
Il était une fois un poète. Rêveur, comme tous les poètes, il accrochait à ses strophes toutes les choses du monde. Ses rimes soupiraient d’aise et le rendaient heureux. Un jour, sans savoir pourquoi, plus rien ne lui vint. Les choses du monde n’avaient plus d’écho. Il les regardait et son regard glissait, impuissant. Sa tête restait vide et ses rimes orphelines.
Il s’entêta cependant et ordonna à sa plume d’avancer. Rien n’y fit. Il voyait les choses mais elles ne l’inspiraient plus. C’était pourtant l’automne, saison propice à la poésie...
Désemparé, il grimpa sur une colline et voulut crier son désarroi. La nature elle aussi lui refusa son écho. Ses cris se perdirent dans la vallée et moururent sans effet.
Alors le poète s’assit sur un tapis de feuilles mortes et le visage dans les mains, il se mit à pleurer. Les larmes des poètes sont capables de merveilles et sous leur plume, la tristesse devient beauté. La larme n’est plus une larme, elle est une substantifique goutte d’inspiration. Mais les larmes de notre poète parcouraient ses joues et tombaient inexorablement sur le sol.
Soudain, un bruit sec se fit entendre. Un bruit de chute, bref et léger. De ses yeux gonflés et rougis, il chercha l’origine du bruit. C’est alors qu’il aperçut une bogue de châtaignier qui avait roulé jusqu’à la pointe de son pied. Intrigué, il se pencha pour observer la châtaigne dans l'entrebaîllure (1) de la bogue. Et le poète se retrouva séduit par la rondeur reluisante du fruit.

Il dégagea délicatement la châtaigne et la déposa dans le creux de sa main. Tandis que ses larmes séchaient, il l’effleura du bout des doigts. Elle brillait de mille éclats et dans l’un d’eux, il entrevit l’esquisse de son propre sourire.
Il se souvint alors de ses poches d’enfant rebondies par les châtaignes. Il se souvint de l’odeur du feu et de la châtaigne grillée. Il se souvint de ses doigts rougis par la châtaigne encore brûlante. Il se souvint de sa saveur douce et sucrée. Il se souvint du visage de sa mère dans le clair-obscur des flammes de la cheminée. Il se souvint…
Et son âme de poète s’anima de nouveau. Ses larmes retrouvèrent leur source et sa plume rattrapa l’écho des choses du monde.
(Photographies M. R.)
(1) Entrebâillure, subst. fém. Ouverture étroite résultant de l'action d'entrebâiller. Une odeur de fleurs mouillées se glissait par l'entre-bâillure de la porte avec le reflet bleu des glycines qui l'encadraient (A. DAUDET, Tartarin Alpes, 1885, p. 147). L'entre-bâillure de sa gorgeronnette, entre ses deux tétins (ROLLAND, C. Breugnon, 1919, p. 112). Elle a écouté tout cela [Virginie Ralon] dans l'entrebâillure de la porte (BUTOR, Passage Milan, t. 1, 1954, p. 256). Avec en prime un remerciement sincère à Yves Thomas qui a permis à mon entrebâillure d'exister et à moi, de m'en libérer...







