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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, chaque jour à huit heures, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ours, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Publié le 06 septembre 2007 à 08:00
Par Martine Rousset
Nina se précipita sur son téléphone avant que la troisième sonnerie ne déclenche son répondeur.
- Nina, j’écoute, annonça-t-elle.
C’était Lambert Delarue des éditions « Des mots pour nos lardons ».
- Bonjour Nina. Je voulais juste savoir si vous aviez reçu notre commande pour l’illustration de notre prochain livre de contes. C’est très urgent.
Elle ne l’avait pas reçue pour la simple raison qu’elle ne consultait plus sa boîte postale depuis près de dix jours. Elle avait choisi délibérément la politique de l’autruche tant l’inspiration lui manquait en ce moment. Elle s’en sortit par une grippe fictive et un « mais justement, puisque je vais beaucoup mieux, je m’apprêtais à partir récupérer mon courrier à la poste ». Monsieur Delarue sembla y croire. Il lui souhaita un bon rétablissement mais ne manqua pas de lui rappeler que le travail serait à lui remettre la semaine suivante.
Nina se sentait lasse. Le cœur sec et fatigué. Lasse de cœur…
Ces dessins venaient mal, son humour s’effilochait. Elle aussi, elle s’effilochait. Usée par ces jours tristement calqués les uns sur les autres.  


Lazare alluma la télévision à l’instant du générique de l’Inspecteur Derrick. Son soporifique favori à l’heure de la sieste. Il venait de recevoir le matin même trois nouveaux manuscrits dont un « Ma biographie » émanant d’un illustre inconnu dont la perspective de lecture des 978 pages en caractères 10, simple interligne, l’avait plongé dans une léthargie instantanée. Quant à cette fameuse Nina, il n’avait pas eu de réponse. Encore une tarée.
  

 

Nina, assise à sa table de travail, torturait un crayon entre ses dents et réfléchissait à la façon dont l’éléphant et la souris de « Amis pour la vie » pouvaient bien être représentés en faisant du shopping. Elle maudissait l’auteur de cette idée saugrenue. Elle avait posé tout à l’heure, dans un coin du salon, le courrier de sa boîte postale mais ne l’avait pas touché.
Elle se leva, alluma la radio et cassa un carré de chocolat noir de la tablette qui traînait sur un guéridon. Elle enfourna le carré de chocolat, le laissa fondre sur la langue et attrapa en soupirant la pile de courrier. Que des grandes enveloppes, sauf une. Une petite enveloppe blanche avec juste son prénom et son adresse griffonnés d’une fine écriture en pattes de mouche. Elle choisit de l’ouvrir en premier en priant pour que l’éventuelle commande qui s’y trouvait soit aussi réduite que la taille de l’enveloppe.
Elle lut une première fois le mot de Lazare en fronçant les sourcils. A la seconde lecture, elle se remémora son message dans sa petite bouteille en plastique.
Elle fut immédiatement tiraillée entre un irrésistible fou rire et une incroyable curiosité envers ce Lazare. « Prénom de vieux » pensa-t-elle, « mais je vais lui répondre ».
« Cher grain de sable ensablé, je suis le grain de sel. Il me semble bien que nous avons un grain en commun ! J’ai quarante deux ans et je dessine des ours, des lapins et autres flamands roses dans des livres pour enfants. Et vous ? A bientôt. ». 

Trois jours plus tard, elle reçut une réponse :
« Cher grain de sel qui n’en manque apparemment pas, je suis le grain de sable. Bien que je dispose de dix années de plus que vous, nous avons un deuxième point commun. Les livres que je lis pour mon travail et que me confient leurs auteurs ont tous été écrits par des manchots, des oies et autres dindes. A bientôt. »
Il terminait sa lettre par un post-scriptum qui indiquait son numéro de téléphone. 

Nina hésita deux journées entières avant d’oser, enfin, composer le numéro de Lazare.
Il répondit à la première sonnerie.
- Allo ? Fit une voix nasillarde et peu harmonieuse.
- Bonjour… c’est le grain de sel…
L’homme parut déstabilisé. Mais cela ne dura pas.
- Vous m’avez fait sursauter ! Vous pourriez prévenir quand vous allez téléphoner ! Je ne suis même pas maquillé…
- Je vous dérange ? Fit-elle amusée.
- Bien sûr que non… Comment allez-vous Nina ? Vous avez une jolie voix. Que dessinez-vous aujourd’hui ? Une vache ? Un héron ? Une luciole ?
- Un hibou… Et oui, je vais bien.
- Nina, pourquoi cette bouteille à la mer ?
- Oh, une idée comme ça. Juste pour le geste et le symbole qu’il représente. La main tendue, l’ouverture, ma chose à moi qui flotte sur une étendue que l’on ne peut pas maîtriser…
- L’aventure aussi ?
- En quelque sorte, si toutefois c’est de l’inconnu et de ses surprises dont vous voulez parler.
- C’est exactement ce à quoi je voulais faire allusion. L’inattendu… Nina, et si je vous invitais au restaurant ?
- Mais vous êtes à Nice et moi à Sète !
- Et alors ? Votre bouteille a bien fait le trajet, elle !
- Certes, mais elle a mis plus de six mois pour cela !
- Alors… Que faites-vous pour Noël ? Mais non, je plaisante… Noël est trop loin. Tout ce qui est loin est incertain. Donc, Noël est incertain… Je dis n'importe quoi... Vous avez une chambre d’ami ?
- Vous vous invitez ?!
- Si vous le voulez bien. Il ne s’agit que de vous inviter à dîner. Vous pouvez décliner mon invitation. Quant à la chambre d’ami, il s’agit d’un simple détail pratique.
Nina hésita. Nina tergiversa. Nina soupesa. Mais Nina pressentit.
Elle accepta.
Ils promirent de s’appeler à nouveau et de convenir ensemble d’une rencontre. 

Nina rattrapa en un temps record le retard accumulé ces dernières semaines et dénicha une multitude de détails hilarants pour illustrer ses dessins.
 

Lazare termina sa pile des manuscrits et adressa à leurs auteurs des commentaires interminables. Il acheta également à la librairie « Bébert le coléoptère », illustré par Nina, qu’il lut de la première à la dernière page. Retenant son souffle, il espéra jusqu’au bout que Bébert retrouverait son chemin dans la forêt où, imprudent, il s’était perdu. Bébert s’en sortit et Lazare put enfin respirer. Demain, il achètera « Anabelle la coccinelle ».
 

En attendant de se rencontrer, Nina et Lazare se téléphonèrent chaque soir. Leurs conversations durèrent à chaque fois un peu plus longtemps. Chacun d’eux glissa tout doucement vers la confidence et la confiance.
Avec délice. Avec bonheur. Sans s’être jamais vus.
 

Deux mois et des dizaines d’heures de conversations téléphoniques plus tard, période pendant laquelle ils furent tous deux submergés de travail, ils s’entendirent enfin pour une rencontre le week-end suivant.

(Vous êtes encore là ? Alors... à demain)