Les premiers morts passèrent d’autant plus facilement inaperçus qu’il n’y avait pas de rapport géographique entre eux. L’un avait été fauché par une voiture, une nuit, à Aubagne. Le deuxième, une femme, avait été retrouvé étouffé dans une galerie de peinture à Paris. Le troisième, à Marseille, s’était noyé bizarre, à la Saint Valentin. Le quatrième, une femme encore, avait eu un dialogue fatal, un soir, à la sortie d’un collège, en Corse du sud, après une réunion avec des parents d’élèves. Le cinquième n’était jamais revenu d’une sortie à ski dans les Alpes. Le sixième, lui, était mort naturellement. Le cœur avait lâché, après une grande frayeur, lors d’un voyage en Amérique du sud. Les quatre suivants, pareil, disparurent ici et là sans faire de vague. C’est le onzième qui commença à faire désordre. Il tomba du ferry entre Nice et Bastia, un soir au printemps. Deux témoins qui, avant la chute, avaient vu comme une ombre, peut-être une dispute, une vague querelle, mirent martel en tête aux enquêteurs. L’un d’eux, grand amateur de romans policiers, découvrit en effet que le malheureux passager était l’un des auteurs d’un recueil de nouvelles sur le thème du polar. Le bouquin avait été vendu en Corse au profit d’une association afin d’acheter du matériel adapté aux personnes handicapées. Très vite, les enquêteurs se rendirent compte que sur la liste des vingt-six auteurs de ce livre, onze avaient déjà disparu dans des circonstances suspectes. Il n’en fallut pas plus aux policiers pour imaginer un complot. Tous ces auteurs avaient plus d’un point en commun : un livre, une bonne action, la Corse et un méchant score de 26 à 11. Pour autant avant de serial-kylleriser l’histoire, il fallait au juge un peu plus de biscuits, même si, pour rire, le chef d’enquêtes avait baptisé son dossier les onze petits Maures.
Les biscuits arrivèrent avec l’été, parfaits, à pic comme des canistrelli à l’heure du café. Chaud devant : sept membres de la liste qui s’étaient donné rendez vous à Ajaccio à la terrasse d’un restaurant furent mitraillés en plein jour surla place Foch. Pas un n’en réchappa. Un carnage. Les petits Maures faisaient une grande rivière en sang-tre ville. Du jamais vu. Même les mauvaises langues qui avaient répandu partout que tous ces auteurs de polars faisaient n’importe quoi pour faire parler d’eux, se disaient à présent que si c’était vraiment un plan média, la « com » tournait au massacre. Les autorités, elles, s’affolèrent sérieux : le parquet et la préfecture décidèrent illico de placer sous protection les huit derniers scripteurs de la noire insulaire. L’os, c’est que les auteurs s’étaient mis à broyer du noir. Ils troquaient leurs fauteuils à roulettes contre des véhicules blindés et les piles d’invendus contre des sacs de sable. Sur les huit que les flics cherchaient à protéger, deux avaient pris le maquis au fin fond du Cap corse ; l’une, réfugiée en plaine orientale, n’ouvrait même plus sa porte au facteur ; une autre qui vivait à Ajaccio s’était barricadée avec armes et bagages ; un cinquième, voyant arriver les gendarmes se blessa mortellement en tentant de s’échapper : il avait cru que les hommes du GIGN venaient lui voler son ADN. Les trois derniers furent retrouvés ivres morts dans une cave à vin : leur rouge de Sartène avait été empoisonné.
Au final, l’affaire se résumait en vingt-et-un homicides, un mort par accident et un genre total-confusion à l’atterrissage en bout de pas de piste. Le parquet se mangeait le code de procédure. Les meilleurs limiers de France étaient mis sur l’affaire. Les télévisions et les réseaux sur Internet ne parlaient plus que de la fatale série noire corse. Les politiques interpellèrent le gouvernement à l’assemblée. A gauche, à droite, à Matignon et même à l’Elysée, les 21 petits Maures alimentaient tous les débats. Les journaux se déchaînèrent. U troppu stroppia titra en première page un très sérieux quotidien parisien du soir en osant la langue vernaculaire.
Les flics, eux, se cognaient la tête contre le mur des hypothèses. Il y eut deux écoles et une nouvelle guerre des polices. Dans un camp, on planchait à roulettes sur la piste externe. Dans l’autre, on profilait psychologique en interne. Les premiers étaient persuadés que le tueur ou le cerveau des sicaires ne pouvait être qu’un lecteur mécontent, peut-être même une personne handicapée, déçue par le contenu des nouvelles, qui aurait décidé de se venger en éliminant les scripteurs des piccule fictions. Les seconds, au contraire, estimaient que l’assassin ne pouvait être qu’un auteur, un jaloux ou une jalouse dont la rivalité était le principal mobile. Les uns envisageaient sans vergogne des rafles inhumaines. Les plus hargneux, dans cette impasse, se réjouissaient même des nombreuses embûches que conservaient encore les avenues, les rues, les venelles et les trottoirs de nos cités. Les fuyards n’avaient aucune chance. Chez les partisans de la jalousie littéraire, les méthodes étaient moins brutales, mais on n’excluait pas non plus de sordides connivences. Un trop subtil chroniqueur d’une influente radio locale fut ainsi gardé à vue jusqu’aux limites des règles de la procédure pénale pour avoir préfacé le livre qui tuait tant. Selon les experts qui se livraient à l’analyse approfondie des textes, son avant-propos fournissait la clé de l’énigme : Quelques auteurs- avait écrit le malheureux- vont donc tuer pour nous et nous allons assister aux meurtres dans un fauteuil. Il ne fut relâché que lorsqu’il s’avéra que le Robert Dacier auquel il avait fait allusion, disposait d’un alibi en béton vu qu’il s’agissait d’un personnage de fiction et qu’il ne pouvait donc pas être un complice crédible.
Au fil des semaines, l’enquête s’enlisa, bête. L’affaire n’est pas prête d’être classée. Officiellement les recherches se poursuivent. Des sources policières laissent cependant entendre que toutes ressemblances avec des faits réels ne seraient que pure coïncidence. Mais là encore, il y a zizanie dans le panier à salades : des sources toutes aussi proches de l’enquête que les premières affirment que la réalité est toujours plus cruelle que la fiction.
Les biscuits arrivèrent avec l’été, parfaits, à pic comme des canistrelli à l’heure du café. Chaud devant : sept membres de la liste qui s’étaient donné rendez vous à Ajaccio à la terrasse d’un restaurant furent mitraillés en plein jour sur
Au final, l’affaire se résumait en vingt-et-un homicides, un mort par accident et un genre total-confusion à l’atterrissage en bout de pas de piste. Le parquet se mangeait le code de procédure. Les meilleurs limiers de France étaient mis sur l’affaire. Les télévisions et les réseaux sur Internet ne parlaient plus que de la fatale série noire corse. Les politiques interpellèrent le gouvernement à l’assemblée. A gauche, à droite, à Matignon et même à l’Elysée, les 21 petits Maures alimentaient tous les débats. Les journaux se déchaînèrent. U troppu stroppia titra en première page un très sérieux quotidien parisien du soir en osant la langue vernaculaire.
Les flics, eux, se cognaient la tête contre le mur des hypothèses. Il y eut deux écoles et une nouvelle guerre des polices. Dans un camp, on planchait à roulettes sur la piste externe. Dans l’autre, on profilait psychologique en interne. Les premiers étaient persuadés que le tueur ou le cerveau des sicaires ne pouvait être qu’un lecteur mécontent, peut-être même une personne handicapée, déçue par le contenu des nouvelles, qui aurait décidé de se venger en éliminant les scripteurs des piccule fictions. Les seconds, au contraire, estimaient que l’assassin ne pouvait être qu’un auteur, un jaloux ou une jalouse dont la rivalité était le principal mobile. Les uns envisageaient sans vergogne des rafles inhumaines. Les plus hargneux, dans cette impasse, se réjouissaient même des nombreuses embûches que conservaient encore les avenues, les rues, les venelles et les trottoirs de nos cités. Les fuyards n’avaient aucune chance. Chez les partisans de la jalousie littéraire, les méthodes étaient moins brutales, mais on n’excluait pas non plus de sordides connivences. Un trop subtil chroniqueur d’une influente radio locale fut ainsi gardé à vue jusqu’aux limites des règles de la procédure pénale pour avoir préfacé le livre qui tuait tant. Selon les experts qui se livraient à l’analyse approfondie des textes, son avant-propos fournissait la clé de l’énigme : Quelques auteurs- avait écrit le malheureux- vont donc tuer pour nous et nous allons assister aux meurtres dans un fauteuil. Il ne fut relâché que lorsqu’il s’avéra que le Robert Dacier auquel il avait fait allusion, disposait d’un alibi en béton vu qu’il s’agissait d’un personnage de fiction et qu’il ne pouvait donc pas être un complice crédible.
Au fil des semaines, l’enquête s’enlisa, bête. L’affaire n’est pas prête d’être classée. Officiellement les recherches se poursuivent. Des sources policières laissent cependant entendre que toutes ressemblances avec des faits réels ne seraient que pure coïncidence. Mais là encore, il y a zizanie dans le panier à salades : des sources toutes aussi proches de l’enquête que les premières affirment que la réalité est toujours plus cruelle que la fiction.
© Ugo Pandolfi - janvier 2008
NDLB : Journaliste,








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