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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, chaque jour à huit heures, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ours, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Publié le 20 août 2007 à 08:00
Par Martine Rousset
Humeur : Gaie
Etrange aventure que celle de la première dédicace pour un auteur...

C'était en juin dernier. A ce moment-là, "Mystères d'âmes" était un ouvrage vierge de tout regard inconnu et seuls mes très proches l'avaient lu. Je le livrais pour la première fois à une foule (pas vraiment en délire) d'anonymes qui ne me connaissaient pas, qui ne lisaient pas nécessairement autre chose que la rubrique "nécrologie" du quotidien local, qui n'aimaient pas forcément les nouvelles et dont l'objectif était plutôt, dans la galerie du centre commercial où je me trouvais, de remplir leur réfrigérateur que leur bibliothèque.
A dix heures tapantes, j'étais installée à l'entrée de la librairie, maquillée mais pas trop, parfumée modestement à la vanille, les ongles impeccables quoique les avant-bras lacérés par deux semaines de débroussaillage de mon terrain et les talons aiguilles aiguisés. Assise devant ma petite table bistrot fauchée pour l’occasion au bar de la galerie marchande, calée dans un fauteuil (frisant le fauteuil ministre), quelques livres négligemment –mais savamment- posés sur la table et mon stylo Cartier à la main prêt à bondir, avec dans mon sac une cartouche neuve « au cas où ».

 

10 H 15

Ma première dédicace est pour une inconnue. Je signe fébrilement d’une banalité mais elle semble ravie. Elle était la première et elle ne le saura jamais ! Je ne me souviens même plus de son prénom.

10 H 30

Une femme gare son chariot plein à ras bord devant la librairie. Elle s’angoisse à l’idée que quelqu’un pourrait lui faucher. Elle m’aperçoit et me demande si je peux y jeter un œil. J’accepte, bien entendu. En ressortant, elle se sent tout à coup obligée et m’achète un bouquin. Gentille la dame obligée.

10 H 45

Un homme, la soixantaine s’approche tout sourire.

- Vous êtes Martine Rousset ?

« Waow, me dis-je, déjà célèbre ! » tout en ouvrant un livre pour le dédicacer.

- Oui c’est moi.

- Je me présente : A. Rousset.

Il est juste venu pour me dire qu’on portait le même nom... J'ai remis le livre sur sa pile...

11 H 00

Une femme m’aborde. Elle ne s’intéresse apparemment pas à mon livre mais plutôt à la façon dont je l’ai fait éditer. A cette heure-là, j’ai encore de la patience. J’explique. Elle me raconte qu’elle possède un manuscrit écrit par un monsieur décédé et sans descendance et que « vu que c’est une pure merveille » (sic), elle me demande comment rentrer en contact avec un éditeur. Sceptique, je lui demande de me laisser le manuscrit afin de le lire. Elle repart en promettant de revenir l’après-midi.

11 H 15

Le maire de mon village vient me passer un sympathique bonjour.  Il m’avoue au passage que vu que le lendemain, jour de législatives, il devra être de faction au bureau de vote, il est ravi d’avoir quelque chose à lire. Du coup, je lui ai promis de m’inscrire pour voter l’an prochain aux municipales.

11 H 30

Une femme d'un autre univers  achète mon bouquin. Elle m’explique qu’elle aurait dû être écrivain elle-même, que ça vie mériterait un roman, qu’elle a des millions de choses à raconter. Je lui suggère de le faire. Elle me répond qu’elle voudrait bien mais qu’elle ne sait pas par où commencer et que cela fait 20 ans qu’elle y songe. Houla ! Je la sens réfléchir. Au bout d’un moment, la question qu’elle formulait dans sa tête tombe : « Faut avoir quel BAC pour être écrivain ? ».  Rien à répondre à cela sinon qu'un BAC à sable devrait faire l'affaire...

11 H 45

Etrange dédicace que celle-là. Je vois un type d’une trentaine d’années que je ne connais absolument pas, portant le tee-shirt des employés du supermarché, s’avancer vers la librairie d’un pas décidé et affichant un large sourire. Il passe comme une flèche devant moi, me lance un bonjour et fonce vers la caisse. Quelques secondes plus tard, je comprends qu’il rentrait pour faire son loto et acheter mon livre… Je lui fais une dédicace sympa. Il repart en oubliant ses tickets de loto sur ma table. Je le rappelle. Il les récupère et me dit le plus sérieusement du monde : « oh, les tickets de loto c’est pas grave » et en serrant mon livre contre lui il ajoute « du moment que lui je l’ai, il m’apportera bien plus de choses que le loto ». Là, franchement, je n’ai pas compris son intérêt aussi soutenu… Je suis pourtant certaine de ne jamais l’avoir vu.

 

A midi, j’ai signé une dizaine de décicaces et je m’accorde une pause avec ma copine Nathalie qui m’a téléphoné pour me proposer que nous déjeunions ensemble. Panini au fromage,  deux verres de rouge et plein d’éclats de rire.

 

14 H 30

Je suis à nouveau en place mais c’est le désert. Les gens sont probablement à la plage. Je prends le temps d’observer les quelques personnes qui passent. Je suis impressionnée par le nombre de gros, voire d’obèses. Incroyable.

15 H 30

Toujours pas un chat. J’en profite pour prendre des notes afin d’écrire ce que vous êtes en train de lire.

16 H 45

Ah, enfin, ma copine Maryse. On parle un bon moment. Elle est veuve depuis peu. Je lui fais une jolie dédicace qui lui arrache des larmes. Du coup, je pleure aussi. Dédicace émotion.

17 H 00

Un touriste en short à rayures bleues et vertes immonde, environ 70 ans, se plante devant moi, immobile et silencieux. Il pourrait bien s’appeler Roger (cf. ma nouvelle "Roger et Josette") et avoir laissé sa Josette dans la caravane. Je lui offre un sourire commercial, le seul qui me vient à cet instant. Il me répond finalement par un « vous faites le Loto ? ». J’éclate de rire. Il a fini par comprendre que je n’étais pas assise là, à l’entrée, mon stylo à la main, pour lui faire son Loto…

17 H 30

Le patron d'une station-service passe par là par hasard. Je ne le connais pas plus que ça. Je me sers chez lui, c’est tout. Gentiment, il m’achète un bouquin. Et là, j’ai une bouffée d’inspiration pour la dédicace : « Pour H. A chacun son essence… Moi, c’est plutôt celle des êtres qui m’intéresse mais peut-être que finalement c’est la vôtre qui fait davantage avancer ». Il est mort de rire. Ma plus longue dédicace ce jour-là.

17 H 45

Un gros monsieur me demande l’air goguenard : « Mystères de quoi ? ». Là, je n'ai rien répondu mais je n'en ai pensé pas moins...

18 H 00

Un type, la cinquantaine, s’arrête avec son chariot. Il regarde la couverture de mon livre et me dit : « c’est dommage mais je n’ai pas le temps de lire. Je travaille trop ». Pauvre garçon. Il n’a rien compris à la vie.

18 H 15

Je lui donne 60 ans. On parle de mon livre. Je lui explique que le but de mes personnages est d’interpeller le lecteur, qu’il se pose ne serait-ce qu’une petite question sur lui-même après avoir lu chaque nouvelle. Je prends l’exemple de mon fameux couple de ringards (re-cf. Roger et Josette) mais sans les citer. Elle me regarde droit dans les yeux : « Je préfère ne pas trop me poser de questions, ça m’angoisse ». Bon, d’accord. Mal fagotée, mal coiffée, peu soignée, grassouillette, elle lit la quatrième de couverture et fait des commentaires en même temps : « je suis née la même année que vous ». Argh… Elle n’a donc pas 60 ans… « oh, je suis née en banlieue parisienne moi aussi », « oooh, je suis arrivée en Corse il y a aussi 25 ans ». Et la cerise sur le gâteau : « Incroyable ! Je m’appelle Josette ! ». Elle s’extasie sur toutes ces coïncidences. Enfin, elle repose mon bouquin et avant de partir, elle me dit : « De toute façon, je ne lis que des livres de médecine ». Désolée Josette. Mais finalement tant mieux parce que si vous aviez lu Josette et Roger, la liste des coïncidences aurait considérablement augmenté…

18 H 30

La dame du manuscrit, comme promis par elle, revient avec une copie dactylographiée des pages qu'elle souhaiterait voir publiées. Elle me les confie. Elles sont truffées de fautes (et encore, quand je dis « truffées », je suis gentille). Je pense que ce sont des nouvelles. Enfin, je l’ai ramené à la maison. Je lirai, ne serait-ce par curiosité. Mais c’est peut-être une merveille ? Je vous dirai. (Depuis, je les ai lues... Cela fera l'objet d'un article dans ces colonnes tant ces pages m'ont émues... Mea culpa d'avoir si mal pensé dans un premier temps...)

19 H 30

Peu de temps avant la fermeture, je vends un livre à un vague copain de ma génération. Il est surpris de me voir là mais achète le bouquin volontiers puisqu’il semble lire beaucoup. On discute un peu. C’est vrai qu’on se croise souvent mais que l’on parle rarement. Et quand il s’en va, il me dit : « Allez, salut. Passe mon bonjour à ton mari». Aïe… J’ai bien essayé de le rappeler mais il a filé.  Hallucinant qu’il ne soit pas au courant… Enfin, maintenant qu’il aura ouvert le livre à la première page, il aura probablement compris que mon actualité a changé…

 

Cette journée tant redoutée s’achève.  J’ai la tête en compote. Je réalise alors que lorsque un ouvrage est édité, il n'appartient plus à son auteur. "Mystères d'âmes" ne m'appartient plus.