- Vous êtes Firmin ?
- Jessica ! Mais vous êtes une enfant ! S’insurgea-t-il.
- J’ai trente-huit ans… Je ne suis plus une enfant depuis longtemps…
- Mais… Enfin… Vous avez lu mon annonce ? Je suis octogénaire mademoiselle !
- Et alors ? Où est le problème ? Allons prendre quelque chose de chaud. Je suis frigorifiée.
Firmin était sidéré. Comment une femme aussi jeune pouvait-elle avoir envie de rencontrer un vieux monsieur ?
Ils entrèrent dans le bistrot le plus proche et commandèrent du thé au citron. Firmin, fort perplexe, observait Jessica. Elle restait silencieuse, les mains entourant la tasse d’infusion brûlante. Elle était brune, cheveux mi-longs, relativement petite et assez ronde mais son visage aux traits réguliers était très agréable. Ses yeux surtout. Immenses et bleus pâles.
- Vous semblez déçu, déclara-t-elle tout à coup.
- Déçu n’est pas le mot ! Surpris surtout. Qu’attendez-vous de moi Jessica ? Qu’attendez-vous d’un vieil homme de quatre-vingt-six ans qui passe une annonce pour trouver une compagne ? Pourquoi y avez-vous répondu ?
- Je n’en sais rien. Mon instinct. Vous vivez seul ?
- Oui, depuis le décès de mon épouse, il y a dix ans.
- Vous avez des enfants ?
- C’est un interrogatoire ?
- Mais non. Vous n’êtes pas obligé de me répondre !
- Non, je n’ai pas d’enfants. Et vous ?
- Non plus. Juste un poisson rouge.
- Pas très communicatif un poisson rouge…
- Il s’appelle Bubulle.
- Charmant… Et il vous reconnaît ?
- Oh oui ! Si vous saviez comme il frétille lorsque je vais changer l’eau de son bocal et que je lui crie « allez Bubulle ! Au bain ! ». C’est parce que je le mets dans la baignoire pendant que je nettoie son bocal…
- Passionnant… Vous aimez l’art ?
- La peinture oui, beaucoup. J’adore Edgar Degas…
Ils conversèrent ainsi tout l’après-midi. Elle était agréable, cultivée et drôle. Firmin tombait sous le charme sans y croire. La fraîcheur et l’enthousiasme de cette jeune femme lui faisaient oublier les années. Il avait soixante ans. Il avait quarante ans. Ses douleurs articulaires s’envolaient.
Quelques semaines passèrent, puis l’été aussi suivi d’un morceau d’automne, le tout ponctué par de gais rendez-vous entre Firmin et Jessica.
Il venait tout juste de rentrer après avoir fait quelques courses chez l’épicier quand le téléphone sonna.
- Firmin, c’est Jess. Je peux venir cet après-midi ? Il faut que je te parle.
- Oui, bien sûr… Rien de grave ?
- Grave non. Important oui. Je serai chez toi vers quatorze heures.
Elle fut ponctuelle. Elle embrassa Firmin sur la joue et se dirigea immédiatement vers le canapé en cuir noir du salon. Elle s’y installa et attendit qu’il revienne de la cuisine avec un petit plateau chargé de deux tasses de café fumant et d’une assiette remplie de macarons. Il le déposa sur la table basse et s’assit sur le fauteuil face à elle.
- Que se passe-t-il ?
- J’ai réfléchi. Longuement… Je suis bien avec toi.
Firmin rosit. Il passa la main dans ses cheveux pour faire diversion le temps que disparaisse la couleur de ses joues.
- J’ai fait un rêve Firmin. J’ai rêvé que tu m’offrais une bague de fiançailles et dans mon rêve j’étais heureuse.
Il parut surpris :
- Une bague de fiançailles !
- Tu entends ? J’étais heureuse !
Firmin s’éclaircit la voix en toussotant plusieurs fois d’affilée et rétorqua très sérieusement :
- Jessica. J’ai cinquante ans de plus que toi ! Cinquante ans ! Je pourrais être non pas ton père mais ton grand-père ! Nous sommes anachroniques ! Et tu sais que si un vieillard peut être d’agréable compagnie, il ne peut en revanche… Enfin… Il ne peut… Comment dire… Il ne peut plus grand-chose !
- Cela m’est égal. J’aimerais être près de toi, tout simplement.
Elle semblait sincère. Firmin était abasourdi. Abasourdi mais… ravi…
(à suivre)
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