Un homme maigrichon qui flottait dans sa blouse l’interrompit poliment :
- Professeur Yokotoha, puis-je me permettre ?
- Oui Professeur Yakayapuka ? Je vous en prie…
- Cette découverte pourrait être capitale en temps de guerre… Des soldats sans peur, prêts à tout, psychologiquement équilibrés par l’absence de peur, ne perdant pas leurs moyens… Non ?
- Des Bayard modernes ! Plaisanta Yokotoha. Bien entendu, il s’agit-là d’une formidable perspective.
- Oui mais après un conflit ? Pensez-vous que nous pourrions rendre la peur à nos soldats ?
- C’est une autre histoire… En revanche, il serait intéressant de savoir si nous parvenons à le faire avec M612. Nous trouverons bien quelques crédits afin de poursuivre cette expérience.
On rentra les deux souris dans leur cage, on discuta encore un peu, on prit quelques notes supplémentaires, puis tout le monde s’en alla en refermant la porte sur un silence rassurant.
- Zézette ? Chuchota Nénette à son amie qui refusait obstinément d’ouvrir les yeux. C’est fini ! Ils sont tous partis y compris le chat.
Zézette ouvrit prudemment l’œil gauche, le seul qui dépassait du réservoir d’eau contre lequel elle s’était à nouveau réfugiée. Elle resta quelques instant immobile, silencieuse, l’oreille attentive, le souffle suspendu, puis elle convint que Nénette disait vrai. Elle se détendit enfin.
Nénette, compatissante, attendit patiemment que sa compagne reprenne confiance.
- Dis, t’as eu une sacrée frousse ! Allez, on oublie. Et puis, on se demandait à quoi ressemblait un chat, eh bien maintenant, on le sait.
Plus personne ne se préoccupa de nos deux protagonistes pendant de longues semaines. Zézette, même si elle n’avait pas complètement oublié sa mésaventure, la rangea dans un coin de sa mémoire.
Puis un jour, un mardi je crois, on s’intéressa à nouveau à leur cage mais cette fois-ci, seule Nénette en fut sortie. C’est ce mardi-là que l’enfer commença pour M612… On la mit chaque jour en présence de Pompon, toujours aussi gras et lymphatique. A chaque rencontre, on infligea à la petite souris une décharge électrique à l’instant où le chat rentrait dans le laboratoire, sous le bras aux bourrelets dégoulinants de Mademoiselle Planchon. Nénette se tordit à chaque fois de douleur, s’évanouissant même parfois. Cela dura longtemps, très longtemps. Cela dura en fait jusqu’à ce que Nénette se mette à avoir peur… Peur de la douleur déclenchée par la présence du félin…
Yokotoha avait brillamment réussi la suite de son expérience. Le budget qu’on lui avait alloué avait été justifié.
Nénette mourut le jour où on lui administra la dernière décharge électrique juste « pour être sûr ». Elle était morte pour l’humanité comme les autres.
Zézette ne lui survécut que quelques jours. On l’avait associée à une nouvelle expérience à laquelle elle ne résista pas. Morte pour l’humanité elle aussi.
Des Zézette et des Nénette, il en faut. Il ne reste plus qu’à espérer que l’humanité soit suffisamment sage et raisonnable pour que Zézette et Nénette ne soient pas mortes pour rien…
FIN








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