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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, chaque jour à huit heures, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ours, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Publié le 11 mars 2008 à 08:00
Par Martine Rousset

Firmin posa son stylo et relut avec attention l’annonce qu’il venait de rédiger :


Octogénaire, très distingué, aisé, aimant les arts, cherche compagne pour aller ensemble  jusqu’au bout du chemin. Annonce sérieuse. Ecrire au journal qui transmettra.
 


Il était satisfait. Très satisfait même. « Bien qu’elle soit concise, cette annonce a de la classe. Les vieilles dames de mon âge vont adorer… » Se réjouit-il à haute voix.

 

Il plia méticuleusement le papier en deux et le fit glisser dans l’enveloppe en souriant. Il y joignit un chèque de 10,40 euros, le prix de l’annonce dans le journal local et ferma le tout.


Il était presque dix-huit heures. Il rangea le secrétaire et, son enveloppe à la main, il prit son pardessus gris foncé et son chapeau gris perle dont il se vêtit en se regardant dans le grand miroir de l’entrée. « Je suis un vieux monsieur de quatre-vingt-six ans mais, ma foi, j’ai encore de l’allure ! » pensa-t-il fièrement en scrutant l’image que la glace lui renvoyait.

 

Firmin avait en effet beaucoup de classe. Il ne sortait jamais autrement qu’en costume, rasé de près et impeccablement coiffé, la tête élégamment recouverte de l’un de ses chapeaux de feutre alignés sur l’étagère du haut de la grande armoire de sa chambre. Sa démarche était alerte et sa tête bien droite s’inclinait juste le temps d’un bonjour distingué lorsqu’il croisait quelqu’un de sa connaissance. Il avait fait une carrière sans faille en qualité de directeur des services financiers chez un grand concessionnaire automobile et avait épousé Marianne juste après la guerre. Ils n’eurent jamais d’enfants et quand Marianne mourut, il y a dix ans, il se surprit pour la première fois à regretter de ne pas avoir eu de descendance. C’est si triste de n’avoir personne pour partager son chagrin…

 

Le temps avait passé sans emporter son chagrin mais en suspendant les larmes. Il se disait qu’il aurait bien voulu partager quelques papotages avec une autre vieille âme solitaire. N’est-ce pas un bel âge pour se rencontrer alors que l’on a une vie entière à se raconter ? C’est ainsi qu’il avait eu l’idée de passer une annonce. Si quelqu’une répondait, ils pourraient même partir en croisière… Il n’avait jamais voyagé et s’était juré de le faire au moins une fois. Il n’était pas riche, certes, mais sa pension de directeur lui permettait malgré tout de réaliser quelques fantaisies.

 

Il sortit de son appartement situé au second étage d’un petit immeuble cossu et descendit les escaliers gaillardement en sifflotant entre les dents la mélodie de Syracuse. Il faisait froid dehors. Il remonta le col de son pardessus, glissa la main dans sa poche afin de vérifier que l’enveloppe s’y trouvait bien et se dirigea vers le kiosque du marchand de journaux au bout de la rue où il acheta un timbre.

 

Lorsqu’il se trouva devant la grosse boîte jaune de la Poste, il marqua un arrêt afin de rendre l’instant plus solennel et y introduisit la lettre avec précaution. « Les dés sont jetés ! Je n’ai plus qu’à attendre ! » Pensa-t-il sur l’air de Syracuse.

 

Les jours qui suivirent lui parurent interminables. Il imaginait mentalement le chemin parcouru par son annonce. « Hier, ils l’ont reçue, elle paraîtra probablement demain ou après-demain, sera lue le jour même et on y répondra dans les deux ou trois jours, le temps de recevoir les réponses via le bureau du journal cela nous mène à lundi prochain… Il y a bien longtemps que je n’avais pas souhaité que le temps passe vite… J’ai quatre-vingt-six ans et je voudrais escamoter une semaine de mon temps à présent compté. C’est absurde… Non, c’est normal… J’ai un projet… C’est bon d’avoir un projet… »

 

(à suivre)

 

Copyright © 2008 Martine Rousset


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