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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, chaque jour à huit heures, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ours, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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X : Tian ! Voilà du boudin !
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Clo Clo : Kake c'est cette histoire de moule? Texte clos?...
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Publié le 07 septembre 2007 à 08:00
Par Martine Rousset
Lazare quitta l’autoroute et arriva enfin à Sète.
Son voyage s’était bien déroulé mais les kilomètres l’avaient sonné. Son rendez-vous avec Nina, prévu à vingt heures dans un restaurant de la ville, lui laissait deux bonnes heures devant lui. Il gara sa voiture sur un parking sous un énorme pin parasol, baissa le dossier de son siège et s’endormit aussitôt, Radio Nostalgie à fond.
Il se réveilla en sursaut alors qu’Edith Piaf chantait Milord. « Allez veneeez Milooord, vous asseoiiir à ma table… ». Nina. Le restaurant. Quelle heure était-il ? Il avait juste le temps.
Il but en grimaçant quelques gorgées d’eau un peu tiède restant au fond de sa bouteille, s’octroya quelques minutes pour émerger de la torpeur de sa sieste et éteignit la radio, clouant le bec à Joe Dassin et à ses pains aux chocolats.
 
Il suivit à la lettre les indications de Nina pour trouver le restaurant et y parvint aisément.

Elle était déjà là, noyée dans un pantalon noir et une immense chemise blanche de grand-père, une longue écharpe en étoffe légère à rayures noires et blanches autour du cou, signe convenu de reconnaissance. Lorsqu’elle réalisa que ce grand homme brun qui s’approchait était Lazare, elle ne sut plus que faire de ses mains, de ses bras, de son sourire, de ses yeux qui lui semblèrent tout à coup étrangers. Elle se sentit empruntée de la pointe de ses cheveux hirsutes jusqu’à celle de ses ongles rongés.

Lazare lui serra cérémonieusement la main et s’installa timidement face à elle.
Durant de longues minutes pendant lesquelles ils se perdirent par diversion dans une discussion niaiseuse, ils s’observèrent, se scrutèrent, se détaillèrent, s’inventorièrent.
Instant inévitable où deux âmes se reniflent avant de s’abandonner.
L’ambiance tamisée de cette ancienne cave transformée en restaurant les détendit et la chaude lueur de la petite bougie orange posée sur leur table les rassura. Suspendues à la voûte, des notes de musique classique les enveloppaient en sourdine.
Ils parlèrent et parlèrent encore. Ils s’apprirent un peu plus et rirent beaucoup.
Ce soir-là, aucun des deux ne l’avoua à l’autre mais l’état de surprise dans lequel chacun se trouvait plongé les faisait tous deux exulter.
Ils continuèrent avec délice à tutoyer le vouvoiement et à monter cet invisible et exaltant escalier qui mène peut-être vers un « ailleurs », s’arrêtant avec ravissement à chaque marche.  
- Oh ! Ecoutez ! C’est l’adagio d’Albinoni ! S’exclama soudain Nina, l’index dressé et le visage relevé vers la voûte.
- Triste…
- Triste mais superbe.
- Fameux adagio pour lequel Albinoni n’y fut quasiment pour rien. Vous le saviez ?
- Oui, juste quelques fragments retrouvés parmi les ruines de la bibliothèque de Dresde après un bombardement et dont s’est inspiré un musicien italien. C’est cela ?
- Tout à fait. Un certain Remo Giazotto. Dites, nous sommes les derniers clients…
Elle balaya la salle de restaurant du regard. Toutes les chaises étaient vides et les tables dressées pour le lendemain. Le patron les observait d’un œil et surveillait sa montre de l’autre. 

Dès qu’ils arrivèrent chez la jeune femme, elle ouvrit l’une des portes du couloir.
- Voici votre chambre Lazare. Je vous donnerai une couverture car les nuits sont encore un peu fraîches. Voulez-vous un café ? Un Cognac ?
- Un Cognac, volontiers.
Il posa son petit sac de voyage sur le lit et la suivit vers le salon. Il la regarda verser le liquide dans deux verres à pied. Elle lui sembla fragile mais il sentait qu’en réalité elle ne l’était pas. Juste sensible.
- A la vôtre ! fit-elle en lui tendant un verre.
- Tchin-tchin ! Vous savez jouer au poker ?
- Au poker ! Ce fameux jeu où il faut bluffer ?
- Oui, c’est cela. Ça vous dit ?
- Allons-y. Rafraîchissez-moi la mémoire pour la règle du jeu et je suis prête à vous plumer.
- Me plumer… Vous ne croyez pas si bien dire ! Je ne joue qu’au strip poker voyez-vous…
Elle haussa les épaules en riant et se dirigea vers le tiroir d’un petit meuble d’où elle extirpa un jeu de cartes puis elle invita Lazare à s’installer à la table de la salle à manger. Elle éteignit le plafonnier et ne laissa qu’une petite lampe verte allumée sur la table.
Nina eut vite fait d’apprendre les finesses du jeu et Lazare d’en subir les conséquences…
Quand il était persuadé qu’elle bluffait, elle lui brandissait deux paires aux as sous le nez. Quand il jugeait qu'un "Servie !" était trop peu convaincant, il se trompait encore lamentablement.
Lazare n’avait pour le moment sauvé que ses chaussettes et son slip. Nina n’avait abandonné que son écharpe.
Elle jeta les cartes sur la table et écrasa la cigarette de Lazare qu’il avait oubliée dans le cendrier.
- J’ai pitié de vous… J’abandonne.
Il lui sourit. Leurs regards se soutinrent alors un long moment. Ils restaient silencieux. Puis Lazare, d’une voix peu assurée :
- Je ne vais pas vous embêter à occuper votre chambre d’amis… Je peux dormir près de vous ?
- C’est-à-dire que… je dors nue…
- Aucune importance Nina. Moi aussi… 

Lorsqu’elle éteignit la lampe de chevet près de son lit, Lazare, enfoui sous la couette n’eut qu’un mot :
- Servi ! 
Mais il ne bluffait pas.

Nina et Lazare étaient là, tous les deux sur leur escalier invisible. Combien de marches ? Où menaient-elles ? Quelle importance… Ils les gravissaient sans se poser de questions. Et il parait qu’ils les gravissent encore. On dit même que l’un des deux a déménagé pour se rapprocher de l’autre. Mais on ne sait pas lequel.
 

Heureuse idée qui surgit un jour de nulle part. On tente l’impossible et l’impossible survient. D’où ? De nulle part… Il suffit d'y croire.
 

FIN (mais juste pour nous, pas pour eux...)