Jeff, la quarantaine bien sonnée, était rentré chez lui contrarié : il manquait un bouton à sa veste. C’est son collègue de bureau qui le lui avait fait remarquer en brandissant, ironique, le bouton qu’il avait retrouvé sur le sol juste à l’entrée.
- Il va falloir sortir ta boîte à couture mon vieux ! T’en as une au moins ?
- T’inquiète, lui avait rétorqué Jeff avec agacement en lui arrachant le bouton des mains et en le glissant dans sa poche, je sais coudre un bouton.
- C’est là qu'on se rend compte que c'est pas simple de se retrouver célibataire hein ?
Jeff n’eut pas à répondre, libéré par l’arrivée de leur chef de service. « Pour une fois qu’il arrive à point celui-là… », pensa-t-il.
Le chef de service venait chercher un dossier dont il avait besoin immédiatement. Jeff souleva quelques chemises sur son bureau et lui tendit le dossier en question.
- Merci Jeff.
Alors qu’il s’apprêtait à sortir, il s’arrêta devant lui et lui murmura à l’oreille avant de disparaître dans le couloir : « Jeff... Il manque un bouton à votre veste »…
Jeff quitta donc son entreprise préoccupé par ce bouton. Dans la rue qui menait à son immeuble, il fit une halte dans une mercerie et acheta du fil noir et un petit sachet d’aiguilles. Il rentra ensuite chez lui, posa sa veste sur le fauteuil du salon, le fil et les aiguilles sur la table basse et se prépara son dîner. Depuis sa séparation avec Carine, six mois auparavant, il avait fini par apprendre quelques rudiments de cuisine et estimait qu’il s’en sortait plutôt bien. Quant au bouton, il verrait cela après dîner.
Une fois avalée sa crème caramel en petit pot d’aluminium, il décida de se concentrer tout à la couture de ce fameux bouton. Il prit une paire de ciseaux dans le tiroir de la cuisine, tira le fauteuil du salon sous la lampe halogène (le contraire ne lui étant pas venu à l’esprit…), attrapa ses ustensiles de couture, les déposa précautionneusement sur l’accoudoir et s’installa, sa veste sur les genoux.
Il chaussa ses lunettes (celles de l’après quarantaine quand étrangement, les bras se mettent à allonger…) et après avoir extirpé la bobine de fil de sa gaine protectrice en plastique, il l’observa, perplexe quelques instants. Où se trouvait le bout ? Il la tourna plusieurs fois sur elle-même et aperçut enfin le bout du fil coincé sur l’une des extrémités. Il déroula une vingtaine de centimètres. Non, ce n’est pas assez. Une quarantaine. Encore un peu. Une soixantaine ? Allons pour un bon mètre… Il coupa soigneusement son fil avec les ciseaux et délogea une aiguille de l’étui. Il avait déjà vu sa mère mouiller le bout avec sa salive et l’effiler ensuite avec son pouce et son index. Il en fit autant.
Il restait à faire passer le fil dans le chas. A la huitième tentative, il y parvint. Reprenant encore un geste de sa mère, il fit une boulette avec l’extrémité de son aiguillée et la tira vers le bas. Le nœud était fait. Gros –voire énorme- mais il était fait. Il n’avait plus qu’à passer son aiguille à l’endroit où le bouton devait être recousu.
Il s’appliquait. L’aiguille transperça le tissu facilement et le nœud fit son office. A chaque fois qu’il piquait, il devait se soulever du fauteuil pour tirer le fil. Il le fit une quinzaine de fois. Il jaugea le résultat et estima que ses points étaient suffisants. Il en avait terminé avec ce satané bouton. Il attrapa les ciseaux et coupa les quatre-vingt-quinze centimètres de fil superflu.
Il avait réussi sans se piquer le doigt et était fier de lui. Il rangea son petit attirail dans le tiroir de la cuisine en se disant qu’à présent il était armé pour le prochain bouton et s’apprêtait à ranger sa veste dans la penderie quand il glissa une main dans la poche afin de vérifier qu’il n’y avait rien oublié…
Une seule phrase lui vint alors à
- Merde ! Le bouton !
Il se servit un scotch, prit l’annuaire et chercha les coordonnées d’une couturière.
Copyright © 2008 Martine Rousset








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