Lazare, la cinquantaine heureuse et épanouie, était ce que l’on appelle vulgairement un « joyeux fêtard ». Issu d'une vieille famille d'origine normande, il était cependant natif de Nice et y vivait toujours aujourd’hui.
Ce grand homme brun et gracieux avait une allure si séduisante et un tel bagout, qu’hormis une collection de cocktails dont il taisait jalousement les recettes, il entretenait également une vaste collection de représentantes de la gente féminine. Il se vantait néanmoins de n’avoir jamais « largué » une femme puisque par élégance, il s’était toujours arrangé pour qu’elles conviennent elles-mêmes qu’il n’était fait pour aucune d’entre elles. Tout un art…
Ses amis le surnommaient Chiwawa. C’était le nom de l’un de ses cocktails dont se souvenaient forcément tous ceux qui l’avaient un jour goûté tant il décoiffait.
- Petits joueurs s’abstenir ! S’écriait-il, hilare, tout en versant l’armagnac dans les verres.
Il les faisait ensuite chauffer puis les flambait en maintenant une fourchette avec du sucre au-dessus des flammes. Lorsque le sucre avait fondu, il faisait tremper les doigts de ses invités dans le verre encore embrasé et leur demandait de les porter directement à leurs lèvres. Puis, une fois la flamme étouffée par une assiette, il les faisait se pencher pour inspirer les vapeurs… Ceux qui connaissaient déjà le chiwawa de Lazare en riaient d’avance. Les autres riaient bêtement. Quant à Lazare, sa fourchette à la main, il en pleurait de rire.
Il se disait consultant et s’amusait à ne jamais répondre à la sempiternelle question : « consultant en quoi ? » en se contentant d’un facétieux « je consulte… de ci, de là… ». Rares étaient ceux qui savaient qu’en réalité il était conseil littéraire et travaillait chez lui.
Divorcé depuis plusieurs années, ses deux enfants, un garçon et une fille, vivaient chez son ex-épouse. Il était très proche d’eux malgré une tension avec leur mère que le temps avait accrue par erreur. Avec le temps… Non, pas toujours.
Rêveur, il se démenait entre réalité et espoir, glissant avec fatalisme sur l’une et se propulsant avec frénésie vers l’autre.
Il adorait les Pink Floyd mais ne les écoutait plus depuis qu’il n’avait plus de tourne-disque pour y passer ses vieux 33 tours, pratiquait la sieste tous les après-midi, refusait de tomber amoureux parce qu’il ne voulait plus souffrir, s’abrutissait d’émissions de télévision pour faire passer le temps à perdre, prétendait que son chat était un poète, ne jouait aux cartes que si c’était au strip poker, allumait sa cheminée en plein mois d’août juste pour la regarder flamber, s’émouvait lorsque la pluie tombait sur les roux et les orangés de l’automne, prenait toutes ses décisions importantes seul au volant de sa voiture, fumait beaucoup, manipulait la langue française avec finesse, se passionnait pour l’essence des êtres et vouait un culte à Claude Nougaro dont le « Je voudrais savoir si l'homme a raison ou pas » dans Paris Mai était devenue sa devise.
Il venait de passer une année qu’il jugeait inintéressante et s’ennuyait chez lui.
A peine levé, il ouvrit les grands volets de la baie vitrée de son salon. Il cligna des yeux, surpris par l’ardeur matinale des rayons de cet étonnant soleil de mai. Il jeta un œil sur la pendule. Sept heures trente. Il se prépara un thé et s’installa dans son fauteuil près de la fenêtre. Il savoura le liquide chaud à petites gorgées tout en trempant un gâteau sec dans sa tasse. Il n’avait pas envie de travailler. Pourtant, une pile d’ouvrages en attente de ses suggestions l’attendait effrontément sur son bureau. Ce matin, il n’avait pas la force de les affronter, ni de les juger, ni de conseiller leurs auteurs. Toutefois, il eut été plus raisonnable qu’il avance dans son travail. Mais il n’était pas raisonnable.
Il enfila son jean et sa chemise abandonnés la veille sur une chaise, se passa les doigts dans les cheveux, alluma une cigarette et sortit. Alors que son chat lui emboîtait le pas, il le repoussa gentiment vers l’intérieur de l’appartement. Le chat, vexé, rentra du pas le plus lent qu’il put et grimpa sur le fauteuil. Il se coucha dos à son maître et l’ignora.
Quand Lazare démarra sa voiture, il ne savait encore ni pourquoi, ni pour où. Vingt minutes plus tard, il marchait le long de la plage, ne croisant que quelques joggeurs matinaux profitant du beau temps. Il aperçut parmi des algues et quelques galets, là où le sable est encore mouillé mais ne va bientôt plus l’être, un petit morceau de verre blanc poli déposé par les vagues. Il le ramassa et le glissa dans sa poche. Il s’amusa à en chercher d’autres. Un rectangulaire de couleur ambre, un vert difforme, un autre vert tout rond… Il avançait ainsi à petits pas, penché vers le sol, lorsqu’il entrevit une petite bouteille en plastique à demi enfouie dans le sable. Dans un geste citoyen, il la récupéra pour la jeter plus tard dans la poubelle de la plage. Il remarqua alors qu’elle contenait un petit objet cylindrique. Intrigué, il dévissa le bouchon, retourna la bouteille et fit glisser l’objet dans sa main. Avec précaution, il retira le morceau de plastique qui le renfermait et seulement à cet instant, il comprit qu’il s’agissait d’un bout de papier roulé. Il le déplia et découvrit trois lignes écrites en rouge d’une écriture ronde :
« Grain de sel cherche grain de sable. Grain de folie également accepté. 3 octobre. Nina, boîte postale n° 12, Sète ».
Qui connaît Lazare sait que, forcément, ce message l’interpella. Et Lazare qui ne faisait jamais aucune promesse, ni à lui, ni aux autres, promit sur le champ de contacter cette mystérieuse Nina.
Il rentra immédiatement chez lui, balança un reste de magret de canard dans l’assiette de son chat, prit dans le placard de la cuisine un verre à moutarde vide décoré d’un Spider Man et le remplit à ras bord de jus d’orange. Puis il s’installa à son bureau et s’empara d’une petite feuille de bloc-notes et d’un stylo :
« Grain de sable ensablé accepterait volontiers contact avec grain de sel si toutefois il n’en manque pas (de sel). 5 mai. Lazare, boîte postale n° 42, Nice ».
Il retourna en ville poster sa lettre en sifflotant et abattit ce jour-là la moitié de sa pile de manuscrits.
(A demain, c'est vous qui voyez)
Ce grand homme brun et gracieux avait une allure si séduisante et un tel bagout, qu’hormis une collection de cocktails dont il taisait jalousement les recettes, il entretenait également une vaste collection de représentantes de la gente féminine. Il se vantait néanmoins de n’avoir jamais « largué » une femme puisque par élégance, il s’était toujours arrangé pour qu’elles conviennent elles-mêmes qu’il n’était fait pour aucune d’entre elles. Tout un art…
Ses amis le surnommaient Chiwawa. C’était le nom de l’un de ses cocktails dont se souvenaient forcément tous ceux qui l’avaient un jour goûté tant il décoiffait.
- Petits joueurs s’abstenir ! S’écriait-il, hilare, tout en versant l’armagnac dans les verres.
Il les faisait ensuite chauffer puis les flambait en maintenant une fourchette avec du sucre au-dessus des flammes. Lorsque le sucre avait fondu, il faisait tremper les doigts de ses invités dans le verre encore embrasé et leur demandait de les porter directement à leurs lèvres. Puis, une fois la flamme étouffée par une assiette, il les faisait se pencher pour inspirer les vapeurs… Ceux qui connaissaient déjà le chiwawa de Lazare en riaient d’avance. Les autres riaient bêtement. Quant à Lazare, sa fourchette à la main, il en pleurait de rire.
Il se disait consultant et s’amusait à ne jamais répondre à la sempiternelle question : « consultant en quoi ? » en se contentant d’un facétieux « je consulte… de ci, de là… ». Rares étaient ceux qui savaient qu’en réalité il était conseil littéraire et travaillait chez lui.
Divorcé depuis plusieurs années, ses deux enfants, un garçon et une fille, vivaient chez son ex-épouse. Il était très proche d’eux malgré une tension avec leur mère que le temps avait accrue par erreur. Avec le temps… Non, pas toujours.
Rêveur, il se démenait entre réalité et espoir, glissant avec fatalisme sur l’une et se propulsant avec frénésie vers l’autre.
Il adorait les Pink Floyd mais ne les écoutait plus depuis qu’il n’avait plus de tourne-disque pour y passer ses vieux 33 tours, pratiquait la sieste tous les après-midi, refusait de tomber amoureux parce qu’il ne voulait plus souffrir, s’abrutissait d’émissions de télévision pour faire passer le temps à perdre, prétendait que son chat était un poète, ne jouait aux cartes que si c’était au strip poker, allumait sa cheminée en plein mois d’août juste pour la regarder flamber, s’émouvait lorsque la pluie tombait sur les roux et les orangés de l’automne, prenait toutes ses décisions importantes seul au volant de sa voiture, fumait beaucoup, manipulait la langue française avec finesse, se passionnait pour l’essence des êtres et vouait un culte à Claude Nougaro dont le « Je voudrais savoir si l'homme a raison ou pas » dans Paris Mai était devenue sa devise.
Il venait de passer une année qu’il jugeait inintéressante et s’ennuyait chez lui.
A peine levé, il ouvrit les grands volets de la baie vitrée de son salon. Il cligna des yeux, surpris par l’ardeur matinale des rayons de cet étonnant soleil de mai. Il jeta un œil sur la pendule. Sept heures trente. Il se prépara un thé et s’installa dans son fauteuil près de la fenêtre. Il savoura le liquide chaud à petites gorgées tout en trempant un gâteau sec dans sa tasse. Il n’avait pas envie de travailler. Pourtant, une pile d’ouvrages en attente de ses suggestions l’attendait effrontément sur son bureau. Ce matin, il n’avait pas la force de les affronter, ni de les juger, ni de conseiller leurs auteurs. Toutefois, il eut été plus raisonnable qu’il avance dans son travail. Mais il n’était pas raisonnable.
Il enfila son jean et sa chemise abandonnés la veille sur une chaise, se passa les doigts dans les cheveux, alluma une cigarette et sortit. Alors que son chat lui emboîtait le pas, il le repoussa gentiment vers l’intérieur de l’appartement. Le chat, vexé, rentra du pas le plus lent qu’il put et grimpa sur le fauteuil. Il se coucha dos à son maître et l’ignora.
Quand Lazare démarra sa voiture, il ne savait encore ni pourquoi, ni pour où. Vingt minutes plus tard, il marchait le long de la plage, ne croisant que quelques joggeurs matinaux profitant du beau temps. Il aperçut parmi des algues et quelques galets, là où le sable est encore mouillé mais ne va bientôt plus l’être, un petit morceau de verre blanc poli déposé par les vagues. Il le ramassa et le glissa dans sa poche. Il s’amusa à en chercher d’autres. Un rectangulaire de couleur ambre, un vert difforme, un autre vert tout rond… Il avançait ainsi à petits pas, penché vers le sol, lorsqu’il entrevit une petite bouteille en plastique à demi enfouie dans le sable. Dans un geste citoyen, il la récupéra pour la jeter plus tard dans la poubelle de la plage. Il remarqua alors qu’elle contenait un petit objet cylindrique. Intrigué, il dévissa le bouchon, retourna la bouteille et fit glisser l’objet dans sa main. Avec précaution, il retira le morceau de plastique qui le renfermait et seulement à cet instant, il comprit qu’il s’agissait d’un bout de papier roulé. Il le déplia et découvrit trois lignes écrites en rouge d’une écriture ronde :
« Grain de sel cherche grain de sable. Grain de folie également accepté. 3 octobre. Nina, boîte postale n° 12, Sète ».
Qui connaît Lazare sait que, forcément, ce message l’interpella. Et Lazare qui ne faisait jamais aucune promesse, ni à lui, ni aux autres, promit sur le champ de contacter cette mystérieuse Nina.
Il rentra immédiatement chez lui, balança un reste de magret de canard dans l’assiette de son chat, prit dans le placard de la cuisine un verre à moutarde vide décoré d’un Spider Man et le remplit à ras bord de jus d’orange. Puis il s’installa à son bureau et s’empara d’une petite feuille de bloc-notes et d’un stylo :
« Grain de sable ensablé accepterait volontiers contact avec grain de sel si toutefois il n’en manque pas (de sel). 5 mai. Lazare, boîte postale n° 42, Nice ».
Il retourna en ville poster sa lettre en sifflotant et abattit ce jour-là la moitié de sa pile de manuscrits.
(A demain, c'est vous qui voyez)







