Lazare, à peine levé, s’empressa d’allumer la cheminée. Il grelottait. Ce mois de janvier était glacial. Nina dormait encore, égarée au chaud sous la couette décorée de joyeux Mickey. Mickey qui danse. Mickey qui joue de la trompette. Mickey qui rit. Il ne manquait que Mickey qui joue au poker.
Elle n’était pas rentrée chez elle depuis plusieurs jours. Ils vivaient à présent à une poignée de kilomètres l’un de l’autre et la veille, elle s’était juste rendue dans son appartement en coup de vent afin de récupérer son matériel de dessin.
Lazare entassa des brindilles sèches au fond du foyer et craqua une allumette. Les branchettes s’enflammèrent instantanément dans un gai crépitement claquant. Il ajouta un rondin de bois qu’il fit reposer en équilibre sur l’un des deux chenets et alluma Radio Nostalgie. Quand il entendit la voix de Jacques Brel chanter La Quête, il esquissa un sourire narquois.
Il s’installa ensuite à la grande table de la salle à manger, dos à la cheminée et reprit les feuillets écrits la veille. Une idée de Nina :
- Au lieu de vous plaindre de ne lire que des textes qui ne vous intéressent pas, pourquoi n’écrivez-vous pas vous-même ? Lui avait-elle suggéré.
Il s’empara alors d’un stylo, attira Nina à lui, lui ordonna de se retourner et inscrivit quelques mots en lettres minuscules dans le creux de ses reins. La jeune femme se tordit le cou mais ne parvint pas à les déchiffrer.
- Qu’avez-vous écrit ?
- « T’ES MORT ».
- ?
- Un avertissement à celui qui pourra lire ces mots en dehors de moi !
Elle éclata de rire et l’embrassa sur la tempe.
Le jour se levait à peine et au dehors tout avait gelé. Le chat vint se frotter en ronronnant contre le mollet de son maître, l’interrompant dans sa lecture. Il reposa les feuilles, prit son chat dans ses bras et le gratta doucement entre les oreilles. Manifestement, le matou n’en avait que faire… Plutôt agacé, il se dégagea promptement, sauta prestement sur le sol et la queue levée en point d’interrogation, invita Lazare à le suivre dans la cuisine, jetant de temps à autre un coup d’œil en arrière pour s’assurer qu’il se faisait bien comprendre.
- Roger ! Message reçu 5 sur 5. Croquettes en cours d’atterrissage ! Le rassura son maître en lui versant une pluie de croquettes dans une assiette en porcelaine, seule rescapée du service à dessert de sa grand-mère.
Puis Lazare s’en retourna à ses feuilles et poursuivit sa lecture. Il avait choisi d’écrire à la plume Sergent Major et il lui fallut près d’une semaine pour trouver la plume qui lui convenait, le porte-plume et l’encrier qui lui plaisaient et apprendre à s’en servir. Mais après des débuts laborieux, il s’en sortait plutôt bien. Quand, le plus sérieusement du monde, il déclara à Nina qu’un écrivain devait absolument avoir la noblesse d’écrire avec une plume et utiliser un encrier, elle s’était moquée gentiment de lui :
- Arrêtez de faire le traditionaliste ! Ou bien, allez jusqu’au bout, utilisez du parchemin et écrivez à la lueur d’un chandelier !
Il avait haussé les épaules en marmonnant.
Il n’avait aucunement l’intention d’écrire un livre. Juste des réflexions, des pensées, du tout-venant. Pour le moment, il refusait à Nina le droit de lire.
- Plus tard, lui avait-il déclaré, lorsque ce que j’aurai écrit prendra un sens, toutefois si un jour cela en prend un…
Elle n’insista pas mais se vengea néanmoins par principe. Le soir même, installée en face de lui pour dessiner, elle prit avec son bras gauche la position de l’écolier qui cache sa copie à son voisin. Du coup, Lazare se saisit d’un carton à dessin, le retourna, l’entrouvrit et le posa en équilibre sur la table en guise d'écran. L’un et l’autre se jetèrent mutuellement toute la soirée des œillades moqueuses par-dessus le carton.
Il n’avait pour l’instant griffonné qu’une vingtaine de pages. Il prenait son temps. « Je prends mon temps avant que le temps ne me prenne » s’était-il dit, mélancolique. Il avait tourné et retourné une dizaine de fois la première phrase de son texte. Primordiale l’entrée en matière. Et après maintes hésitations, il trouva enfin les mots adéquats selon lui :
« Je crois bien qu’il aimait l’amour avant d’aimer une femme… »
- Pssst…
- ?
« Une femme entra dans sa vie alors que l’amour s’y trouvait déjà. L’homme est capable de dissocier l’amour d’une seule, de l’amour de l’amour… »
- PSSST !
- ??!!
- Martine ! Vous êtes là ?
- …
- C’est moi… Lazare… Martine, pardonnez-moi cette intrusion mais je vous rappelle que j’ai refusé à Nina de lire mon texte… C’est donc valable pour vous aussi, avec tout le respect que je vous dois.
- Mais que faites-vous là ? Depuis quand les personnages sortent-ils des histoires ? Rassurez-moi, Lazare, je rêve, n’est-ce pas ?
- Je ne vais tout de même pas accepter que l’on étale ma vie en public ! Donc, j’interviens. Mes écrits sont trop personnels. Oubliez-les.
- Il me semble que vous n’êtes qu’un personnage au centre d’une histoire dont je tiens les rênes. Que cela vous plaise ou non !
- Alors, continuez à écrire ce que bon vous semble… Mais ne vous étonnez pas alors de mes réactions. Je sais être persuasif vous savez !
- Que me voulez vous ?
- J’attends pour le moment que vous entendiez ma revendication.
- D’accord pour cette fois-ci Lazare. Mais à présent, restez là où vous êtes.
Elle n’était pas rentrée chez elle depuis plusieurs jours. Ils vivaient à présent à une poignée de kilomètres l’un de l’autre et la veille, elle s’était juste rendue dans son appartement en coup de vent afin de récupérer son matériel de dessin.
Lazare entassa des brindilles sèches au fond du foyer et craqua une allumette. Les branchettes s’enflammèrent instantanément dans un gai crépitement claquant. Il ajouta un rondin de bois qu’il fit reposer en équilibre sur l’un des deux chenets et alluma Radio Nostalgie. Quand il entendit la voix de Jacques Brel chanter La Quête, il esquissa un sourire narquois.
Il s’installa ensuite à la grande table de la salle à manger, dos à la cheminée et reprit les feuillets écrits la veille. Une idée de Nina :
- Au lieu de vous plaindre de ne lire que des textes qui ne vous intéressent pas, pourquoi n’écrivez-vous pas vous-même ? Lui avait-elle suggéré.
Il s’empara alors d’un stylo, attira Nina à lui, lui ordonna de se retourner et inscrivit quelques mots en lettres minuscules dans le creux de ses reins. La jeune femme se tordit le cou mais ne parvint pas à les déchiffrer.
- Qu’avez-vous écrit ?
- « T’ES MORT ».
- ?
- Un avertissement à celui qui pourra lire ces mots en dehors de moi !
Elle éclata de rire et l’embrassa sur la tempe.
Le jour se levait à peine et au dehors tout avait gelé. Le chat vint se frotter en ronronnant contre le mollet de son maître, l’interrompant dans sa lecture. Il reposa les feuilles, prit son chat dans ses bras et le gratta doucement entre les oreilles. Manifestement, le matou n’en avait que faire… Plutôt agacé, il se dégagea promptement, sauta prestement sur le sol et la queue levée en point d’interrogation, invita Lazare à le suivre dans la cuisine, jetant de temps à autre un coup d’œil en arrière pour s’assurer qu’il se faisait bien comprendre.
- Roger ! Message reçu 5 sur 5. Croquettes en cours d’atterrissage ! Le rassura son maître en lui versant une pluie de croquettes dans une assiette en porcelaine, seule rescapée du service à dessert de sa grand-mère.
Puis Lazare s’en retourna à ses feuilles et poursuivit sa lecture. Il avait choisi d’écrire à la plume Sergent Major et il lui fallut près d’une semaine pour trouver la plume qui lui convenait, le porte-plume et l’encrier qui lui plaisaient et apprendre à s’en servir. Mais après des débuts laborieux, il s’en sortait plutôt bien. Quand, le plus sérieusement du monde, il déclara à Nina qu’un écrivain devait absolument avoir la noblesse d’écrire avec une plume et utiliser un encrier, elle s’était moquée gentiment de lui :
- Arrêtez de faire le traditionaliste ! Ou bien, allez jusqu’au bout, utilisez du parchemin et écrivez à la lueur d’un chandelier !
Il avait haussé les épaules en marmonnant.
Il n’avait aucunement l’intention d’écrire un livre. Juste des réflexions, des pensées, du tout-venant. Pour le moment, il refusait à Nina le droit de lire.
- Plus tard, lui avait-il déclaré, lorsque ce que j’aurai écrit prendra un sens, toutefois si un jour cela en prend un…
Elle n’insista pas mais se vengea néanmoins par principe. Le soir même, installée en face de lui pour dessiner, elle prit avec son bras gauche la position de l’écolier qui cache sa copie à son voisin. Du coup, Lazare se saisit d’un carton à dessin, le retourna, l’entrouvrit et le posa en équilibre sur la table en guise d'écran. L’un et l’autre se jetèrent mutuellement toute la soirée des œillades moqueuses par-dessus le carton.
Il n’avait pour l’instant griffonné qu’une vingtaine de pages. Il prenait son temps. « Je prends mon temps avant que le temps ne me prenne » s’était-il dit, mélancolique. Il avait tourné et retourné une dizaine de fois la première phrase de son texte. Primordiale l’entrée en matière. Et après maintes hésitations, il trouva enfin les mots adéquats selon lui :
« Je crois bien qu’il aimait l’amour avant d’aimer une femme… »
- Pssst…
- ?
« Une femme entra dans sa vie alors que l’amour s’y trouvait déjà. L’homme est capable de dissocier l’amour d’une seule, de l’amour de l’amour… »
- PSSST !
- ??!!
- Martine ! Vous êtes là ?
- …
- C’est moi… Lazare… Martine, pardonnez-moi cette intrusion mais je vous rappelle que j’ai refusé à Nina de lire mon texte… C’est donc valable pour vous aussi, avec tout le respect que je vous dois.
- Mais que faites-vous là ? Depuis quand les personnages sortent-ils des histoires ? Rassurez-moi, Lazare, je rêve, n’est-ce pas ?
- Je ne vais tout de même pas accepter que l’on étale ma vie en public ! Donc, j’interviens. Mes écrits sont trop personnels. Oubliez-les.
- Il me semble que vous n’êtes qu’un personnage au centre d’une histoire dont je tiens les rênes. Que cela vous plaise ou non !
- Alors, continuez à écrire ce que bon vous semble… Mais ne vous étonnez pas alors de mes réactions. Je sais être persuasif vous savez !
- Que me voulez vous ?
- J’attends pour le moment que vous entendiez ma revendication.
- D’accord pour cette fois-ci Lazare. Mais à présent, restez là où vous êtes.
- Oh ! N’entends-je pas Nina qui se lève ? Hein Martine ? Elle se lève Nina ! Ni-na se lè-ve ! Parce qu’il est temps pour Ni-na de se le-ver !
(à suivre)








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