Dans la plupart de nos villages isolés, l’heure du pain est un rituel.
Chaque matin, les villageois se regroupent dans l’attente du petit fourgon.
Tout en le guettant du coin de l’œil, on parle de la pluie et du beau temps et on commente la moindre nouvelle. Et si on dit un peu de mal de ceux qui ne sont pas là, ce n’est que pour le folklore. Cela me rappelle une histoire corse… Celle de deux familles en vendetta. Un matin, deux frères attendent le fils de la famille rivale au détour d’un chemin, afin de l’assassiner. Ils savent que l’homme passe chaque jour à cet endroit précis à la même heure avec son âne. Ce matin-là, les deux frères attendent mais l’ennemi n’arrive pas… L’heure tourne… Au bout de deux heures, l’un d’eux dit à l’autre, inquiet : « Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! »…
L’heure du pain, c’est l’instant où bat le cœur du village. C’est un chaudron dans lequel chacun verse son écot de nouvelles, bonnes ou mauvaises, de commentaires, de dictons, de préoccupations, de gaieté, de tristesse. Chaque matin le chaudron se remplit et redistribue la vie qui s’y est mêlée.
L’heure du pain c’est l’heure où l’on refait le monde sans se souvenir une seule seconde que le monde dont on parle n’est qu’un microcosme. Mais c’est notre microcosme.
Et le petit fourgon arrive en s’annonçant joyeusement à grands coups de klaxon. Le boulanger ouvre la porte latérale et délivre une bonne odeur de pain rassurante. Chacun leur tour, les clients adressent un « comme d’habitude » au boulanger. Il sait. Parfois, on annonce une commande inhabituelle, un petit sourire aux lèvres, ravi de la surprise que cela crée. On se retourne discrètement pour apercevoir, satisfait, les yeux interrogateurs de chacun… Eh oui, ce soir, j’ai du monde, moi. Heureuse entaille au quotidien.
Le boulanger ne fait pas que distribuer le pain… Sa mission est bien plus vaste… Il est celui qui dans la matinée a sillonné les petites routes des villages voisins et il arrive avec quelques nouvelles fraîches. Des friandises. On l’écoute dans un silence religieux. On boit ses paroles.
Il est également celui à qui l’on confie un souci, on pose une question, on demande un service. Patiemment, gentiment, le boulanger écoute et renseigne. Il attend les retardataires aussi. C’est rare mais cela survient parfois. Et si le retardataire ne se montre pas, il arrive même qu’il prenne son portable et si il le connaît bien, il lui téléphone pour être certain que tout va bien.
Les villageois sont eux aussi à l’écoute de leur boulanger et s’aperçoivent immédiatement de signes inhabituels de fatigue ou d’une égratignure qu’il n’avait pas la veille. Ils s’inquiètent. Ils le veulent bien en forme leur boulanger. Il ne peut pas faillir à sa visite quotidienne.
Et puis, le boulanger referme sa porte après avoir offert quelques minutes à chacun. Il repart alors vers un autre village. Un autre chaudron. Un autre microcosme.
On discute encore un peu après son départ. On commente quelques instants les miettes de vie qu’il a véhiculé de village en village et qu’il leur a offert généreusement puis on rentre chez soi. L’heure du pain est passée.
Il me semble que n’importe lequel de ces boulangers pourrait écrire ses mémoires, bribes de vie aussi croustillantes que son pain.
Publié le 17 octobre 2007
Cela me fait penser à l’histoire de l’étranger qui mangeait le pain des Français… Persécuté, il a fini par s’en aller mais, comme il était boulanger, les villageois n’ont plus mangé de pain…
A ne pas oublier !
Au don de Demeter, ajoutons toujours celui de Dionysos. Lorsque l’on a acheté son pain, il ne faudrait pas oublier le vin pour accompagner l’eucharistie de quelques tranches de Lonzu ou morceaux de figatellu grillé.
Publié le 17 octobre 2007
Le boulanger : Ah ! Te voilà, toi ? Regarde, la voilà la pomponnette... Garce, salope, ordure, c'est maintenant, que tu reviens ? Et le pauvre pompon, dis, qui s'est fait un mauvais sang d'encre ! Il tournait, il virait, il cherchait dans tous les coins... Plus malheureux qu'une pierre, il était... Et elle, pendant ce temps-là avec ses chats de gouttières... Des inconnus, des bons à rien... Des passants du clair de lune. Qu'est-ce qu'ils avaient, dis, de plus que lui ?
Sa femme : Rien.
Le boulanger : Toi tu dis "rien." Mais elle, si elle savait parler, ou si elle n'avait pas honte - ou pas pitié du vieux Pompon - elle me dirait : "ils étaient plus beaux." Et qu'est-ce que ça veut dire, beau ? Et la tendresse alors, qu'est-ce que tu en fais ? Dis, tes ministres de gouttières, est-ce qu'ils se réveillaient, la nuit, pour te regarder dormir ? (La chatte, tout à coup, s'en va tout droit vers une assiette de lait qui était sur le rebord du four, et lape tranquillement.) Voilà. Elle a vu l'assiette de lait, l'assiette du pauvre Pompon. Dis, c'est pour ça que tu reviens ? Tu as eu faim et tu as eu froid ?... Va, bois-lui son lait, ça lui fait plaisir... Dis, est-ce que tu repartiras encore ?
Sa femme : Elle ne repartira plus...
Le boulanger : Parce que, si tu as envie de repartir, il vaudrait mieux repartir tout de suite, ça serait sûrement moins cruel...
Sa femme : Non, elle ne repartira plus... Plus jamais...
Inutile de citer l'auteur du récit, le réalisateur du film et les comédiens...








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