Augustine Deschamps venait tout juste d’avoir quatre-vingt-dix-neuf ans. Bon pied, bon œil, elle tenait sa maison toute seule, lisait son journal sans lunettes, avait une mémoire infaillible, taillait elle-même les rosiers de son jardin et avait un regard qui renvoyait une lueur de malice incroyable.
Toujours de bonne humeur, elle chantonnait sans cesse. Ses petits-enfants, Adèle, Jean et Jacques, étaient des enfants délicieux. Elle était très fière de leurs réussites respectives.
Adèle, fraîchement promue commissaire de police, possédait un flair prodigieux qui lui permit rapidement de gravir tous les échelons dans sa profession. Elle ressentait tellement les choses que son intuition était reconnue de tous. Elle vivait à deux pas de chez sa grand-mère et passait la voir plusieurs fois par semaine.
Jean était pilote d’hélicoptère et avait sa petite compagnie privée basée à une cinquantaine de kilomètres de la maison d’Augustine. Il était le seul des trois à avoir fondé une famille et il avait prénommé la plus jeune de ses filles, Augustine.
Jacques, le plus âgé, était médecin. Il avait installé son cabinet en bord de mer et invitait souvent Augustine à passer quelques jours chez lui. Ce n’était qu’à une heure de train et elle s’y rendait avec joie.
Augustine Deschamps était une presque-centenaire heureuse.
Ce matin-là, comme tous les autres matins, Augustine se leva en chantonnant et ouvrit la porte à son gros matou noir qu’elle avait appelé Hèmècène. Si on lui demandait pourquoi elle avait choisi ce nom à son chat, elle répondait que l’idée lui venait de ses arrières petits-enfants qui disaient toujours qu’ils « chattaient sur Hèmècène »… « Probablement un Dieu d’une mythologie quelconque » ajoutait-elle.
Augustine enfila son manteau bleu marine tout neuf qu’Adèle venait de lui offrir et partit faire ses petites courses quotidiennes. Elle ferma soigneusement la porte de sa maison et prit la petite allée de son jardin qui menait au portail. A peine arrivée au bas des escaliers de son porche d’entrée, elle sentit soudain sa poitrine se serrer et se mit à suffoquer. Puis elle s’effondra sur les grandes dalles de pierre.
A cet instant, à quelques rues de là, Adèle se rendait à son bureau. Elle allait passer la porte d’entrée quand elle décida de rebrousser chemin et de passer dire bonjour à sa grand-mère. Elle ne savait pas pourquoi mais il le fallait.
A peine arrivée, elle aperçut Augustine gisant sur le sol. Tout alla alors très vite. Adèle, téléphona à Jean, lui demanda d’aller chercher Jacques en hélicoptère le plus rapidement possible et de le ramener auprès de leur grand-mère.
Miraculeusement, une demie heure plus tard, Jacques offrait à Augustine la possibilité de fêter ensemble ses 100 ans. Elle était sauvée.
Bien entendu, les trois furent ravis de la guérison d’Augustine et s’amusèrent, chacun, à revendiquer le fait d’avoir sauvé leur grand-mère. « C’est quand même moi qui l’ai trouvée ! » disait Adèle. « Oui mais c’est moi qui suis allé chercher un médecin en hélicoptère ! » arguait Jean. Quant à Jacques il ne cessait de dire : « N’empêche que sans moi, jamais vous n’auriez pu la sauver ! ».
« Lequel d’Adèle, de Jean ou de Jacques m’a sauvée ? » se demanda Augustine Deschamps en souriant. Elle n’avait aucune réponse sinon que le mot « amour » résonna trois fois dans sa tête.








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