquée mais celle-ci ne sembla pas l’entendre et en tout cas, ne lui répondit pas. La ligne droite n’insista pas et replongea dans son gouffre de solitude et de tristesse.
Puis soudain, après que plusieurs jours passèrent encore avec leur lot de platitude, elle réalisa que si elle avait bien vu un jour le mot « Morale du jour » au ciel de sa page, elle n’était jamais néanmoins allée au-delà. A force d’écouter le silence, elle s’en était fait un complice rassurant mais aujourd’hui, celui-ci semblait lui souffler un conseil qui résonna tout au long de son unique échine. Elle prit alors connaissance des trois-quarts de ligne dont l’absence de géométrie ne l’avait jamais intéressée jusqu’à présent.
« Qui a confiance en soi, conduit les autres ». (Horace)
Elle ricana devant tant d’absurdité. Conduire les autres où ? « Comme les morales sont insensées !» pensa-t-elle. Comment pouvait-elle avoir confiance en elle alors qu’elle se savait inutile ? A moins que… A moins que finalement elle chercha une utilité à être inutile ? Il est vrai qu’elle n’y avait jamais songé… Une lueur d’espoir traversa la ligne droite telle l’étincelle d’une mèche que l’on vient d’allumer.
C’est ainsi que la ligne droite sortit de son cahier d’écolier.
Elle avait compris que si elle n’existait pas, le triangle n’aurait pas d’angles et les angles seraient un point perdu dans le néant. Que sans elle, les étoiles n’auraient pas de branches et ne seraient plus des étoiles. Que les cercles ne pourraient plus contenir ni rayon, ni diamètre. Aujourd’hui, elle est une route, un chemin, une voie… Elle est celle sans laquelle les autres figures n’existeraient pas. Elle est un éternel commencement. Mais elle est aussi le pont tout droit qui permet d’accéder aux étoiles. Celle que tous empruntent pour aller vers l’ailleurs et à laquelle s’agrippent toutes les âmes fatiguées qui s’envolent pour rejoindre leur firmament d’étoiles aux branches innombrables.








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