Moi, c’est Youki et j’ai trois ans. Youki, épagneul bretonnant par ma mère. Mon père reste un mystère. Probablement un frisé aux oreilles dressées vu mes bouclettes et mon oreille droite. La gauche, c’est celle de ma mère. Tombante et frémissante. J’ai également hérité de ma mère l’art de l’arrêt. Mes arrêts sur les mouches sont une pure merveille et d’une efficacité absolue. Aucune ne me résiste. J’observe d’ailleurs le même don chez mon humain quand une humaine traverse son champ de vision. Serions-nous cousins ? Enfin, mes humains sont des gens sympas, un peu encombrants mais sympas.
Le matin, c’est mon humaine qui me réveille. Elle m’extrait du canapé avec douceur en me disant invariablement « Qu’est-ce que tu fais là ? Si ton père te voyait ! Descend tout de suite ! ». Mon père ! Comment connaîtrait-elle mon père ? Je sais très bien qu’elle cherche simplement à me faire peur. Or, cela me laisse de marbre. Mais je descends. Il est hors de question que je contrarie celle qui est rattachée aux mains qui ouvrent mes boîtes de Canigou. Je descends, je m’étire, je fais quelques pas et je me recouche sur le tapis du salon jusqu’à ce que mon humain claironne « Allez Youki ! Au pissou ! ». J’ignore ce qu’est le « pissou » pour un humain mais il est en tout cas un sésame qui m’ouvre la porte d’entrée. J’adore ce moment où les odeurs de la nuit sont encore suspendues aux lauriers roses et aux enjoliveurs des voitures de
Je fais ensuite ma tournée d’odeurs et lève la patte sur chacune d’entre elles. J’aime bien quand ça sent le moi. Ça me rassure.
Lorsque j’entends siffler, je dois rentrer. Et même si je traînerais bien encore dans le quartier, j’obtempère. La seule fois où j’ai ignoré le sifflement de mon humain, cela m’a valut la honte de ma vie. Je l’ai entendu arriver derrière moi mais j’ai gardé la truffe collée au pied du réverbère, genre décontracté. Ulysse, le berger allemand du bâtiment D23 promenait son humain en laisse à deux pas de moi et je le faisais bisquer en lui montrant bien que je pouvais renifler à loisir, sans laisse et sans humain à traîner. Et là, vous savez ce qu’il a dit mon humain, juste devant l’autre qui, évidemment, me regardait à ce moment-là ? Il a dit : « Espèce de bâtard, tu vas rentrer ? » Espèce de bâtard… Le mot qui fâche… Le mot qui fait rire les Rintintin à pedigree… Moi l’épagneul bretonnant de l’oreille gauche… Je suis rentré mais une fois à la maison, je lui ai planqué sa basket droite sous le buffet de la cuisine et je suis allé me coucher l’air détaché dans mon panier. Voilà. Fallait pas m’appeler « bâtard » devant le Ulysse des Monts Fleuris de Jouvence, champion de beauté du Périgord. Quelle truffe.
S’ensuit une longue journée de farniente pendant laquelle mes humains partent au « sois-sage-on-va-gagner-ta-gamelle-et-ne-grimpe-pas-sur-le-canapé ». Je passe alors du fauteuil au canapé puis du lit au fauteuil et je recommence. Quand j’entends le cliquetis de la clef dans la serrure, je détale vers mon panier où je fais semblant de dormir. C’est l’heure où il est hors de question de contrarier qui que ce soit vu que mon repas arrivera dans le quart d’heure qui suivra. Je leur montre d’ailleurs avec effusion que je suis ravi de les voir, poussant le vice jusqu’à aller chercher leurs chaussons l’un après l’autre. Juste après le « pissou » qui ouvre la porte d’entrée et mon inspection d’odeurs autour de l’immeuble, je rentre au premier sifflet. Ma gamelle est là et elle m’attend. Ça creuse, le reniflage.
Un chien de passage invité chez les humains du dernier étage m’a dit un jour qu’il vivait à la campagne, rongeait des os et poursuivait du gibier. Il y en a qui n’ont vraiment pas de chance. Une vie sans canapé, comment est-ce possible ? Et puis d’abord, c’est quoi du « gibier » ? Et la « campagne » ? Pour l’os, je sais, mon pouic en a la forme…
Copyright © 2008 Martine Rousset








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