Nina émergeait d’un divorce tranquille comme il en existe parfois. L’une de ces séparations sans plus de heurts que quelques tensions passagères quand il faut parler d’argent et de partage. Certains divisent les petites cuillères et les assiettes, eux non. Elle en conservait la demi-propriété d’une maison qu’elle habitait seule, dans le Languedoc à deux pas de la mer, et une énergie incroyable. Enragée de vie, libre et heureuse de l’être, elle avançait sur sa nouvelle route d’un pas léger mais assuré.
Nina était une quadragénaire plutôt fluette d’après ses amis, maigrichonne aux yeux de sa mère et menue selon elle-même. Les cheveux châtains très courts et très raides, un petit visage aux traits volontaires, des yeux pétillants, une bouche éternellement amusée, elle n’était ni jolie, ni laide. Elle aimait à se perdre dans des pantalons et des chandails trop grands ce qui lui avait valu le surnom de « Shar Peï ».
Entre son job d’illustratrice de livres pour enfants et sa passion pour la peinture, elle intercalait entre ses couleurs quelques amants qui possédaient tous un point commun : la rapidité avec laquelle ils traversaient sa palette. Elle rêvait de subtilité, de délicatesse, d’attention, d’humour, d’inattendu, de richesse d’âme… Tout ceci réuni en un seul homme… « Impossible, disait-elle, il m’en faudrait plusieurs pour tout réunir ! ».
Elle se qualifiait fièrement d’électron libre et plaignait à haute voix ses amies en ménage qu’elle appelait en riant ses « électrostatiques ». Celles-ci riaient jaune mais le fait qu’elles associaient involontairement une couleur à leur rire plaisait à Nina. Vert de peur, rouge de honte, noir de monde, couleurs complémentaires de l’image.
Elle affectionnait la fraîcheur des nouvelles rencontres même si elles aboutissent la plupart du temps à l’ennui, voire à la déception. Elle exultait lorsqu’elle gravissait l’escalier invisible qui la menait vers l’inconnu, excitée par le fébrile espoir d’être surprise. Curieuse de tout, elle n’excluait rien ni personne. Elle jouait volontiers au jeu que la vie lui proposait et ouvrait grand ses yeux et ses oreilles sur toute chose.
Elle aimait tout particulièrement Charles Baudelaire, le fondant au chocolat, Björk, Victor Hugo, Boule et Bill, Jacques Prévert, le bleu, Tommy des Who, Jacques Brel, la glycine, l’adagio d’Albinoni, Platon et Pluto. Avec un récent coup de cœur pour Le Chat de Philippe Gelück dont le « celui qui pète plus haut que son cul se met son suppositoire dans la nuque » l’avait fait hurler de rire. Eclectique Nina.
En ce matin de début octobre, le ciel bas et lourd étalait ses nuances de gris. Nina, d’humeur légère, renonça aux tâches ménagères programmées pour la semaine précédente et reportées nonchalamment à cette semaine. Elle prit son bloc à dessins, ses crayons de couleurs, une petite bouteille d’eau minérale, passa avec insolence devant son aspirateur et sortit de chez elle. Au volant de sa vieille 4 L blanche, elle roula un moment au hasard jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à prendre la direction de la mer toute proche.
Installée en tailleur sur la plage déserte, son bloc sur le genou gauche, ses pastels plantés la mine en l’air dans le sable, elle cherchait dans le reflet des nuages sur l’eau l’inspiration d’une illustration pour « Du rififi chez le rat Fafa » qu’une maison d’édition venait de lui commander dans l’urgence. Bien que le ciel lui renvoya quelques nuances de gris proches de celles du rat, sa page restait blanche et sa tête, vide mais vagabonde. Machinalement, elle attrapa sa petite bouteille d’eau, la but d’un trait puis la tritura de ses doigts absents. Elle en arracha ensuite consciencieusement l’étiquette. Alors qu’elle raclait de son ongle la colle récalcitrante sur le plastique, une idée lui traversa l’esprit.
Une idée totalement inutile. Donc, une idée qui lui plut.
Elle se saisit de son crayon rouge et écrivit sur la première page de son bloc : « Grain de sel cherche grain de sable. Grain de folie également accepté. 3 octobre. Nina, boîte postale n° 12, Sète ».
Elle déchira le coin de la feuille où elle avait écrit, le roula, l’enveloppa dans un morceau de cellophane arraché à l’emballage de son bloc qui traînait encore au fond de son sac, projeta au passage un rangement de ce dernier pour la semaine suivante et jeta le cylindre ainsi obtenu dans la bouteille vide. Une fois le bouchon solidement vissé, elle ramassa à la hâte son petit matériel qu’elle lança en vrac dans son sac, grimpa dans sa 4 L et fila vers le port de pêche où elle connaissait un certain Victor qui avait un jour accepté de se laisser croquer (dessiné et non consommé…) avec son bateau par Nina pour les besoins de l’illustration d’une version pour enfants de « Le vieil homme et la mer ». Victor, pêcheur en Méditerranée, fit office de Santiago, pêcheur dans la mer des Caraïbes.
Le vieil homme, maigre et desséché par le soleil et les embruns marins, reconnut immédiatement la jeune femme alors qu’elle s’approchait de son point d’attache. De son accent chantant du sud de la France, sans cesser l'inspection de son filet de pêche étalé sur le pont de son bateau, il s’écria :
- Mademoiselle Nina ! Quel bon vent vous amène ?
- Bonjour Monsieur Victor. La pêche a été bonne ?
- Rien du tout ! Je crois bien que je vais m’en aller plutôt pêcher devant l’Eternel !
Nina rit de bon cœur.
- Je peux vous demander un tout petit service ? Oh, pas grand-chose…
- Eh bé, si je peux vous aider !
Elle extirpa la bouteille du fouillis de son sac, se plaça au bord du quai et la lui tendit.
- Pourriez-vous jeter ça par-dessus bord lorsque vous serez en mer ?
Victor parut surpris mais il attrapa la bouteille sans poser de questions. Nina était à ses yeux une artiste. On ne pose pas de question à un artiste puisqu’on ne comprendra de toute façon pas sa réponse.
- D’accord petite demoiselle ! Ce sera fait !
Nina était une quadragénaire plutôt fluette d’après ses amis, maigrichonne aux yeux de sa mère et menue selon elle-même. Les cheveux châtains très courts et très raides, un petit visage aux traits volontaires, des yeux pétillants, une bouche éternellement amusée, elle n’était ni jolie, ni laide. Elle aimait à se perdre dans des pantalons et des chandails trop grands ce qui lui avait valu le surnom de « Shar Peï ».
Entre son job d’illustratrice de livres pour enfants et sa passion pour la peinture, elle intercalait entre ses couleurs quelques amants qui possédaient tous un point commun : la rapidité avec laquelle ils traversaient sa palette. Elle rêvait de subtilité, de délicatesse, d’attention, d’humour, d’inattendu, de richesse d’âme… Tout ceci réuni en un seul homme… « Impossible, disait-elle, il m’en faudrait plusieurs pour tout réunir ! ».
Elle se qualifiait fièrement d’électron libre et plaignait à haute voix ses amies en ménage qu’elle appelait en riant ses « électrostatiques ». Celles-ci riaient jaune mais le fait qu’elles associaient involontairement une couleur à leur rire plaisait à Nina. Vert de peur, rouge de honte, noir de monde, couleurs complémentaires de l’image.
Elle affectionnait la fraîcheur des nouvelles rencontres même si elles aboutissent la plupart du temps à l’ennui, voire à la déception. Elle exultait lorsqu’elle gravissait l’escalier invisible qui la menait vers l’inconnu, excitée par le fébrile espoir d’être surprise. Curieuse de tout, elle n’excluait rien ni personne. Elle jouait volontiers au jeu que la vie lui proposait et ouvrait grand ses yeux et ses oreilles sur toute chose.
Elle aimait tout particulièrement Charles Baudelaire, le fondant au chocolat, Björk, Victor Hugo, Boule et Bill, Jacques Prévert, le bleu, Tommy des Who, Jacques Brel, la glycine, l’adagio d’Albinoni, Platon et Pluto. Avec un récent coup de cœur pour Le Chat de Philippe Gelück dont le « celui qui pète plus haut que son cul se met son suppositoire dans la nuque » l’avait fait hurler de rire. Eclectique Nina.
En ce matin de début octobre, le ciel bas et lourd étalait ses nuances de gris. Nina, d’humeur légère, renonça aux tâches ménagères programmées pour la semaine précédente et reportées nonchalamment à cette semaine. Elle prit son bloc à dessins, ses crayons de couleurs, une petite bouteille d’eau minérale, passa avec insolence devant son aspirateur et sortit de chez elle. Au volant de sa vieille 4 L blanche, elle roula un moment au hasard jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à prendre la direction de la mer toute proche.
Installée en tailleur sur la plage déserte, son bloc sur le genou gauche, ses pastels plantés la mine en l’air dans le sable, elle cherchait dans le reflet des nuages sur l’eau l’inspiration d’une illustration pour « Du rififi chez le rat Fafa » qu’une maison d’édition venait de lui commander dans l’urgence. Bien que le ciel lui renvoya quelques nuances de gris proches de celles du rat, sa page restait blanche et sa tête, vide mais vagabonde. Machinalement, elle attrapa sa petite bouteille d’eau, la but d’un trait puis la tritura de ses doigts absents. Elle en arracha ensuite consciencieusement l’étiquette. Alors qu’elle raclait de son ongle la colle récalcitrante sur le plastique, une idée lui traversa l’esprit.
Une idée totalement inutile. Donc, une idée qui lui plut.
Elle se saisit de son crayon rouge et écrivit sur la première page de son bloc : « Grain de sel cherche grain de sable. Grain de folie également accepté. 3 octobre. Nina, boîte postale n° 12, Sète ».
Elle déchira le coin de la feuille où elle avait écrit, le roula, l’enveloppa dans un morceau de cellophane arraché à l’emballage de son bloc qui traînait encore au fond de son sac, projeta au passage un rangement de ce dernier pour la semaine suivante et jeta le cylindre ainsi obtenu dans la bouteille vide. Une fois le bouchon solidement vissé, elle ramassa à la hâte son petit matériel qu’elle lança en vrac dans son sac, grimpa dans sa 4 L et fila vers le port de pêche où elle connaissait un certain Victor qui avait un jour accepté de se laisser croquer (dessiné et non consommé…) avec son bateau par Nina pour les besoins de l’illustration d’une version pour enfants de « Le vieil homme et la mer ». Victor, pêcheur en Méditerranée, fit office de Santiago, pêcheur dans la mer des Caraïbes.
Le vieil homme, maigre et desséché par le soleil et les embruns marins, reconnut immédiatement la jeune femme alors qu’elle s’approchait de son point d’attache. De son accent chantant du sud de la France, sans cesser l'inspection de son filet de pêche étalé sur le pont de son bateau, il s’écria :
- Mademoiselle Nina ! Quel bon vent vous amène ?
- Bonjour Monsieur Victor. La pêche a été bonne ?
- Rien du tout ! Je crois bien que je vais m’en aller plutôt pêcher devant l’Eternel !
Nina rit de bon cœur.
- Je peux vous demander un tout petit service ? Oh, pas grand-chose…
- Eh bé, si je peux vous aider !
Elle extirpa la bouteille du fouillis de son sac, se plaça au bord du quai et la lui tendit.
- Pourriez-vous jeter ça par-dessus bord lorsque vous serez en mer ?
Victor parut surpris mais il attrapa la bouteille sans poser de questions. Nina était à ses yeux une artiste. On ne pose pas de question à un artiste puisqu’on ne comprendra de toute façon pas sa réponse.
- D’accord petite demoiselle ! Ce sera fait !
Elle n’en doutait pas.
(A demain si vous le voulez bien)







