Enlisé dans la profondeur du silence, il attend. Il attend le bruit tant espéré. Et à force de l’espérer, il l’entend. Il entend les siens ouvrir la porte. Dans quelques instants, ils se jetteront à son cou. Il sourit déjà. Il entend mais il ne voit rien... Il n’y a rien à voir à part les tulipes qui poussent silencieusement dans son jardin. Ses yeux se mouillent de larmes. C’est la vie et il le sait.
Il est un vieillard. Avec sa femme, ils ont marié leurs enfants. Puis sans elle, il a marié ses petits-enfants. Ses plus jeunes siens se marieront probablement sans lui. C’est la vie et il le sait.
Il extirpe un à un ses souvenirs jaunis. Il se souvient des odeurs de compote et de riz au lait, de la fraîcheur des joues de ses enfants, d’une chanson de Maurice Chevalier, de ses copains qu’il n’a jamais revus après la guerre. Ses souvenirs se sont déclassés à force de vieillir, mais même dans le désordre, il se souvient. Il a tant de choses à dire aux plus jeunes des siens mais ils se font si rares… Ils ont leur vie et ils sont occupés. C’est la vie et il le sait.
Ses journées se suivent et se ressemblent, de son grand bol de café au lait le matin jusqu’à son assiette de soupe le soir. Après son dîner, il s’assoit dans son fauteuil et les jambes recouvertes d’une couverture, il regarde son téléphone et il attend. Lorsqu’ils appellent, c’est le soir. Enfin, lorsqu’ils appellent… car ils sont très occupés. C’est la vie et il le sait.
Il se souvient des yeux étonnés de la petite dernière lorsqu’elle a su qu’il avait eu un jour son âge. Pour les enfants, un vieux a toujours été vieux, même jeune. Il lui raconte qu’il était très beau quand il était jeune, que les filles le regardaient, que… Il ne dit plus rien, la petite ne l’écoute plus. Sa mère l’appelle, ils vont partir. Déjà. Il les embrasse tous, un à un. La petite s’essuie la joue en grimaçant. C’est la vie et il le sait.
Il se dit parfois qu’il a de la chance de ne pas être dans une maison de retraite. Il pense à toutes ces solitudes déracinées que l’on a rassemblées là pour s’en décharger. Il pense à ces solitudes oubliées. Il pense à ces solitudes d’âmes disloquées. Il pense au mot « mouroir »… C’est la vie et il le sait.
Il se sent très fatigué ces temps-ci. Il ne sort plus. Il reste dans son fauteuil, sa couverture sur les genoux. Enlisé dans la profondeur du silence, il attend. Il attend le bruit tant espéré. Et à force de l’espérer, il l’entend. Il entend les siens ouvrir la porte. Dans quelques instants, ils se jetteront à son cou. Il sourit déjà. Mais il ne voit plus rien et les tulipes du jardin se sont arrêtées de pousser. C’est la mort, il ne le sait pas mais il s’en doutait.








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